CIIEF-D OEUV. DE BOSS. — T. U
DE
DUC.M£SS£ d'oRLÉÀNS.
yanilm vanllatum^ dixit Ecclesiastes, : vanitas vanitatum, et omnia vaniUu.
Tanité des Tanilés, a dit l'Eoclésiaste : vanité des vanités, et tout est vanité ( Ecclbs., i, 2. )
Monseigneur ^ ^
J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette^ Anne d'Angleterre^ duchesse d'Orléans. Elle que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère^ devait être sitôt après le sujet d un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère ! vanité ! ô néant I 6 mortels ignorants de leurs destinées I L'eùt-elle cru , il y a dix mois? Et vous y messieurs , eussies^-voi^s pensé , pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ? Princesse, lé digne objet de l'admiration de deux grands royaumes^ n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée
* Monsiear le Prince.
8fc ORAISON FUNÈBRE
d'un nouvel éclata n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous , au retour de ce voyage fameux , d'où vous avieis remporté tant de gloire et de . si belles espérances? « Vanité des vanités^ et tout est vanité. » C'est la seule parole qui me reste; c'est la seule réflexion que me permet^ dans un accident si étrange^ une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés^ pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris y sans étude et sans choix ^ les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste ^ où ^ quoique la vanité ait été si souvent nommée , elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte ^. qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie^ par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet, puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes ^ ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous , excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.
Mais djsrje la vérité ? L'homme, que Dieu a fait à son image , n'esiril qu'une ombre? Ce que Jésus^hrist est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ïavilir , acheter de tout son sang , n'est-ce qu'un rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait; et l'espérance publique, frustrée tout à coup par la mort de cette
DE HENRIETTE d' ANGLETERRE. 85
princesse^ nous poussait trop loin. Il lie faut pas permettre àThomme de se mépriser tout entier^ de peur que y croyant y avec les impies y que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard y il ne marche sans rè^e et sans conduite, au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que TEcclésiaste^ après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à Thomme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant : « Crains Dieu, et a garde ses commandements; car c'est là tout Thomme : « et sache que le Seigneur examinera dans son jugement a tout ce que nous aurons fait de bien et de mal*. » Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; msds au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc au- i jourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste; Tune qui montre le néant de l'homme , l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre I néant*, pourvu que cet autel , où Ton offre tous les jours j
' heum time, et mandata ejns observa : hoc est enim omnis homo : et cuncta quœ fiuni a^ducet Deus in judictuni, pra otnni errato, sivehonum, sivemalum illud $il, (Eccles., xil, 13 , 14. )
' Dieu , la religion , un autel , des tombeaux , tous ces vastes sujets de méditation qui écrasent ou qui humilient rimaginatioD des autres hommes, semblent être le domaine de Bossuet et la patrie de son gônieu On sait qu'il rcspiro plus à son aise à la hauteur où le place ce grand speotaclo du temps et de Téternité : et c*est de cette hauteur qu*il considère les rois, les trônes, et toutes les grandeurs de la terre comme placées sous la main de Dieu , pour servir de simples témoignages de sa toute-
86 ORAISON FUNÈBRK
pour nous une victime d'un si grand prix^ nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de Tun et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi; voyons ce qu'une sainte mortlui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine^ afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ar* deur^ lorsque son àme, épurée de tous les sentiments de la terre ^ et pleine du ciel où elle touchait^ a vu la lu* mière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince^ et à la plus illustre assemblée de l'univers.
(c Nous mourons tous, disait cette femme dont FÉcri- « ture a loué la prudence au second livre des Rois , et a nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux a qui se perdent sans retour*. » En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les homnies , ils ont tous une même origine; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots : ils ne cessent de s'écouler ; tant qu'enfin ' , après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abime où l'on no reconnaît plus ni princes , ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés
puissance , lorsqu*il juge à propos de les briser, de les anéantir, et de les faire disparaître comme la paille légère emportée par le vent, ( BO
' Omnes morimur, et quasi aquce dilabimur in terram^ quœ non revertuntur. (II. Reg.^ xiv> 14.) |
' Tant qu'enfin semble d^abord trèsrfamiUer, mais on ne peut pas |
rendre mieux l'idée de Tauteur ; car jusqu'à ce que n'aurait point la même force. (V.)
demeurent sans noni et sans gloix*e y mêlés danâ l'Océan avec les rivières Ifcs plus inconnues ' .
