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' Filii vestri,., sancti sunt, (I Cor., vu, 14.)
^ lITiM., 1, 3.
et dans tous les siècles^ se voit après sept cents ans d'une royauté établie (sans compter ce que la grandeur d'une si haute origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités ), seule ^ dis-je, se voit, après tant de siècles^ncore^^ dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus illustre qui fut jamais sous le soleil ' , et devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu , d'une pureté inaltérable dans la foi ; et devant les hommes , d'une si grande dignité qu'il a pu perdre TEmpire sans perdre sa gloire ni son rang?
La reine a eu part à cette grandeur non-seulement par la riche et fière maison de Bourgogne, mais encore par Isabelle de France', sa mère, digne fille de Henri le Grand , et, de l'aveu de f Espagne , la meilleure reine , comme la plus regrettée , qu'elle eût jamais vue sur le trône. Triste rapport de cette princesse avec la reine sa lîlle : elle avait à peine quarante-deux ans quand l'Espagne la pleura; et, pour notre malheur, la vie de Marie- Thérèse n'a guère eu un plus long cours. Mais la sage, la courageuse et la pieuse Isabelle devait une partie de sa gloire aux malheurs de l'Espagne , dont on sait qu'elle trouva le remède par un zèle et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples, et, si on le peut dire, le roi même. Ne nous plaignons pa^, chrétiens, de ce que la reine sa fille, dans un état plus tranquille, donne au^si un sujet moins vif à nos discours; et contentonsnous de penser que dans des occasions aussi malheureuses, dont Dieu nous a préservés , nous y eussions pu trouver les mômes ressources.
' On sait que l'empereur Maximilien répétait souvent qu'après le royaume du dei, c'était celui de France qui excitait le plus so;n ambition. (C)
^ Plus connue sous le nom d'Elisabeth , fille de Henri IV et femme de Philippe IV. Elle moui'ut en 1644.
DE MARIE-THÉRÈSE d'aCTRICUE. 135
Avec quelle application et quelle tendresse Philippe IV, son père, ne ravait-il pas élevée? On la regardait en Espagne non pas comme une infante, mais comme un infant; car c^est ainsi qu'on y appelle la princesse qu'on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans cette vue , on approcha d'elle tout ce que l'Espagne avait de plus vertueux et de plus habile. Elle se vit, pour ainsi parler, dès son enfance tout environnée d« vertus; et on voyait paraître en cette jeune princesse plus de belles qualités qu'elle n'attendait de couronnes. Philippe l'élève ainsi pour ses États ; Dieu, qui nous aime, la destine à Louis.
Cessez , princes et potentats , de troubler * par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler*, cède lui-mèHae. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements (jui fassent trembler les politiques, et qui donnent des espérances aux insensés : mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang ; il y a des mesures prises dans le ciel, qu'il ne peut rompre; et l'infante, non-seulement par son auguste naissance, mais encore par sa vertu et par sa réputation , est seule digne de Louis.
C'était c< la femme prudente qui est donnée propre-
' La maison d'Autriche avait surtout intérêt à traverser cette union. On voulait queTinfante, qui pouvait être héritière de tant d'États en épousant le jeune Léopold , portât ses droits dans la maison d'Autriche, et non dans une maison ennemie. Mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils , et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l'infante au roi de France parut moins grand , et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire. (C.)
' Bossuet ne pouvait mieux rappeler la nièce du cardinal Mazarin , à laquelle Louis XIV faisait une cour assidue. (V.)
.136 ORAISOUr FtNÈBRB
« ment par le Seigneur, » comme dit le Sage*, Pourquoi a donnée proprement par le Seigneur, » puisque c'est le Seigneur qui donne tout? et quel est ce merveilleux avantage, qui mérite d'être attribué d'une façon si particulière à la divine bonté? Il ne faut , pour Tentendre, que considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d'une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse , et pour calmer des passions violentes qu'une résistance emportée ne ferait qu'aigrir.
