‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 19 sur 42 · DE MARIE-THERESE D AUTRICHE · texte numérisé non relu

DE MARIE-THERESE D AUTRICHE

fie dans toute son Ecriture. Comme un voleur, direz-vous , indigne comparaison ! N'importe , qu'elle soit indigne de lui, pourvu qu'elle nous effraie, et qu'en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment; car qui pourrait ou l'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache? « Ils mangeaient, dit-il*, ils buvaient, ils achec< talent, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, « ils faisaient des mariages aux jours de Noé et aux jours (c de Lot,» et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C'était des occupations innocentes : que sera-ce, quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies , en accumulant dans nos coffres des trésors d'iniquité , sans jamais vouloir séparer le bien d'autrui d'avec le nôtre; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre / jeunesse, par l'heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire , et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d'aucim changement de nos mœurs ^ nous viendrons tout à coup au dernier jour? La sentence partira d'en haut: « La fin est venue, la fin est venue: » Finis venity venit finis. « La fin est venue sur vous. » Nunc finis super te* : tout vafinirpour vous en ce moment. * Tranchez, «concluez : » Foc conclusionem^. Frappez l'arbre infructueux qui n'est plus bon que pour le feu : a coupez l'arbre, arrachez ses branches, secouez ses

' Sieut facium est in di€dt» JVoe, itaerit iu diebusFilii homtnis^ . . Uxores duceibantf et dabanturadnuptias,,. Similiter, sicut factum estin diehus Lot : edebantet bibehant; emebant et vendebant; plantàbatU et œdifica' bant. (Luc. , xvu, 26, 27, 28.)

* EzECH.,.vii^ 2i.— ' Ibid., 23.

« feuilles , abattez ses fruits ^ : » périsse par un seul coup tout ce qu'il avait avec lui-même. Alors s'élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents, préludes de ceux de Tenfer. Ab! mes frères, n'attendons pas ce coup terrible ! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur no3 têtes ; nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. « Le glaive que je tiens en c( main , dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli : a il est aiguisé , afin qu'il perce ; il est poli et limé, afin c< qu'il brille*. » Tout Tunivers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire! Toute la terre en est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui nous tranche ? Prévenons-le , chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n'être pas ému à ce spectacle? Mais ces émotions d'un jour, qu' opèrent-elles? Un dernier endiurcissement, parce que, à force d'être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d'aucun objet. Le sommesnous des maux de la Hongrie et de l'Autriche ravagées? Leurs habitants passés au fil de l'épée , et ce sont encore les plus heureux; la captivité entraîne bien d'autres maux et pour le corps et pour l'é^me : ces habitants désolés, ne sout^e pas des chrétiens et des catholiques, nos frères , nos propres membres , enfants de la même Église , et Aourris à la même table du pain de vie ? Dieu accomplit sa parole : « le jugement commence par sa ce maison ^ , » et le reste de la mjaiisQn ne tremble pas ! Chrétiens, laissez-vous fléchir; faites pénitence ; apaisez

■ Clamarfit fortiter,€tsicaii: Succidite arberem, et pnecidiie ranws ejus ; exCtttUe foHa ejus ; et dispergiie fmetus ejus. (Dan., i v, 1 1 .)

* Hœc dicit Dùminus Deus : Loquere : Gladius » gîadiu$ exacuius esî , et Hmatus, Ut cœdat victimaSy exacuius est : vl tplendeai , limatns ert. ( EZRCH., XXI, 9, 10.)

3 Tempus est ut incipiat judicium a dwno Dei. (I. p£TR., iv, i7.)

DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRICUE. 167

Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle

plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la , princes ;

écoutez^a^ peuples; écoutez4a^ Monseigneur, plus que

tous les autres. Elle^ vous dit par ma bouche , et par

une voix qui vous est connue, que la grandeur est un

songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui

tombe, et la santé- un nom trompeur. Amassez donc les

biens qu'on ne peut perdre. Prêtez l'oreille aux graves

discours que saint Grégoire de Ntizianze adressait aux

princes et à la maison régnante, a Respectez, leur disait-

« il*, votre pourpre, » respectez votre puissance qui

vient de- Dieu, et ne remployez. que pour le bien, a Con-

« naissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère

cr que IMeu accomplit en vous. Il se réserve à lui seuUes

<c choses d'en haut; il. partage avec vous celles d'en bas :

« montrez-vous dieux aux peuples soumis ,» en imitant

la bonté et la munificence divine. C'est, Monseigneur ,

ce qi]|&-vou3 d^mandçnj; ces empressements de tous les

peuples,, ces perpétuels applaudissements,, et tous ces

regards qui vous suivent.. Demandez à Dieiu, avec Salo-

mon * , 1(1 sagesse qui vous rendra digne^de l'amour des

peuples et du trône de vos ancêtres ; et quand vous son-

geresç^àvos devoirs, ne manquez pas de considérer à

quoi vpus^ obligent les impiortelles actions de Louis le

Graiïo Qt rincomparable piété de Marip-Thér|;$e *.

' ImperatoreSyi^rjiuraffi v^eamit»,,. Cognoscitt qtumtum id siU quod vestrœ,fid€icommissum est, quantumque circa vos mysterium... Superaso- Uns DHsunt: infera autem»vestraetiam sunt. Subditis vesMs deos vos prabete, (OtiAT. xxvii, toi». 1, pag. 471.)

' Sap.» IX, 4.

^ ' Louis Xiy, au moment de la mojrt de Marie-Thérèse , en avait fait le plus grand éloge possible : Voilà, dit-il, le premier chagrin qu'elle m*ait donné. Le discours de Bossuet ne pouvait être que le développement de ce beau mot, qui renferme reloge le plus complet qu'un époux, et surtout un époux roi, puisse jamais faire de sa femme. Mais on sait que les.

168 ORAISON FUN. DE MARIE-TUER. d'aUTRIGHE.

vertus domestiques et modestes ne sont pas œlles qui prêtent le plus à la grande éloquence, à celle qui s'adresse aux hommes assemblés. Dans tout ce qui prétend aux grands effets , il faut quelque chose qui se rapproche du dramatique, des désastres, des révolutions, des scènes, des contrastes : voilà ce qui sert le mieux le poète , Torateur, Thistorien ; il semble que Fhomme aime mieux être ému que d'être instruit. L^éloge de la simple vertu ressemble à un beau portrait : quelque parfaite qu'en soit Texécution, il firappera beaucoup moins qu'une physionomie passionnée dans un tableau d'histoire ; et c'est encore là un de ces principes généraux par lesquels tous les arts se rapprochent les uns des autres. (L. H.)

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