Et certainement , messieurs , si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle; si Torigine qui nous est commune souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre y qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse àooX je parle? Tout ce que peuvent faire non-seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de Tesprit, pour l'élévation d'une princesse^ se trouve rassemblé y et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine , je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui deTéclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, «ans comparaison, de tout l'univers, et à qui Jes plus
' Voici une comparaison du même genre , mais dont les répétitions oiseuses et la marche traînante montrent à quelle distance Boasuet était alors du point de perfection qu'il a su atteindre : « H y a beaucoup de « raisons de nous comparer à des eaux courantes, comme fait l*Écriture « sainte. Car, de même que quelque inégalité qui paraisse dans le cours a des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de « commun , qu'elles viennent d'une petite origine ; que, dans le progrès « de leur course, elles roulent leurs flots en bas par une chute contia nuelle , et qu^elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans « le sein immense de l'Océan , où Ton ne distingue point le Rhin, ni le « Danube , ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières les plus K inconnues: ainsi tous les hommes commencent par les mêmes iafir- « mités. Dans le progrès de leur âge , les années se poussent les unes les « autres comme des flots : leur vie roule et descend san^ cesse à la mort, « par sa pesanteur naturelle; et enfin, après avoir fait, ainsi que des « fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres , ils vont tous se « confondre dans ce gouffre inflnl du néant, où l'on ne trouve plus ni « rois , ni princes , ni capitaines, ni tous ces augustes noms qui nous se- « parent les uns des autres, mais la corruption et les vers, la cendre et « la pourriture, qui nous égalent. » {Oraisim fimèbreâe Henri de Goriiav.)(F.)
puissantes maisons peuvent bien céder sans envie ^ puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse , les rois d'Angleterre , qui ont régné depuis tant de siècles sûr une des plus belliqueuses nations de l'univers^ plus encore par leur courage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse y née sur le trône ^ avait l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l'avait arrachée^ comme par miracle^ des mains des ennemis du roi son père^ pour la donner à la France : don précieux ^ inestimable présent; si seulement la possession en avait été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre? Hélas ! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse y sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. mort; éloigne4oi de notre pensée, etlaisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur , par le souvenir de notre joieM Souvenez-vous donc, messieurs , de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour! Votre mémoire vous la peindra mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceuf* , que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâce». Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation , ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne. Anne, vous le savez, messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse,
* Que de beautés cent fois remarquées et toujours nouvelles ! Qui ne sait cet endroit par cœur? Ceux qui ont lu Virgile retrouvent ici une belle imitation de Proprta hœc si dona fuissent. {jEneid.t vi, 872. (Y.)
DE HENRIETTE D'aNGLETËRKE. 89
Après nous avoir donné une reine ^ seule capable par «a piété, et par ses autres vertus royales , de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que Tunivers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette; et quoique le roi d'Angleterre, dont le cœur égale la sagesse , sût que la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France, que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.
Que si son rang la distinguait , j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer qu'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant , qui embrassait sans peine les plus grandes affaires , et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m' étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant , ni cette estime , ni tous ces grands avantages, n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu'elle était, elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile ? Plusieurs , dans la crainte d'être trop faciles.
se rendent inflexibles à la raison^ et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de ta présomption que de la faiblesse ; également estimable , et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils ^ et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître^ quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang ; ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle étudiait ses défauts ; elle aimait qu'on lui en fit^ des leçons sincères : marque assurée d'une àme forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près ' , par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette / étude de sagesse, qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire , qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que parleurs vertus, et que , dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique , ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans , et de leurs fades héros ; et, soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisait ces froides et dangereuses fictions. Ainsi , sous un visage riant , sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux , elle cachait un sens et un sérieux, dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris.
' Var. Première èdiiion : et qui ne craint point d'envisager de près ses défauts , par une secrète confiance , etc.
