‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 21 sur 42 · D'ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES · texte numérisé non relu

D'ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES

PRINCESSE PALATINE

^pprehendi te ab extremis terra, et a loiiginquis ejtts vocavi te : elegi te, et non abjeci te : ne tirheas, quia ego tecum sum.

Je t'ai pris par la main, pour te ramener des extrémités de la terre : je t'ai appelé des lieux les plus éloignés : je t'ai choisi» et je ne t'ai pas rejeté : ne crains point, parce que je suis avec toi. Çest Dieu même qui parle ainsi» (ISAI., ^u, 9, |0.)

Monseigneur^

Je voudrais. que toutes les âmes éloignées de Dieu; que tous ceux qui se persuadent qu'on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance , fussent présents à cette assemblée. Ce discours leur ferait connaître qu'une âme fidèle à la grâce , malgré les obstacles les plus in-

, ' L'Oraison funèbre de la princesse palatine est peut-être, de toutes les Oraisons funèbres de Bossuet , celle qui atteste le plus la force et la fécondité de son génie. Si elle n'a pas Téclat, la pompe que Ton admire dans celles de la reine d'Angleterre, de madame Henriette, et du grand Condé, c'est parce qu'on ne doit point les y chercher. Mais elle offre plus qu'aucune autre de vastes sujets de méditation aux âmes religieuses, et même à celles qui désirent de fixer leurs pensées incertaines sur les fondements de la religion. En un mot, on peut dire, avec M. de La Harpe, « que cette tt Oraison funèbre est le plus sublime de tous les sermons. » (B.) — Bossuet a surmonté, à force d'art, les difficultés d'un sujet extrêmement épineux , comme il en a déguisé la faiblesse , à force de génie. Les morceaux sur la Fronde et sur la Pologne sont au rang des plus sublimes inspirations de l'éloquence. (Dussault.)

vincibles, s'élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon sa coutume l'office divin , lisait les paroles d'Isaïe que j'ai rapportées. Qu'il est beau de méditer VÉcriture sainte ! et que Dieu y sait bien parler, non-seulement à toute rÉglise , mais encore à chaque fidèle selon ses besoins ! Pendant qu'elle méditait ces paroles ( c'est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable) y Dieu lui imprima dans le cœur que c'était à elle qu'il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait : « Je t'ai ramenée des extrémités de la « terre , des lieux les plus éloignés * ; » des voies détournées, où tu te perdais, abandonnée à ton propre sens^ si loin de la céleste patrie , et de la véritable voie qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle : Je ne puis me captiver ; j'ai mis sur toi ma puissante main, « et j'ai dit : Tu seras ma servante : je t'ai (c choisie » dès l'éternité, <x et je n'ai pas rejeté » tonàme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l'état d'où il Ta tirée. Mais écoutez comme il l'encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience : « Ne crains point » au milieu des maux dont tu te sens accablée , c< parce que je suis ton Dieu » qui te fortifie : « ne te détourne pas de la voie où je t'enci gage, puisque je suis avec toi ; » jamais je ne cesserai de te secourir; « et le Juste que j'envoie au monde, » ce Sauveur miséricordieux, ce Pontife compatissant, « te tient parlamain : » Tenebil Udextera Jusiimei. Voilà, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n'avais récité que les premières paroles. Puis-jc mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s'est servi pour lui

* ISAI., \Uj 9, 10.

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expliquer les secrets de ces admirables conseils ? Venez maintenant^ pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait je(és : fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans TÉcriture * , et dans Tombre de la mort; s'il vous reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Akne; venez voir où la main de Dieu Ta élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d'un si haut rang ; dans une princesse qui fut nièce d'une impératrice , et unie par ce lien à tant d'empereurs , sœur d'une puissante reine * , épouse d'un fils de roi , mère de deux grandes princesses ^ , dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France, et l'autre s'est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick ; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance , encore que , sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains, elle ait réuni en elle, avec le sang de Gonzague et de Clèves , celui des Paléologue ^ ; celui de Lorraine , et celui de France par tant de côtés : quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation , et qu'il choi^t une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu; et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n'endurcissçz pas vos cœurs : ne

' Populus qui amhulabat in tenehris;.., habitantibns in regionextmbrœmortis, (Isai., ix, 2.)

