DUCHESSE D ORLEANS
Prononcée à Saint-Denis le 21* jour d'août 1670.
DUCHESSE D'oRLÉANS.
Henriette- Anne d'Angleterre était la dernière des enfants du roi Charles F*" et de Henriette-Marie de France , son épouse , dont Bossuet a peint les maliieurs d'une manière si énergique. Elle naquit dans le temps où le roi et la reine, proscrits par leurs sujets révoltés , étaient obligés de fuir. La reine avait mSme été forcée de se séparer du roi, et de se retirer à Exeter en 1644, pour y faire ses couches. Elle eut à peine le temps de se rétablir, échappa aux révoltés, et se retira en France sans pouvoir emmener sa fille, qui demeura prisonnière à Exeter. Au bout de deux ans , la gouvernante aux soins de laquelle sa mère l'avait confiée eut l'adresse de soustraire la jeune princesse à ses gardiens , et de la faire embarquer pour la France, où , remise entre les mains de la reine sa mère , elle fut élevée sous ses yeux, et avec toutes sortes de soins.
Elle avait à peine atteint sa quatorzième année , qu'on songea à disposer d'elle. La reine , mère de Louis XIV , parut souhaiter que le roi son fils l'épousât : mais Louis XIV , la trouvant trop jeune , ou par d'autres motifs encore , n'avait pas de goilt pour ce mariage. La reine mère la choisit donc pour Monsieur (Philippe, duc d'Orléans), son second fils, et vint la demander elle-même à la reine d'Angleterre , qui l'accorda facilement. Le mariage ne fut retardé que par le voyagé que fit la jeune princesse avec la reine sa mère eu Angleterre, où, par l'effet d'une révolution nouvelle , Charles II était rétabli sur le trône de ses ancêtres. Il eut lieu à son retour en 1661 .
La jeune duchesse, ornée de tous les dons de la nature, et possédant avec beaucoup d'esprit mille heureuses qualités , fit , pendant l'espace trop abrégé de sa vie , les délices d'une cour aimable. Elle se livra aux plaisirs , et oublia quelquefois cette prudence et cette retenue dont son sexe et son rang lui faisaient également un devoir. La reine sa belle-mère et la reine sa mère lui firent souvent à ce sujet des représentations qui ne furent pas toujours inutiles, mais dont l'effet était de courte durée.
L'année 1070 fut glorieuse pour elle. Louis XIV, qui avait remarqué la supériorité de son esprit et les <fualités qui la distinguaient , lui témoignait une grande confiance. Il la chargea d'une négociation fort délicate auprès du roi Charles II son frère , que Louis XIV , résolu de dédarer la guerre aux Hollandais , voulait détacher de la triple alliance. Le projet s'exécuta comme il avait été conçu , et le voyage de Madame réussit complètement. Lorsqu'elle revint en France, elle avait entre les mains un traité d'où dépendait le sort d'une partie de l'Europe, et jouissait d'une considération qui lui pro« mettait la plus brillante carrière pour l'avenir. Une mort cruelle et douloureuse vint à l'instant détruire toutes ces illusions.
Dès Vannée précédente , la mort de sa mère , la belle Oraison funèbre que Bossuet^rononça h cette occasion , et les entretiens de ce célèbre prélat , avaient déjà fait sur elle de vives et salutaires impresw sions , qui se renouvelèrent sur la fin de sa vie.
Huit jours après son retour en France, une indisposition subite la surprit à Saint-Gloud , où elle s^était retirée pour s'y reposer quelque temps de ses fatigues ; et le mal fit aussitôt des progrès si effrayants, qu'elles'aperçut bientôt que son heure dernière approchait. L'ecclésiastique qui fut appelé auprès d^lle a laissé un long récit des douleurs qu'elle souffrit , de la résignation avec laquelle eHe les supporta jusqu'au dernier moment, et 'surtout des sentiments de repentir sincère qu'elle montra , et qui furent un grand sujet d'édification. Bossuet , alors évéque de Condom , appelé en toute diligence , arriva assez à temps pour en être aussi témoin , et recevoir ses derniers soupirs le 30 juin 1670.