Aussi pouvait-on sans craintelui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires ^ et de la société des hommes^ ces âmes sans force y aussi bien que sans foi^ qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète! « Ils ressemblent^ dit le Sage ^ à une ville sans murailles^ « qui est ouverte de toutes parts^ lo et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse I Ni la surprise^ ni Tintérèt^ ni la vanité ^ ni Tappàt d'une flatterie délicate , ou d'une douce conversation, qui souvent, épanchant le cœur, en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir le sien * ; et la sûreté qu'on trouvait en cette princesse , que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.
Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'État, discourir sur le voyage d'Angleterre ; ni que j'imite ces politiques spéculatifs , qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois, et composent, sans instruction , les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de cette princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir
' SicMX tirbs païens et abique muronim ambittt, ita vir qui non potest in loquendQ cohibere spiritum iuum, ( Prov., xxv, 28. )
' On a souvent admiré dans Bossuet cette hauteur des pensées ; mais ee que peut-être on n'a pas assez romarquô , c'est son expression, qui souvent dans les plus petites choses^nime et colorie tout. Veut-il parler de la discrétion de madame Henriette : Ki la surprise» ni Vintèrét , etc. A quoi tient le monte de cette phrase ? A cette image si naturelle et si juste oui semble placée là d'elle-même , qui représente le cœur humain » qui •s'ouvre, quand on le séduit, sous la figure d'un vase qui se répand quand on l'a penché. ( L. H. )
ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens^ età terminer tous les différends d'une manière qui concillait les intérêts les plus opposés. Hais qui pourrait penser^ sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? Ce grand roi 9 plus capable encore d'être touché par le mérite que par le sang, ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame. plaie irrémédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration , est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne Uen des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; c'est l'effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits , et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de safermeté. nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu soti agrément le plus doux , et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois l'élevait au comble de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire! Pouvons-nouis encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort* ? Non , messieurs , je ne puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même , pour ne pas apercevoir son néant. Il est
* On ne peut douter que Bossuct , en composant cet éloge funèbre , ne fût profondément affecté , tant il y perle avec éloquence et de la misère et delà faiblesse de Thomme. Comme il s^indigne de prononcer encore les mots de grandeur et de gloire ! l\ peint la terre sous Vimage d*un débris vaste et universel ; il fait voir Thomme cherchant toujours à s^élever, et la puissance divine poussant Torgueil de Thomme jusqu*au néant, et, pour égaler à jamais les conditions, ne faisant de nous tous qu'une mém^ cendre. G&penéani Bossuet, à travers ces idées générales, revient toujours à la princesse, et tous ses retours sont des cris de douleur. (Th. )
temps de faire voir que tout ce qui est mortel , quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand y est par son fond incapable d'élévation. Écoutez à ce propos le profond raisonnement^ non d'un philosophe qui dispute dans une école ^ ou d'un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus ^ par ceux qui le connaissent le mieux^ et ne lui veux donner^ pour le convaincre^ que des docteurs assis sur le tr6ne. c( Dieu^ dit « le roi prophète ' , vous avez fait mes jours mesurables, « et ma substance n'est rien devant vous. » 11 est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure finit j et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant, où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus , que peut-il être ? Ni Tédifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être, plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez , imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables ; vous n'en trouverez point.de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective, que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux de leurs tombeaux sortira cette voix, qui foudroie toutes les grandeurs : a Vous voilà «blessé comme nous; vous êtes devenu semblable à a nous *. » Que la fortune nq tente donc pas de nous
' Krce mtnsuTohxUs Tpo$u\&i% dies meoSf etsubstantia mea ianquam nihilum ante te. (Ps. xxxviii, 6.)
^ FA tu vulnemtus es , sicut et nos: nostri similis effectus es. (Is., XIV j 10. )
tirer du néants ni de forcer la bassesse de noire nature. Mais peut-être y au défaut de la fortune^ les qualités de l'esprit^ les grands desseins^ les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire y parce que toutes nos pensées ^ qui n'ont pas Dieu pour objet y sont du domaine de la mort. « Us mourront, dit le rbi prophète *, et en ce jour péri- « ront toutes leurs pensées ; » c'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Us se seront munis de tous c6iés par des précautions infinies ; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône ] ; c'est, dis-je, pour cela que l'Ecdésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse même, a Je « me suis, ditril*, appliqué à la sagesse, et j'ai vu que a c'était encore une vanité, » parce qu'il y a une fausse sagesse qui , se renfermant dans l'enceinte des choses morteUes, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame , quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commencée vous raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre priacessene paraîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de
' In nia die peribunl ovmms cogitaXïOMS eorum. (Ps. CXLV, 4.)