' La reine de Pologne.

^ La première était l'épouse du duc d'Enghien , fils du grand Condé ; la seconde fut mariée à Jean-Frédéric de Brunswick , duc de Hanovre.

^ Du côté de son père, la princesse descendait des Paléologue, famille qui occupa le trône de Constantinople.

croyez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence vous vont être ôtées. Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos. y eux , ou elle fera tomber^ comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos tètes. Mon discours, dont vous vous croyez peuirètre les juges , vous jugera au dernier jour : ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlaient les prophètes : OnmverbiDomini super Israël^; et si vous n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables . Commençons donc avec confiance l'œuvre de Dieu. Apprenons, avant touteschoses, à n'être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de l'homme ; ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur; ni des vertus dont l'enfer est rempli, qui nourrissent le péché et Timpénitence, et qui empêchent l'horreur salutaire que l'àme pécheresse aurait d'ellemême. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence , et ne craignons pas de. faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu , pour faire servir ces défauts non-seulement à sa gloire , mais encore à la perfection de ses élus. Pour, nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à saint Paul les persécutions qu'il a fait souffrir à l'Église*, à saint Augustin ses erreurs,

' Zach., XII, i.

* Saint Paul puisa, dans la secte des pharisiens, une haine violente contre le christianisme. Il consentit à la mort de saint Etienne ; et , lorsqu'on le lapidait, il paraissait ne respirer que le sang et le carnage des disciples de Jésus-Christ. Ayant obtenu des lettres du grand-prétre des Juifs pour aller à Damas se saisir de tous les chrétiens, et les conduire, chargés de chaînes , à Jérusalem , il se convertit tout à coup en chemin, et se fit baptiser à Damas. (C.)

D^ANNK DE GONZAGCHv. il^

à tous les saints pénitents leurs péchés; ne craignons pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans Fincrédulité où elle était enfin tombée. C'est de laque nous la verronssortir pleine de gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui Ta relevée : heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice , qui nous abandonne à nousmêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache. C'est ce que demande de vous très-haute et très-puissante princesse, Anne de Gonzague et de Clèves, princesse de Mantoïte et de Montferrat, comtesse palatine du Rhin.

Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin, ni ne se vit plus tôt couronnée de fleurs et de fruits, que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années, elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine. Charles, duc de Ne vers, et depuis duc de Mantoue, son père, lui en trouva une digne d'elle; et ce fut la vénérable mère Françoise de La Châtre, d'heureuse et sainte mémoire, abbesse de Faremonstier, que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoit, et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne , que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens j ours ; où les j oies de la terre étaient inconnues; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas : sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants , aussi bien que le pain aux forts , les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui furent révélés; l'Écriture lui devint fami^ lière; on lui avait appris la langue latine, parce que c'é-

cheps-d'qect. de BOSS. — T. 1. 12

tait celle de TÉglise; et roffice divin faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse , jusqu'à ses austérités et à ses humiliations; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère , on lui voyait tant de modestie et tant de sagesse , qu'on ne savait à quoi elle était le plus propre , ou à commander ou à obéir. Mais la sage abbesse^ qui la crut capable de soutenir sa réforme^ la destinait au gouvernement ; et déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye^ quand sa famille , trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire ? la princesse Marie', pleine alors de l'esprit du monde, croyait , selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances? Et d'ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d'elies-mémes : tant le néant y est attaché! La princesse Bénédicte , la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait; et la marque d'une si grande dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter' dans le bien. C'est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremonstier. Avenai^

' Reine de Pologne, et sœur atnée de la princesse palatine.

^ Dans V Oraison funèbre de Madame, Bossuet avait déjà dit qa'elle allait être précipitée dans la gloire. C'est la seconde fois qu'il traduit le jfT^ceps agebatur de Tacite. (V.)