Neof mois s'étaient à peine écoulés de|HH8 que Bossnet était descendu de la diaiie où il Tegnait de prononcer TOraison funèbre de la reine d* Angleterre, lorsqu'on malheur aussi terrible qu'imprévu le ramena an milieu des tombeaux, pour y prononcer, sur le cercueil de la princesse sa fille, les paroles fes plus touchantes qui soient peut-être jamais sorties de la bouche des hommes»
Un triste et doulovreux souvenir est resté attaché au nom de Henriette d'Angletenre. Elle était la dernière fille de riafortuné Charles 1^, connrae la reine sa mère était ta dernière fille de Henri lY. Les premiers regards de Henriette de France, m moment oà elle naquit dans le palais des rois ses ancêtres , avaient vu son père, dans tout Téclat de sa ivoire, assis paisiblement sur un trdne qu'il tenait des droits ^ sang, et qu'il avait Conquis par sa vj^ur, adoré de ceux même de ses sujets qu'il s'était vu forcé de combattre, et prêt à donner des lois à TËurope par l'ascendant de la confiance ou |)ar la terreur de ses armes.
Benriette d'Angleterre était née sous des auspices moins heureux : elle avait reçu le jour au milieu des camps ; elle n'avait vu autour de 'son berceau que les emiemts les plus adhamés de sa maison ; et les premières paroles qu'eRe avait entendues n'avaient été que des cris de rage et de fureur contre les auteurs de ses jours. Échappée à leurs sinistres complots, et rendue à «a mère encore plus malheureuse qn*éNe, son enfknce n'avait pas même été exempte de ces cruelles privations dont les conditions les plus communes -ont rarement Texpérience. A travers tes égards et lalnenverh lance sincère qu'elle trouva dans la cour où elle était venue chercher tm asile, elle avait pu reconnaître que la pttié que l'on inspire est, de tous les sentiments, cehii qui pèse le plus sur une ftme noble et fière. Cette impression pénible l'avait en quelque sorte forcée de renfermer dans le silence de son oGBur tous les mouvements qui l'oppressaient, et avait donné à son caractèfe, trop porté peut-être à l'épandiement et k l'abandon de la confiance, une réserve opposée à son inclination naturelle. Mais cette noble circonspec- "Uonpoirvait «eulelui conserver la dignité du malheur.
Lonqu'une Providence moms sévère Teut rendue à son rang et à ses honneurs , et qu'elle se vit tout à coup appelée à occuper la seconde place dans la première oom' de l'Ettrope, les qualités nimables qu'elle avait reçues de la nature parurent «mpruntcr un nouvel écM de la contrahite même qu'elle s'était si longtemps imposée.
A peine Henriette d'Angleterre partft-elie sous un nouveau titre à cette cour de Louis XIV, brillante alors de toute la splendeur d*un roi jeune, sensilile à la gloire, plein de grandeur, de goût et de magnificence, qu'elle fut l'obj^de tous les hommages. Le sentiment qu'-elle inspira devint une es- |jèce de culte public. Quoique placée au second rang, «Ne eut tout le crédit, tous les agréments, et presque tous les honneurs du premier.
Il était difficile qu'une jeune princesse que son penchant à la confiance et à la bonté ne prémunissait peut-être pas assez contre l'excès de ses vertus
mêmes, eût assez d'empire sur elle pour échapper à tous les traits de la censure ou de rindiscrétion. Des nuages vinrent plus d^une fois obscurcir ces jours de fêtes et de plaisirs ; et les orages intérieurs de son palais lui firent souvent regretter les temps malheureux où rabaissement même de sa maison avait du moins préservé son enfance de ces chagrins domestiques, les plus difficiles peut-être de tous à supporter.