Ile pacifique, où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limites; lie éternellement mémorable parles conférences de deux grands ministres?; où l'on vit développer toutes les adresses ettous les secrets d'une politique si différente; où l'un se donnait du poids par la lenteur , et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration : auguste journée, ou deux fières nations longtemps ennemies, et alors réconciliées par Marie-Thérèse, s'avancent sur leurs confins, leurs rois à leur tète, non plus. pour se combattre, mais pour s'embrasser ; où ces deux rois, avec leur cour, d'une grandeur , d'une politesse , et d'une magnificence aussi bien que d'une conduite si différente, furent l'un à l'autre et à tout l'univers un si grand spectacle : fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres , et le comble des grandeurs fivec leurs ruines? Alors l'Espagne perdit ce que nous
.'il Domino preprie uxor prudens. (Pkov., xix, 14.) ' Ce fut dans TUe des Faisans, située au milieu de la rivière de la Bidassoa , qui sépare la France de TEspagne, qu^eurent lieu entre le cardinal Mazarin et don Louis Haro les conféreqpes qui amenèrent le traité des Pyrénées (1659),' et, par suite, le mariage du roi de France avec l'infante d*Espagne.
DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRICHë. 137
gagnions : maintenant nous perdons tout les uns et les autres; et Marie-Thérése périt pour toute la terre. L'Espagne pleurait seule : maintenant que la France et l'Espagne mêlent leurs larmes ^ et en versent des torrents ^ qui pourrait les arrêter? Mais^ si l'Espagne pleurait son infante qu'elle voyait monter sur le trône le plus glorieux de l'univers y quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau y ou tous ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable néant des grandeurs humaines? Taisonsnous; ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux graver dans vos cœurs : aussi bien la vanité des choses humaines y tant de fois étalée dans cette chaire^ ne se montre que trop d'cdle-même, sans le secours de ma voix, dans ce sceptre sitôt tombé d'une si royale main , et dans une si haute majesté si promptement dissipée.
Hais ce qui en faisait le plus grand éclat n'a pas encore paru. Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jourg par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. Sous lui la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas. L'ordre et la discipline militaire s'augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout, c'est que leur roi est partout leur capitaine; et, après qu'il a choisi l'endroit principal qu'il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de sa vertu * .
Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus iiiévitable, puisque, en méprisant les saisons, il a ôté jusqu'à la défense à ses ennemis. Les soldats, ménagés et exposés
* Tout cet élogfe de Louis XIV est rempli de beautés très- élevées. Il est fort étwidu, et il devait l'être, parce que sa gloire est celle de la reine. (V.)
138 ORAISON FUNÈBRB
quand il faut, marchent avec confiance sous ses étendards : nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège ; et tout est ouvert à sa puissance.
Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille^ devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu'on pense à le munir : Louis y vient par de longs détours ; et la reine , qui raccompagne au cœur de Thiver^ joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement à ses desseins.
Par les soins d'un si grand roi, la France entière n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenirla paix avec sûreté dans son sein, mais aussi de porter la guerre partout où il faut, et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire; et nos alliés ont ressenti, dans le plus grand éloignement , combien la main de Louis était secourable*. ^
* Bossuet fait sans doute allusion ici aux premières conquêtes du roi en Flandre, où il envoya trois armées en 1667, pour appuyer ses prétentions sur le duché de Brabant. Il se mit k la tète de la plus nombreuse, commandée par Turenne. Il mena à cette expédition, k laquelle on donna le nom de prise de possession , la reine son épouse , avec une cour brillante. Entre cette époque et celle indiquée par la phrase suivante il s'écoula onze ans. C*est en 1 678 que Louis XIV partit de Versailles et se rendit en Flandre, où il investit Gand, qu'il emporta en dnq jours. L'orateur dit qu'il y vint par de longs détours , parce que auparavant il se rendit en Lorraine, et menaça Luxembourg, pour attirer l'ennemi de ce côté , et distraire son attention. (C.)