' Transivi ad coniemplendam sapientiam ; ... lociitusque cum mente
mea , animadverti quod hoc quoquc essct vanilas. ( EaiLES., n, 12, 15. )
persuader aux ambitieux qu'ils u ont aucun moyen de sedistinguer^ ni par leur naissance^ ni par leur grandeur^ ni par leur esprit^ puisque la mort y qui égale tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire^ et que^ d'une main si prompte et si souveraine^ elle renverse les têtes les plus respectées.
Considérez^ messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main. Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu, qu'il f ne craint pas de les sacrifier à Tinslruction du reste des hommes. Chrétiens , ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. 11 n'y a rien ici de rude pour elle , puisque , comme vous le verrez dans la suite , Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre xiéant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde , celuihci est assez , grand et assez terrible. nuit désastreiise! ô nuit ef- ' froyable^ où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, c^te étonnante nouvelle : Madame se meurt. Madame est morte ' ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce
' L'éloge funèbre de Madame , enlevée à la fleur de son âge , eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Bossuet fut obligé de s'arrêter après ces paroles : nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt î Madame est morte*! Vau-
* Cette exctaraation de Bossuet, si passionnée , 5i éloquente , ne scrait-eUc pas une imitation , presque une traduction ? Le poète anglais Waiter a lait des vers sur la uiart d'une lady Rich , et ceux-ci parmi les autres t
That horrid word at once, like Ughtnlng sprtad Strooh ail our ears : The lady Bich is dead ! Heari rending news !
Voilà bien la même pensée, les mémos figures. Or cette lady Rich mourut en I6&S, et i'Oraison funèbre est de 1670. Mais Bossuet lisait-il les poêles anglais ? Je ne le pense guère. Toutefois il faut remaripier ({ue Wallcr p;i9sa plusieurs années en
coup y comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange^ on accourut à Sainl-Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné^ excepté le cœur de cette princesse. Partout; ^ I ^ on.entend des cris ; partout on voit la douleur et le dé^ ' '^ ^ sespoir^ et l'i mage de la mort. Le roi , la reine , Monsieur^
toute la cour^ tout le peuple^ tout est ahattu^ tout est désespéré; et il me semble que je voisTaccomplissement de cette parole du prophète' : a Le roi pleurera, le « prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple « de douleur et d'étonnement. »
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire Tun et Fautre avec saint Ambroise : Stringeham brachia , sed jam amiseram quam ienebam * : « Je n serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je « tenais. » La princesse leur échappait parmi des em-
ditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs. (Volt.) — Lorsqu'au bout de cent cinquante ans nous relisons dans Bossuet ces sombres et lamentables expressions, il n'est personne qui n'entende, pour ainsi dire, retentir à son oreille ce coup de tonnerre qui couvrit do deu\,l cetto nuit désastreuse , et qui ne laissa à la douleur et à l'étonnement de tous les habitants d'une grande ville qu'un seul mot pour annoncer le danger, et un seul mot pour apprendre la catastrophe. Il est facile encore aujourd'hui de comprendre comment elles firent couler les larmes de tous ceux qui les entendirent, puisque après plus d'un siècle nous ne pouvons nous-mêmes nous défendre de partager cette émotion. (B. )
• Rex lugehit, et princeps induetvr mœrore» et manus populi terra fonturbahuntur. (Kzech., vu, 27.)
' Orat, de Ohitu Satyrifratris, lib. i, n. 19.