Telle était la disposition de cette princesse, lorsqu'elle entendit la voix (le Bossuet invoquer avec un accent si religieux les mânes de sa mère. Au milieu des séductions dont elle s'était vue environnée , un sentiment naturel de bonté avait défendu son âme de cette indifférence qui ferme Toreille aux conseils de la vertu, lorsqu'elle fait enfin entendre sa voix dans le silence des passions. Les peines et les contradictions, qui venaient si souvent corrompre' la prospérité dont elle paraissait jouir, Pavaient préparée à chercher dans la religion des consolations que le monde ne pouvait pas lui offrir. Une heureuse inspiration, excitée par l'impression que les paroles de Bossuet avaient laissée au fond de son âme, la porta à mettre toute sa confiance en lui. Il venait de lui montrer, dans riiistoire même des auteurs de ses jours, les exemples les plus éclatants de l'instabilité de toutes les grandeurs de la terre. A la voix de Bossuet, la religion descendit dans le cœur de Henriette d'Angleterre ; et le premier bienfait qu'elle lui accorda fut ce calme, cette satisfaction intérieure, qu'elle avait perdus depuis longtemps.
Tandis qu'il entretenait dans un cœur né pour la vertu ces heureuses inclinations que le monde et ses vanités avaient pu égarer, mais n'avaient pu cvorrompre, la politique vint un instant disputer cette princesse à l'ascendant de Bossuet.
Henriette d'Angleterre devint tout à coup le lien secret d'une négociation à laquelle était attaché le sort de tout un peuple ; deux grands rois confièrent à la discrétion d'une princesse de vingt-six ans les vastes combinaisons d'un plan que le mystère le plus profond devait encore couvrir de ses voiles, et qui ne devait éclater que pour faire disparaître du rang des nations une nation qui avait conquis sa liberté par cent ans de combats , d'industrie, et de sugesse. Le succès le plus heureux avait couronné ses soins; et, au milieu même des fêtes qui avaient marqué tous les lieux de son passage dans deux grands royaumes, elle avait tissu les nœuds d'une alliance qui allait étonner l'Europe, et la condamner à un silence impuissant ou à un désespoir terrible. Henriette d'Angleterre revenait triomphante, et, s'abandonnant peiit-être avec trop de complaisance à cette prospérité nouvelle, elle allait se précipiter dans la gloire; expressions que Bossuet emprunte à Tacite.
Ce fut au milieu de tant d'honneurs et des enchantements des plus brillantes destinées, que la mort vmt soudain frapper cette grande victime, « pour faire voir dans une seule mort la mort et le néant de toutes les gran- « deurs humaines. » Les plus violents orages dans l'intérieur de son palais marquèrent son dernier jour ; et tout à coup retentit , comme un éclat de tonnerre^ cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte !
Qu'on se représente Bossuet placé, dans une situation si douloureuse, auprès d*une jeune princesse que ses qualités rendaient chère à tous ceux qui Tapprocbaient ; qui lui avait donné sa confiance sur les dispositions les plus secrètes de son âme avec tout Tabandon de la piété filiale ; quMi venait de voir expirer à ses yeux à la fleur de son âge , au comble de toutes les prospérités humaines, et on n'aura pas de pdne à concevoir la profonde émotion qu*il dut apporter en prononçant sur son tombeau ces paroles de TÉcriture, si souvent répétées d^une voix étouffée par ses larmes : vanité des vanités ! paroles dont l'application ne fut peut-être jamais plus juste et plus éloquente.
Bossuet avait fait parler son génie dans TOraison funèbre de la reine d'Angleterre ; il laissa parler son âme tout entière dans celle de la princesse sa fille. Cette Oraison funèbre seule pourrait prouver quMl notait point aussi étranger qu'on le croit communément à ces douces arfections de Pâme, à ce langage du cœur, à ces expressions sensibles dont le charme est toujours si puissant, parce qu'elles sont la voix de la nature gémissant sur les malheurs de la condition humaine.
(Le cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet , Hv. m. )