' A la sollicitation de l'empereur Léopold, une expédition fut dirigée contre les Turcs. Montecuculli fait, dans ses Mémoires, le plus grand cloge de la valeur française, à laquelle on dut le succès de la journée décisive du Saint-Gothard , qui amena une trêve de vingt ans entre la Turquie et l'Autriche.
DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRIGHE. 139
Avant lui y la France^ presque sans vaisseaux , tenait en vain aux deux mers : maintenant on les voit couvertes^ depuis le levant jusqu'au couchant^ de nos flottes victorieuses ; et la hardiesse française porte^ partout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles N de la chrétienté * . Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois , et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire*. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur^ , tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : a Qui est sem- « blable à Tyr ? et toutefois elle s'est tue dans le milieu « de la mer *. d Et la navigation va être assurée par les armes de Louis.
L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de ses lois et Tordre de ses finances. Que n'a-ton pas dit de sa fermeté , à laquelle nous voyons céder jusqu'à la fureur \i des duels? La sévère justice de Louis , jointe à ses incli-
' Cette apostrophe à Alger est une heureuse imitation de la prophétie d'fsaïe sur Tyr. (V.)
' C'est Duquesne qui fut chargé du bombardement d'Alger. Cette Tille remit entre ses mains les esclaves chrétiens qu'elle possédait encore , et qui étaient échappés à la férocité des barbares.
' En effet les Algériens , dans la rage que leur inspirait la destruction répandue autour d'eux , lancèrent aux ennemis, à l'aide de leurs mor- H tiers , les membres épars do leurs prisonniers et du consul lui-même. (C.)
• Qiwe esi ut Ttjrus, quœ ohmutuit in medio maris ? (Ezech., xxvn, 32.)
iM ORAISON FUNÈBRE
nations bienfaisantes , fait aimer à la France l'autorité sous laquelle heureusement réunie elle est tranquille et victorieuse. Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince n'a qu'à prêter Toreille quand il lui plait d'en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours étrangères, qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans I ses pensées. Pendant qu'il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs , et donne, je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté qu'elle tempère.
N'oublions pas ce qui faisedt la joie de la reine. Louis est le rempart de la religion ; c'est à la religion qu'il fait servir ses armes redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu'il ne l'établit partout au dehors que parce qu'il la fait régner au dedans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant de puissances jalouses de sa grandeur, et l'Europe entière , pourraient armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes; et Louis combat ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les temples de l'hérésie* : ce qu'il renverse au dedans est un sacrifice bien plus agréable; et l'ouvrage du chrétien, c'est de détruire les passions, qui feraient de nos cœurs un temple d'idoles *. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa gloire partout où s'étend le genre humain? Ce ne lui est rien d'être l'homme que les autres
' Allusion à la révocation deTédit de Nantes.
* La victoire que Louis XIY remporta sur sa passion , en congédiant . la nièce de Mazann, commença à faire connaître qu'il avait une grande âme.
DE MÂRIE-THÉRÈSE d'aUTAIGUE. 141
hommes admirent : il veut être, avec David, « l'homme « selon le cœur de Dieu ' . » C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d'accord qu'il n^y a rien de plus grand que ce qu'il fait, si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas voulu faire, et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc, 6 grand roi! celui qui vous fait régner, qui vous fait vaincre, et qui* vous donne dans la victoire, malgré la fierté qu'elle inspire, des sentiments si modérés . Puisse la chrétienté ouvrir les yeux , et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie ! Pendant, ô malheur ! 6 honte ! 6 juste punition de nos péchés! pendant, dis-je, qu'elle est ravagée par les infidèles, qui pénètrent jusqu'à ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie*, et de la fameuse journée du Raab', où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l'ancienne opinion qu'ils ont des armes françaises fatales à leur tyrannie, et, par des exploits inouïs, devint le rempart de l'Autriche, dont il avait été la terreur?
Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce héros, dont nous pouvons dire, comme saint Paulin disait du grand Théodose ^ , que nous voyons en Louis, « non « un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, et un prince
' IReq., XIII, 14.