3 Petite ville de Champagne.

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parut avoir un air plus libre^ et la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce ! Malgré une vocation si peu régulière y la jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d'importuns empressements en avaient banni. Elle prêtait de nouveau Toreille à Dieu^ qui l'appelait avec tant d'attraits à la vie religieuse ; et Tasile qu'elle avait clioisi pour défendre sa liberté devint un piège innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la même noblesse dans les sentiments^ le même agrément^ et^ si vous me permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations , dans les entretiens : au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union, et la princesse Anne n'aspirait plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admirait la vertu. En ce temps le duc de Mantoue leur père mourut : les affaires l'appelèrent à la cour ; la princesse Bénédicte, qui avait son partage dans Je ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts différents dans la famille. Hais, 6 coup funeste pour la princesse Anne ! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail , et dans la fleur de son &ge. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde ; elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisait; et vous savez le poison subtil qui entre dans UQ jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux desseins furen t oubliés . Pendant que tant de naissance, tant de biens, tant de grâces qui l'accompagnaient , lui attiraient les regards de toute l'Europe, le prince Edouard d^ Bavière,

fils de rélecteur Frédéric V, comte palatin du Rhin^ et roi de Bohème^ jeune prince qui s'était réfugié en France durant les malheurs de sa maison y la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince^ et cette nohle alliance, où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne Tinvite à se faire instruire : il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de Fancîenne foi, l'avaient engagé. Heureux présages pour la maison palatine ! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise sa sœur, dont les vertus font éclater par toute TÉglise la gloire du saint monastère de Haubuisson ; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison palatine, que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage delà princesse Anne fut un heureux commencement' d'un si grand ouvrage. Mais , hélas ! tout ce qu'elle aimait devait être de peu de durée. Le prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois princesses, dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n'est pas encore le temps de vous en parler. La princesse palatine est dans l'état le plus dangereux de sa vie. Que le monde voit peu de ces veuves dont parle saint Paul * , « qui , vraiment veuves et désolées , » s'ensevelissent, pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leur époux ; y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries; et, délaissées sur la terre, c( mettent (( leur espérance en Dieu, et passent les nuits et les jours « dans la prière! » Voilà l'état d'une veuve chrétienne, selon les préceptes de saint Paul : état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus comme un

' Ftdtias JMuwara^ q^xm vere viduœ sunt.,. Quœ autem vere vidiia es/, et desolata , speret in Deum» et instet obsecrationibus et orationibus novle Mcdie. (I. TiM., V, 3, 5.)

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état de désolation ^ car oes mots ne sont plus connus ^ mais comme un état désirable^ où., affranchi de tout joug^ on n'a plus à contenter que soi-même^ sans songer è cette terrible sentence de saint Paul * : « La veuve qui a passe sa vie dans les plaisirs; » remarquez qu'il ne dit pas, La veuve qui passe sa vie dans les crimes; il dit;^ « La veuve qui la passe dans les plaisirs, elle est morte « toute vive; » parce qu'oubliant le deuil étemel et le caractère de désolation, qui fait le soutien comme la gloire de son état, elle s'abandonne aux joies du monde. Clombien donc en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses ! Mais, surtout, quand on a connu Jésus-Christ, et qu'on a eu part à ses gràces; quand la lumière divine s'est découverte, et qu'avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle : qu'arrive-t-il à une àme qui tombe d'un si haut état, qui renouvelle contre Jésus- Christ, et encore contre Jésus-Christ connu et goûté , tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois? Vous reconnaissez le langage de saint Paul*. Achevez donc, grand Apôtre > et dites-nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable. <( Il est impossible, dit-il, « qu'une telle ème soit renouvelée par la pénitence. » Impossible : quelle parole! Soit, messieurs, qu'elle signifie que la conversion de ces âmes, autrefois si favorisées, sui?passe toute la mesure des dons ordinaires, et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de lapuis^ sance divine; soit que Timpossibilité dont parlç saint

' Nam quœ in deliciis est, vivensmoriua est, (I. TfM., v, 6.) ' tmpossibile est enim eos qui semel sunt illumimti, gustaverunt ei'wn\ tlonum cœleste, et participes facti sunt Spiriius Sancti, gustaverunt nihiloinintis bonum Dei verbum, virtutesque seculi venturiy et prolap^ sunt , rursus renovari ad pœnitentiam , rursum crucifigentes sibimeiipsis^ Filium Uei, et ostentui habentes. (Hebr., vi, 4 et seq.)