France, et parllcalièreraent à Paris , dans les sociétés les plus brillantes ; que des traductions durent y circuler ; que Bossuet a pu les connaître... Les génie» les plui riclics et les plus féconds ne dédaignent pas ces emprunts , et même en ont besoin. ( Note Urée du Télémague de la Collection des Classiques français, t. I, p. 280 ; Paris, Lefèvre , 1«24, 2 vol. in-8«. )
hrassemenis si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains*. Quoi donc, elle devait périr sitôt! Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que Fherbe des champs '. Le matin elle fleurissait ; avec quelle grâce , vous le savez : le «oir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions, par lesquelles TÉcriture sainte' exagère Tinconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient Tavenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes,
■ Le 29 juin 167o, dans Taprès^midi , peu de jours après son retour d'Angleterre, cette princesse, après avoir pris un Terre d'eau de cbi-> Corée , sentit tout à coup des douleurs aiguës ; et des symptômes de la nature la plus alarmante ne laissèrent pas même une faible espérance. Il parait que, dans le premier moment de trouble où un événement si terrible avait jeté tous les esprits , les médecins qu'on avait appelés de Paris et de Versailles, ne voulant ou n'osant s'expliquer sur les causes réelles ou présumées d'une crise si extraordinaire , se méprirent dans le choix des remèdes , et en reconnurent peut-être l'inutilité. ( B. )
' Si l'on fait abstraction, en lisant cette phrase, et de la dachesse d^'Orléans et de Bossuet, on ne la trouvera point éloquente; à peine la remarquerait-on dans une idylle. Mais si l'on fait attention à cette jeune princesse» enlevée aux bénédictions du peuple et aux espérances du royaume; si l'on pense que l'orateur chrétien est forcé lui-même de s'attendrir sur ces grâces si touchantes , et cette beauté que la mort vient de flétrir ; si l'on songe que cet orateur est un évêque, que cet évêque est Bossuet, il faudra bien convenir que Taustère prélat dut être singulièrement ému pour faire entendre jusque dans le sanctuaire des regrets 'accordés à ces fragiles faveurs de la nature. (L.-P. Gibon, Thhesur /'£loquencei )
* Homo, sicnt fœnum dies cjus, ianquam flos agri sic efflorebit. (Ps. cil, 15.)
CBCFS-D*QEl;T. DE BOSS. — T. !. 7
par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son crédit n'y aurait jamais été odieux : on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiéta «t précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience , comme sûre de la posséder. Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort, lui eu donnait les moyens, £t certes c'est le bonheur de nos jours , que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince, qu'on en révère la puissance et la mcgesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs, La passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait poii^tde bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût (oui gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame ; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie , dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer aune jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un Moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits àfaire l'histoire d'une admirable, mais triste mort. A la vérité, messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé, par sa naturelle situation, au-dessus des accidents les plus redouta-
DE HENRIETTE D^ANfiLtTTERRE. 90
blcs. Oui , Madame fut douce envers la mort * comme elle Tétait envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s'aigrit^ ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté, contente de Tenvisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque , malgré ce grand courage , nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humaines. Apre? que, par le dernier effort de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. I^a voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous Ta faite'! Encore ce reste tel quel va-Wl disparaître : cettf» ombre de gloire va s'évanouir; et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux , à ces demeures souterraines,
' Cette expression, fut douce envers la mort, peut paraître d'abord un peu bizarre ; mais la suite la fait comprendre et goûter, et elle amène cette belle réflexion : « Après que, par le dernier effort de notre cou- « rage, nous avons pour ainsi dire surmcHité la mort, elle éteint en nous ff jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. » (V.)
* Voyez , page 20, la remarque de M. de Chateaubriand sur ce passage. — Il y a une sorte d'expressions familières qui choqueraient dans un écrivain médiocre, parce qu'elles tiendraient delà faiblesse, et qui plaisent chez BoBsuet, d'abord parce qu'elles ne peuvent paraître une impuissance; de dire mieux dans un homme dont l'élocution est ordinairement si élevée, ensuite parce qu'elles sont de nature à faire mieux sentir que leur extiéme simplicité est ce qu'il y a de mieux pour la force du sens et le dessein de l'auteur. Un exemple le fera comprendre. Mm voilà!.,. Cette phrase ai eUo4néme est du style familier : placez^la dans un discours faiblement écrit, elle fera rire ; dans Bossuet , éUe est firappante de vérité et d'énergie. Pourquoi? C'est qu'après avoir dit sur le môme sujet œ qu'il y a de plus relevé, il finit par ne rien trouver de plus expressif que cette locution, vulgaire , il est vrai , mais qui rend si bien , et en un seul mot , tout ce que la mort a fait de Madame , que les termes les plus choisis n'en diraient pas autant. C'est ainsi que la valeur des termes d^iendsouTent de celle de l'auteur qui les emploie ; et l'on pourrait dire, comme un proverbe de goût : Tant vaut lliommCy tant vaut la parole. {L. H. )
100 ORAISON FUNÎilBRE
pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job*; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Hais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place , et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature : notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit TertuUien', parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant; et que , pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines ' ? Mais quoi 1 messieurs,
' Job, XXI, 26.