' Le roi donna inutilement anx autres princes Vexemple de secourir Candie , assiégée par les Turcs. Ses galères et ses \aisseaux y portèrent sept mille hommes , commandés par le duc de Beaufort; secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée par personne.
^ Il y eut un grand combat au Saint-Gothard, au bord du Raab, entre les Turcs et Tannée de l'Empereur. Les Français y firent des prodiges de valeur.
^ In Theedosio non imperatorem^ sed Christi servum ; nec regno , sed fide» principem prmdicamus, — Le texte porte : In Theodosio non tam imperatorem quam Christi sermim ; nec regno, sed fide, principem prœdicarem. (Ad Sev., Ep. xxvnr, n. 6.)
« qui s'élève au-dessus des hommes plus encore par sa « foi que par sa couronne. »
C'était y messieurs y d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une façon particulière, puisque, non contente d'y avoir part comme compagne de son trône , elle ne cessait d'y contribuer par la persévérance de ses vœux.
* Pendant que ce ^and roi la rendait la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez, monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince ^ qui fait vos délices et les nôtres; et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste princesse qui, par son rare mérite autant que par les droits d'un nœud sacré, ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut, le roi a confirmé notre jugement; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une cour dont un si grand roi fait le soutien, elle est la consolation de toute la France.
Ainsi notre reine*, heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation, par son mariage, parla gloire et par l'amour d'un si grand roi, par le mérite et par les respects de ses enfants, et par la vénération de tous les peuples , ne voyait rien sur la terre
' Bossuet parle ici de Louis de France, qu'on appelait Monseigneur et le grand Dauphin , et qui avait épousé la fille de Télecteor de Bavière. De six enfants que Louis XIV eut de Marie-Thér^> le Dauphin seul sur* vécut à sa mère.
* Bossuet , par cotte phrase , qui est un résumé de tout ce qui a précédé, se rattache à son sujet, dont il semblait s*étre écarté, et montre que les éloges qu'il vient de faire ne sont pas dos hors-d'œuvre, mais des développements nécessaires à l'histoire de Marie-Thérèse. (C.}
BE MARIE-THÉRÈSE d' AUTRICHE. 11^3
qui ne fdt au-dessous d'elle. Élevez maintenant^ 6 Seigneur ! et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une &me que vous avez toujours habitée^ qui n'a jamais «t affligé votre Esprit saint * , » qui jamais n'a perdu a le goût du don céleste' ; » afin que nous commencions^ malheureux pécheurs^ à verser sur nousmêmes un torrent de larmes^ et que y ravis des chastes attraits de Tinnocence^ jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.
A la vérité , chrétiens , quand on voit dans l'Évangile ' la brebis perdue préférée par le bon pasteur ât tout le reste du troupeau; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé , et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille^ on est tenté de croire que la pénitence est préférée à l'innocence même, et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l'alné toutefois; et deux mots, que lui dit son père , lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : a Mon fils, lui dit-il *, vous êtes toujours avec « moi ; et tout ce qui est à moi est à vous. » Cette parole, messieurs, ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les moeurs. Expliquons-la toutefois, puisque notre illustre sujet nous y conduit, et qu'elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au juste toujours fidèle ; il
' Noltie contristare Spiritum sanctum Dei. (Ephes., iv, 30.)
' Gustaverunt donum cœleste. (Heb., vi, 4.)
^ Luc, XV, 4 et 20.
^ FUi, tu semper mecum es ; et omnia mea lua sunt. (Ibid., 31.)