Paul veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à * ces premières dotrceurs qu'a goùtéesune àmeinnocente, quand elle y a renoncé avec connaissance j, de sorte qu'elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes.

Quoi qu'il en soit, chrétiens, l'un et l'autre s'est vérifié dans la princesse palatine. Pour la plonger entièrement dans Famour du monde , il fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien déplus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés , des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai , et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant ; et sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédients , tout cédait au charme secret de ses entretiens. Que vois-jc durant ce temps ? Quel trouble ! quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que leS maux : les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril enoore plus grand : ce prince * que l'on regardait comme le héros de son siècle rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien; et ensuite, je ne sais comment, contre sa propr« inclination ', armé contre elle : un ministre perséci^té, et

' Le grand Cojidé.

* Ce fut en haine du cardinal, plus que par sa propre inclination^ qu'il s'arma contre sa patrie.

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devenu nécessaire , non-seulement par Timportance de ses services, mais encore par ses malheurs , où F autorité souveraine était engagée ^ Que dirai-je? Était-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois? et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien était-ce les derniers efforts d'une liberté remuante y qui allait céder la place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non : c'est Dieu qui voulait montrer qu^il donne la mort, et qu'il ressuscite; qu'il plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en retire * ; qu'il secoue la terre, et la brise , et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures •. tle fut là que la princesse palatine signala sa fidélité , et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'État et à la grande reine Anne d'Autriche , on sait qu'avec le secret de cette princesse elle eut encore celui de tous les partis : tant elle était pénétrante , tant elle s'attirait de confiance , tant il lui était naturel de gagner les cœurs ! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager; et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés , et ^ en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir*. Que lui servirent ses rares talents?

* Rien de plus juste que ce Verbe engagée ; tous les échecs qu'éprouvait le cardinal retombaient sur la cour, qu'il gouvernait alors. (C.)

» Dùmiwts fortifirat. et vivificat; deéucii ad inferoa, et rtducit, (I. Reg., II, 6.)

' Commovisti terrain^ et conturbasti eam : sana contritioues ejns, quia commota est. (Ps. ux, 4.)

* « Ellese môla de tout ce qui se fit alors, écrit madame' de Motteville, détermina Télargissement des princes, rendit à la reine mère d'impor-

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que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour î d'en soutenir le ministre deux fois éloigné , contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques; leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses * ; la diverse face des temps ; les amusements des promesses; l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts ; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souveht ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres *. étemel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous

tants services , et lui donna les moyens de soutenir Mazarin, qui n*en fut pas fort reconnaiss^t »

' La princesse palatine fit en effet Texpérience des volontés changeantes , ôes paroles trompeuses» des promesses illusoires d'un ministce qui ne voulait être fidèle ni à la haine ni à Tamitié. On lui avait promis la place de suri a tendante de la maison de la jeune reine; mais le cardinal Mazarin, toujours tourmenté de la fureur insensée d'enrichir et d'élever une famille qu'il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé, porta lo roi à demander à la princesse palatine la démission d'une place dont elle avait déjà le titre, pour la foire passer à la comtesse de Soissons, sa nièce. (B.)