' Cadit {caro) in oi-iginem terram, et cadaveris nomen, ex isto quoque namine peritura , in nullum inde jam nomen , in omnis jam tocabuU mortem. (Tertull., de Resurr» carnis, n. 4. ) Le texte est ici un peu altéré.
^ Après avoir cité tout ce morceau, depuis ces mots (page 98) : Rien n'a jamais égalé, etc., jusquUci : Sur ce débris inévitable des choses humaines^ La Harpe dit : « Nul n'a tiré un plus grand parti que Bossuet des idées de mort, de destruction, d'anéantissement, si fréquentes chez les anciens, qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur notre imagination, sur cette étrange faculté qui règne dans nous si impérieusement, qu'elle nous rend avides des impressions mêmes qui effrayent notre raison et humilient notre orgueil. Mais ces idées lugubres ont ici un autre résultat que chez les anciens : ils appelaient la pensée de la mort comme un avertissement de jouir du moment qui passe , et qui peut être le dernier. On conçoit, au contraire, qu'une religion qui ne considère le temps que commf
tout est-il donc désespéré pour nous? Bieu y qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui , aux yeux de qui rien ne se perd , et qui suit toutes les parcelles de notre corps , en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasea*d les jette, verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connaître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi; les ombres de la mort se dissipent : a Les voies me sont « ouvertes à la véritable vie *. » Madame n'est plus dans le tombeau; la mort, qui semblait tout détruire, a tout établi : voici le secret de TEcclésiaste, que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.
U faut donc penser, chrétiens, qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu , parce que Dieu même amis quelque chose en nous qui peut confesser la vérité de son être, en adorer la perfection , en admirer la. plénitude; quelque chose qui peut se soumettre*
ua passage àiréternité, fournit à Téloquence des instructions d*un ordre bien plus relevé ; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet. On pourrait dire de lui, si on osait hasarder des expressions qui se présentent quand on le lit , et qui semblent dans son goût , que nul bomme ne s^est avancé plus loin dans Tétemité , et ne s'est enfoncé plus avant dans les profondeurs de notre néant. »
' îiotas mihi fedsix vïas vïtx, ( Ps. xv , 10. )
* Remarquez cette expression dont Torateur se sert pour établir la seule élévation de Thomme dans son rapport intime avec Dieu xlly a, dit-il , quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance. Ne parait-il pas singulier d'énoncer comme un titre de grandeur une faculté de soumission? Non-seulement ce contraste d'idées et d'expressions est vraiment sublime , mais il y a ici un mérite propre à Bossuet ; c'est ds jeter rapidement des idées étendues, sans s'arrêter à les développer. H y^
a sa souveraine puissance , s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse > se cpnfier en sa bonté ^ craindre sa justice ^ espérer son éternité. De cecOté^ messieurs , si l'honmie croit avoir en lui de TélévaticHi ^ il ne se trompera pas. Car , comme il est nécessaire que cha- (jue chose soit réunie à son |M:*incipe y et que c'est pour cette raison > dit TËcclésiaste ' y « que le corps retourne H à la terre > dont il a été tirè^ » il iaut^ par la suite du même raisonnement > que ce qui porte en nous la marque divine > ce qui est capable de s'unir à Dieu^ y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu^ qui est la grandeur primitive et essentielle y n'est-il pas gi*and et élevé ? C'est pourquoi > quand je vous ai dit que la grandeur et k gloire n'étaient parmi nous que des noms pompeux vides de sens et de choses , je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais^ pour dire la vérité dans toute son étendue y ce n'est ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques; au contraire^ nous ne les aurions jamais trouvés^ si nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes : car où prendre ces nobles idées dans le néant ? La faute que nous faisons n'est donc pas de nous être servis de ces nœns ; c'est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostomc a bien compris cette vérité quand il a dit : a Gloire, ri-
a ici un grand fonde de vérités philosophiques » indiqué en peu de mots. En effet» qaoiqu*il y ait infinixneni moins de dislanee de labéte à Tbomme que de l*homme à Dieu , cependant Tinstinct de la béto ne va pas jusqu'à connaître la prodigieuse supériorité de la raison humaine \ et la raison humaine, tout imparfoite qu'elle est, s'est élevée jusqa'à l'idée de^ l'intelligence divine, c'est-à-dire jusqu'à l'idée de llnfini : et,, comme la conséquence nécessaire de cette idée est un sentiment de soumission, il est rigoureusement vrai que ce sentiment tient à ce qu'il y a de plus grand dans l'homme , à sa raison , qui a conçu l'infini. ( L. H. )
' ReverioAur pvdvis aâ ievram suam, und^ crat ; et spUritus redcat ad Deuniy qui dcdit Hlum, (Eccles.,^xli, 7.)