ikk ORAISON FUNÈBRE
en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié, mais en deux manières différentes. L'un paraîtra plus favorisé, si Ton a égard à ce qu'il est; et Tautre, si Ton remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don; il retire le pécheur d'un jplus grand mal. Le juste semblera plus avantagé, si l'on pèse son mé-, rite; et le pécheur plus chéri, si l'on considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même : a Mon a fils, vous êtes toujours avec moi; et tout ce qui est à « moi est à vous. » C'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : « Il fallait se réjouir , parce « que votre frère était mort; et il est ressuscité *. » C'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver, qui, après un temps pluvieux, vient réjouir tout d'un coup la face du monde ; mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne: et, s'il nous est permis d'expliquer les* sentiments du Sauveur par ces sentiments humains , il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes, qui sont ses anciens et perpétuels amis, puisque , s'il dit, parlant du prodigue : a Qu'on lui rende sa première robe *, » il ne lui dit pas toutefois : « Vous êtes toujours avec moi ; » ou, comme saint Jean le répète dans l'Apocalypse : m Us sont tou- « jours avec l'Agneau, et paraissent sans tache devant f( son trône : » Sine macula sunt ante thronum Dei. Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de ten-
' Gaudere oportehat, quia frater tuus hic mortuus erat; et revixit. (Luc, XV, 32.)
' Dixit pater ad servos suos : Cito proferte stolam primanif et induite illum. (Loc, XV, 22.)
DE MARlE<-TllÉRh:SE d'aCTRICIIE. 145
tatioDS et parmi les illusions dés grandeurs du monde, vous l'apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apocalypse ' : Celui qui « sera victorieux, je le ferai comme une colonne dans a le teniple de mon Dieu : » Faciam illufn columnam in templo DéJÎmci.Ilenserarornement, il en sera le soutien par son exemple; il sera haut , il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. « Il ne sortira jamais du c( temple : » Foras non egredietur amplius *. Immobile comme une colonne, il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur^ etn'en sera jamais séparé par aucun crime. « Je le ferai, » dit Jésus-Christ; et c'est l'ouvrage de ma grâce. Mais comment affermira-t41 cette colonne? Écoutez, voici le mystère :« Et j'écrirai dessus, » poursuit le Sauveur. J'élèverai la colonne > mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable.* Hé! qu'écrirez-vous , ô Seigneur ? Trois noms seulement , afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique : « J'y écrirai, dit-il', le nom de mon Dieu, et le nom de <( la cité de mon Dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon « nouveau nom. » Ces noms, comme la suite le fera paraître, signifient une foi vive dans l'intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Église , et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l'innocence," et l'abrégé de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que ^ous verrez écrit sur la colonne , et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d'abord : « J'y écrirai , dit-il, le nom de mon Dieu, » en lui inspirant une foi vive. C'est, messieurs, par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est
* Apoc.,iii, 12. — »Ibid.
^ Scriham super eun notnen Dei mei, et nomen civitatis Dei met, notœ Jérusalem j... et nomen meum novum. (Apoc, m, 12.)
CBEFS'D'ÛEUV. DE BOSS. — T. I. ' 10
H6 GAAISON lUXÈliRR
le fondement de la stabilité que nous^dmirons : car d'où viennent nos inconstances^ si ce n'est de notre foi chan<> celante? Parce que ce fondement est mal affermi > nous craignons de bâtir dessus^ et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne ^ : Fides sperandarum suhstantia rerum. « La foi ^ dit-il^ est une 'substance, » un solide fondement^ un ferme soutien^. Hais de quoi? de ce qui se voit dans le monde? Gomment donner une consistance^» ou, pour parler avec saint Paul , une substance et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un soutien, mais « des choses qu'on doit espérer. » Et quoi encore ? Argumenium non apparentium : a C'est une pleine con* « viction de ce qui ne parait pas. » La foi doit avoir en elle'la conviction. Vous ne l'avez pas, direz-vous : j'en sais la cause ; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu delà demandera Dieu, qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs , et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'Apôtre, si ce n'est, comme il dit ailleurs' , « une sou- « mission de l'intelligence entièrement captivée sous « l'autorité d'un Dieu qui parle ? » Considérez la pieuse reine devant lés autels ; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connaît , c'est par son attention et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche. Ah ! la foi du centurion, admirée par le Sauveur même , ne fut pas plus vive , et il ne dit pas plus humblement : «Je ne suis pas di-
' Heb., XI, 1.