' Dans ce tahleau fidèle de toutes les cours, il est facile de démêler les traits qui conviennent au cardinal Mazarin en particulier. Bossuet le juge sans prévention, sans haine, sans amertume. Il parlait devant des hommes qui avaient été les amis ou les ennemis dô ce ministre ; il parlait sous un roi qui avait conservé du respect et de la reconnaissance pour la mémoire d'un ministre à qui il croyait devoir beaucoup , et qui en effet lui avait rendu de grands services. Bossuet s'élève au-dessus de toutes ces considérations ; juge son siècle et ses contemporains avec la même impartialité et la même mdépendance qu*il aurait jugé les hommes et les événements placés dans un long éloignement ; et, jusque dans ses Oraisons funèbres , Bossuet est Tinterprète de la postérité. (B.)

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préfère; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes!

Dans ces déplorables erreurs^ la princesse palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles-Gustave ' parut à la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles , tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières , ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vîtes , ni les hommes ne sont adroits, que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore par le Tartare, qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang , et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite; elle a quitté le royaume ; après de courageux , malis de vains efforts, le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie , où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars *. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne

' Gustave- Adolphe , le vainqueur des Impériaux à Leipsick et à Lutzen.

' Clamavit fortiter, et sic ait : Succidite arborem, et prœcidite ramps

186 ORAISON FONÈBEE

était nécessaire à son Église y et lui devait un vengeur ' . 11 la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté*^ tout frémissant qu'il était. 11 se venge sur le Danois , dont la soudaine invasion l'avait rappelé; et déjà il Ta réduit à l'extrémité. Hais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces^ et médite de nouveaux carnages^ Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie ; et la Pologne est délivrée '. Mais le premier rayon d'espérance vint de la princesse palatine : honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne^ elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira4-on davantage^ ou de ce que ce secours vint si à propos , ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendait pas^ ou de ce que, sans chercher d'excuse dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires, la princesse palatine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne Faimfidt pas? Les deux princesses ne furent plus qu'un même cœur : la reine peu*ut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre ; et la princesse palatine joignit au respect qu'elle avait pour une aînée de ce rang et de ce mérite une éternelle reconnaissance. Quel est, messieurs, cet aveuglement dans une âme

ejus : excutïU folia ejus, et dispergite fructus ejus. ( Dan., iv, 11, 20. ) Succident eum alienif et crudelissimi nationum , et projickent eum super montes, et in cundis convalHbus corruent rami ejus, et confringentur arbusta e>ttj in uuittrsïs rupihus terrœ, (EeKCH./xxxi» 12.)

' Jean Sobieski, depuis roi de Pologne, dé(\t les Turcs à la bataille de Choczim le 11 novembre 1673, et leur tua vingt-huit mille hommes. ' Reducam te in tiam, per qtiam venisti. (lY. Reg., xix, 28.) ^ La Harpe cite en entier ce morceau comme un exemple d'images fortes et hardies.

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chrétienne, et qui le pourrait comprendre , d'être incapable de manquer aux hommes, et de ne craindre pas de manquer à Dieu? comme si le culte de Dieu ne tenait aucun rang parmi les devoirs ! Contez-nous donc main* tenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine ; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels; dites qu'elle était généreuse, libérale^ reconnaissante, fidèle dans ses promesses^ juste : vous ne faites que raconter ce qui rattachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de TÉvangile *, qui veut avoir son partage , qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés, qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle, « dans un a pays écarté, » où il dissipe tant de rares trésors, et en un mot où il donne au monde tout ce que Dieu voulait avoir. Pendant qu'elle contentait le monde, et se contentait elle-même , la princesse palatine n'était pas heureuse; et le vide des choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n'était heureuse ni pour avoir av<^c l'estime du monde, qu'elle avait tant désirée, celle du roi même ; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe*, et des deux princesses qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la cour : de Philippe, dis-je, ce grand prince que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu'elle so donne à lui avec tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes princesses^ dont on ne peut nommer l'une sans douleur , ni connaître l'autre sans l'admirer. Hais peutrêtre que le solide établissement de

' Luc, XV, 12, 13.