fi chesses y noblesse , puissance^ pour les hoaunes du « monde ne sont qne des noms ; potir noos^ si notiâ servon*s « bien, ce seront des choses. An contraire ^ la pauvreté, « la bonte^ la mort^ sont des cboses trop effectives et trop ¥> réelles pour enx ; pont nous^ ce sont seulement des « noms ^)» ; parce quecelui qui s'attache à Déeu ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc passirEcclésiastedit si souvent : « Tout est vanité. » 11 s'explique, « tout est vanité sous le soleil*, * c'est-àdire tout ce qui est mestffé par les années, tout ce qui est «mporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement ; aspirez.à Téternité : la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si leméme Ecclésiasteméphse tout en nous, jusqu'àlasagesse>^et ne trouve rien detneiHeurqnedegoÛterenreposlefruitdeson travail ^. La sagesse dopt il parle en ce lieu est cette sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se trom-per elle-même) qui se corrompt dans le présent , qui s'égare dans^Tavenir; qui, par beaucoup de raisonnements et de grands effoïAs, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. « Hé! s'écrie ce sage roi*; y a-t-il rien de si vain? » Et n'a-i-il pas raison de préférer la simplicité d'une vie particalièlrej qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens^ que la nature nous donne , aux soucis et aux chagrins des avares , aux songes inquiets des ambitieux ? 4c Mais^celaméme > diiril '^, ce^repos, cette douceur
' G/orfci eniim et jl9f«iifi«, diullior «1 nohilUas, el M^^imi/kt, fiomtfta iuni apud ipsos^ te$ at4«m apml nos : qw/madmoàMa et triiHHa. motr et ïgnomïniay çt ipaupertas^ et smilia^ nomina sunt apud nos, re$ apud iUoi. (Homil. tviii, al. ux, inMatth., n. 6^tom. vii,pag. 59t.)
' EccLEs., 1,2, 14; III, II, etc. —3 Ibid., l, 17; îi, .ï4, 24.
* Et est quidquam tam vanumP (Eccles., il, 19.«)
' Vidi quod-hocquoqtie cssct raniias. (Ibid., i.)
104* ORAISON FDNÈBRS
« de la vie , est encore une vanité , » parce que la mort t^ouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie y puisque enfin , de quelque côté qu'on s'y tourne , on voit toujours la mort en face , qui ' couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. Laissons* lui égaler le fou et le sage ; et même , je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire , laissons-lui confondre l'homme avecla bête : I/tius initrïiw esthominis et jumentorum ^.
Eb effet , jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse ; tant que nous regarderons l'homme parles yeux du corps, sans y démêler par l'inteUigence ce secret principe de toutes nos actions^ qui , étant capable de s'unir à Dieu, doit nécessairement y retourner, que verrons^uous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes ? et que verrons^nous dans notre moH qu'une vapeur qui s^exhale, que des esprits qui s'épuisent, que des ressorts qui se démontent et se déconcertent, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces? Ennuyés de ces vanités , cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en nous. Le sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecdésiaste ; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. « Crains Dieu ,. et observe ses commandements; car « c'est là tout l'homme * . » Comme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé , ne le croyez pas ; ce sont les opinions , ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme? Tout son devoir, tout son objet , toute sa nature , c'est de craindre Dieu : tout le reste est vain , je le déclare; mais aussi tout le reste n'est pas l'hortime. Voici ce qui est réel et solide, et ce
' EccLES., III, 19. — 3 Ibid., XII, 13.