' in captiviiatem redigentes omnem initllecium in obsequium Chiiftl. (Il Cor. X, 5.)
hE i^ARIE-TUËRËSE d' AUTRICHE. 1^7
gne *. » Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente^ comme elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tète auguste devant laquelle s'incline Tunivers. La terre , son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive, dans le fond du cœur, ce que disait Isaïe* : « Cherchez des antres a profonds ; cachez*vous dkns les ouvertures de la terre <( devant la face duSeigneur , et devant la gloire d'une « si haute majesté. »
Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. spectacle merveilleux , et qui ravit en admiration le ciel et la terre! Vous allez voir une reine qui, à l'exemple de David , attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine , et vous en reconnaîtrez tous les sentiments^ Domine , non est eœallatum cor meum! « Seigneur, mon « cœur ne s'est point haussé ' ! » voilà l'orgueil attaqué dans sa source. Neque elati sunt oculi met; « mes regards « ne se sont pas élevés : » en voilà l'ostentation et le faste réprimé. Ah! Seigneur, je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants > et qui fait dire à l'àme arrogante : « Il n'y a que « moi sur la terre*. » Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ou
■ MAirm., vin> 8^ ick
' Jngredere in petram, et abscondere in fossa humo a fade itmoris DO" ininif et a gloria majestaOs ejus. (IsAi., ii, 10.)
^ Ps. cïxx, 1 .
* Dicis in corie tm : Ego sum, et non est prœter me ampliug, (Isai.» XLvn> 8.) . .
148 ORAISON FUNÈBAB
le moindre sentiment d'orgueil , ou le moindre air de mépris ? David poursuit : Neque ambulavi inmagnisyneque inmirabilibm super me; a je ne marche point dans (( de vastes pensées , ni dans des merveilles qui me pasa sent. » Il combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. « L'orgueil^ qui monte « toujours % » après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide , ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu'à Textravagance , et donne témérairement dans des projets insensés , comme faisait ce roi superbe ( digne figure de Tange rebelle) , a lorsqu'il disait en son cœur : Je m'élèverai au-dessus « des nues , je poserai mon trône sur les astres, et je se- <c rai semblable au Très-Haut '• » Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès; et voiU l'orgueil méprisé dans ses égarements. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s'élever, David l'atterre tout à fait par ces paroles : or Si, dit-il, «je n'ai pas eu d'humbles sentiments, et que j'aie exalté a mon àme : » Sinon humiliter sentiebaniy sed exallavi antmam meam ; ou , comme traduit saint Jérôme : Si non silere fed animammeam : <c si je n'ai pas fait taire mon àme : » si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il condut ainsi ce beau psaume : Siculablactatus adnuUrem ^uam^ sic àblactala est anima msa. «Mon àme a « été, dit-il, comme un enfant sevré. » Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine , peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l'àme supérieure domine
' Superbia eorum qui te fiderunt ascendit semper, (Ps. Lxxiii, 23.) ' Qui dicebas in corde tuo : In calum conscendam ; super astra Dei
exaliaho solium mewn... Axendam super aliitudinem nuhium : similis
ero AlHssivM. (Isai., xiv, 13, 14.)
DE MARIE-TH^HÈSE D'ÂdTRICUE. Ikd
de tous côtés cette impérieuse grandeur^ et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non, mes frères, les Philistins défaits, et les ours mêmes déchirés de ses mains, ne sont rien à comparaison de sa grandeur qu'il a domptée. Hais la sainte princesse que nous célébrons l'a égalé dans la gloire d'un si beau triomphe.
Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois , non plus que le soleil, n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne : il est nécessaire au genre humain ; et ils doivent , pour le repos autant que pour la décoration de l'univers, soutenir une majesté* qui n'est qu'un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle '. Elle était née dans une cour où la majesté se plaît à paraître avec tout son appareil , et d'un père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière , ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer la majesté, et l'anéantir devant Dieu , que de la faire éclater devant Iles hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels , pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire , où , malgré le tumulte de la cour , elle trouvait le Carmel d'Élie, le désert de Jean, et
* Var. Pre^nière édition : Les rois doivent cet éclat à Tuniveps, comme le soleil lai doit sa lumière ; et « pour le repos du genre humain , ils doivent soutenir une majesté, etc.
^ On ne saurait donner une idée plus juste des mœurs de cette princesse et de la hauteur de ses sentiments, qu'en rapportant une réponse qu'elle fit un jour à une carmélite qu'elle avait priée de lui aider à faire son examen de conscience pour une confession générale. Cette religieuse lui demanda si, avant son mariage, elle n'avait point eu envie de plaire à quelques-uns des jeunes gens de la cour du roi son père : « Oh non ! ma mère, dit-elle, il n'y avait point de rois. » ( Le prè^i(l«nt Hknaulti )
la montagne si sou,veut tém.oin des gémissemeats de> Jésus.
J'ai appris de saint Augustin que (( l'àme attentive se> « fait elle-même ^ une solitude : » Gignit emm sibi ipm mentis inteniiasoUii^dinêm^.MaiSy mes frères^ ne nous, . flattons pas; il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective, si Ton veut conserver les forces de Tâme. C'est ici qu'il faut admirer ^inviolable fidélité que la reine gardait à Bieu. Ni les divertissements, ni les fatigues d^ voyages, ni aucune occupation ne lui faisait perdre ces heures particulières qu'elle destinait à la méditation et à la prière. Â.urait-elle été si persévé- Tdu^ dans cet exercice , si eUe n'y eût goûté <<, la mann^ <k çaçhée,.que nul ne connaît quç celui qui en ressenties <K. saintes douceurs* ? » C'est là qu'elle disait avec David : 0. Seigneur, votre servante a trouvé son cœur pour <( vous faire cette prière ! » Ifkvenit servm tuun cor suum^, i>ù allezrvous, cœurs égarés? Quoi, même pendant la prière, vous laissez errer votre imagination vagabonde; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu ; elles font même le sujet de votre prière ! Par l'effet du mêm,e transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions , vous en venez encore parler à Dieu , pour faire sei^vir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière devait éteindre, s'y échauffe : feu bien différent dç celui que David « sentait
■ On lit ainsi, dans les éditions données par Tauteur, et npn pas à clle^m^mef comme portent les éditions vulgaires.
* De divers, Quœsiiov. ad Stmpiiqiiim, lil?. ii, Qu^sV iv; tom. vi, col. 118.
* Vincenti daho manna absconditum;.,, et,, nomen novum... quod nemo scit, nisi qui accipit. ( Apoc, ii, 17. )
*V'A Invenit serviis iuus cor suum hfici. ut ayiaret te oratione (If lieij,^ cap. vn, 27.)
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« alhimer dans sa méditation'. » Ah! plutôt puissiez vous dire avec ce grand roi , et avec la pieuse reine que nous honorons :« Seigneur,, votre serviteur a trouvé son cœur !.» J'ai rappelé ce fugitil,. et le voilà tout entier devant votre face.
Ange saint qui présidiez à Foraisoft de cette sainte princesse, et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire- brûler sur l'autel que saint Jean a vu dans le ciel * , racontezruous les ardeurs de ce cœur blessé de l'amour divin :faites-4ious paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc , les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumesde la pénitence? Oui, sans doute, puisqu'il est écrit que k rien n'est pur sur la terre ^, » et que ce- « lui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe lui-même*.» Mais c'est des péchés légers; légers par comparaison, je le confesse : légers en eux-mêmes; la reine n'en connaît aucun de cette nature. C'est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n'ont pas encore été salis , et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien*, tu sais trop la distinction des péchés véniels d'avec les mortels. Quoi, le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres ? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers^ deviennent accablants par leur multi-
' Concaluit cor meum intra me : et in medilatione mea exardescei irniis. (Ps. XXXVIll, 4.)
* Apoc, viii, 3.
' Calinonnmt mundi in conspectu ejus. (Job, xv, 15.)
* Si dixerimus quoniam peccatum non habemns. ipsinos seducimus.