que la mort ne peut enlever ; car, ajoute TEcclésiaste , « Dieu examinera^ dans son jugement^ tout ce que nous ce aurons fait de bien et de maP. » Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit « qu'à « la mort périront toutes nos pensées*. » Oui^ celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. Car, encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe , deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris ^ si universel , si inévitable ? Donnez à Dieu vos affections ; ' nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en x ces ' mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser ' la mort, à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Hais, afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il , nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle , et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la grâce. Vous savez que toute la vie chrétienne , que tout l'ouvrage de notre salut , est une suite continuelle de miséricordes : mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie, que c'est dans la première | grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce , \ c'est-à-dire que c'est dans la vocation qui nous prévient, et dans la persévérance finale qui nous couronne , que la bonté qui nous sauve parait tout€ gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d'état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière , et
' ECCLES., XII, 14.. — * Ps. CXLV, 4,
' On lit $î% dans les éditions yulgaircs.
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ensuite de la lumièt*e imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire ; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi ^ et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire^ il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même, au commencement de ces deux états, pai* une impression illustre et particulière, afin que nous confessions que toute la vie du chrétien , et dans le temps qu'il espère, et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la donner à l'Église , il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres; disons des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique ^ Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut éterùel. Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix ; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte ^ pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naître , délaissée aussitôt que mise au monde; arrachée, en naissant, à la piété d'une mère catholique; captive, dès le berceau , des ennemis implacables de sa maison; et, ce qui était plus déplorable, captive des ennemis de l'Église, par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance , et ensuite par sa malheureuse captivité , à Ter-
* Tous les rois d^Angleterre, depuis saint Edouard jusqu'à lienfi y III, furent catholiques.
DE HENRIETTE ]> ANGLETERRE. Ja7
reur et à Thérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle pouvait dire avec le prophète : c Mon père et ma a mère m'ont abandonnée ; mais le Seigneur m'a reçue u en sa protection \ » Délaissée de toute la terre dès ma naissance, ce j|e fus comme jetée entre les bras de sa proa vidence paternelle^ et, dès le ventre de ma mère , il tt se déclara mon Dieu*, i^ Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux d^pùt. EUle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après ^ un coup imprévu, et qui tenait du miracle , délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de rOeéan et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu^ la prenant sur ses ailes comme Taigle prend ses petits, la porta lui-même dans ce royaume; luimême la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le sein de TÉglise catholique. Là elle apprit les maximes^ de la pÂété véritable , moins par les instructions qu'elle y recevait que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues principalement sur les catholiques d* Angle-' terre, dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissem^fit de cette foi dans le royaume d'Angleterre , où Ton en conserve encore tant de précieux monuments ? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein : et le del nous Ta ravie I Dieu ! que prépare ici votre éternelle providence ? Ife permet-
' Pater meus et mater miea dereUqHerwitme; Demintu autem assunvp^ sit me, (Ps. xxvT, 10.)
' /n le projtcttts sttm ex utero : de venin mattis mete Deus mêm es Iw ;rst 'xxr, 11.)
108 ORAISON jrUNÈBRK
trez-vous, 6 Seigneur, d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis ? eslK^e que le crime qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses est encore devant vos yeux, et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie, et son règne si favorable à TÉglise? ou bien voulez-vous triompher seul ? et en nous étant les moyens dont nos désirs se flattaient, réservez-vous, dans les temps marqués par votre prédestination étemelle , de secrets retours à l'État et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit, 6 grand Dieu ! recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puissent toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roi qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres , et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli conmie par miracle , n'improuvera pas notre zèle si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deuniy . . . non tantum le, sed eliam omnes,., . fieri taies qualis et ego sum ^ . Ce souhait est fait pour les rois ; et saint Paul , étant dans les fers , le fit la première fois en faveur du roi Agrippa * : mais saint Paul en exceptait ses liens , exceptis vinculis hi$ ; et nous , nous souhaitons principa-