* Philippe d'Orléans , Monsieur, frère de Louis XIV. Il fut marié deux fois , d'abord à Henriette d'Angleterre, ensuite à Charlotte-Elisabeth de Bavière. Bossuet veut parler ici de ces deux princesses.

la famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non , elle n'était heureuse ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne , sa chère fille et les délices de son cœur^ ni pour l'avoir placée dans une maison ou tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage? On dit tout quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon^ prince de Condé^ et de HenrWules de Bourbon^ ducd'Ënghien. Avec un peu plus de vie^ elle aurait vu les grands dons ^ et le premier des mortels^ touché de ce que le monde admire le plus après lui^ se plaire à le reconnaître par de dignes distinctions. C'est ce qu'elle devait attendre du mariage de la princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux, puisqu'elle épousa Jean-Frédéric, duc de Brunswick et de Hanovre, souverain puissant qui avait joint le savoir avec la valeur , la religion catholique avec les vertus de sa maison , et, pour comble de joie à notre princesse , le service de l'Empire avec les intérêts de la France. Tout était grand dans sa famille; et la princesse Marie, sa fille, n'aurait eu à désirer sur la terre qu'une vie plus longue. Que s'il fallait avec tant d'éclat la tranquillité et la douceur, elle trouvait dans un prince, aussi grand d'ailleurs que celui qui honore cette audience, avec les grandes qualités, celles qui pouvaient contenter sa délicatesse ; et dans la duchesse sa chère fille , un naturel tel qu'il le fallait à un cœur comme le sien , un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller, une vertu qui devait bientôt forcer l'estime du monde, et, comme une vive lumière, percer tout à coup, avec im grand éclat, un beau, mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince * , qui de tout temps avait le plus ravi son estime; prince qu'on ad-

* Le gi'aiid Condé.

d'anne de gonzague. 189

mire autant dans la paix que dans la guerre ^ en qui Vuni vers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que fallait-il davantage ? et que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu, qu'elle avait connu; et tout avec lui. Une fois elle lui avait rendu son cœur. Les douceurs célestes, qu'elle avait goûtées sous les ailes de saûite Fare, étaient revenues dans son esprit. Retirée à la cam^ pagne, séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans eur tiei*s à régler sa conscience et ses affaires. Un miUion, qu'elle retira du duclié de Rethelois, servit à multiplier ses bonnes œuvres ; et la première fut d'acquitter ce qu'elle devait avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées qui souvent ne sont qu'une injustice couverte d'un nom spécieux. Est-ce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps? Non , messieurs; vous ne verrez encore à cette fois qu'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence ni l'état de la princesse ne permettaient qu'elle partageât tant soit peu son cœur : une àme comme la sienne ne souffre point de tels partages ; et il fallait ou tout à fait rompre ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l'y rappelèrent; sa piété s'y dissipa encore une fois : elle éprouva que Jésus-Christ n'a pas dit en vain : Fiunt nommma hominis illivs pejora prioribus ^ : « L'état de (( rhomme qui retombe devient pire que le premier. » Tremblez , âmes réconciliées, qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence; tremblez, puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouN^eaux abîmes; tremblez enfin au terrible exemple de la princesse palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire : les ténèbres

• Luc, \l, 26.

s'épaississent ; la foi s'éteint. Un saint abbé * ^ dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle^ ravi d'une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l'écrire pour Tédification de TÉglise. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n'a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l'humble confession de votre servante; et en mémoire d'un tel sacrifice , s'il lui reste quelqiie chose à expier après une si longue pénitence , faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens, qu'elle avait tellement perdu les lumières de la foi, que, lorsqu'on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle avait peine à retenir ce ris dédai-^ gneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles : « Et , poursuit-elle , « c'eût été pour moi le plus grand de tous les miracles « que de me faire croire fermement le christianisme. » Que n'eût-elle pas donné pour obtenir ce miracle ? Mais l'heure marquée par la divine Providence n'était pas encore venue. C'était le temps où elle devait être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans son incrédulité, qu'elle n'avait pas la force de vaincre. Peu s'en faut qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision > qui est le dernier excès et comme le triomphe de l'orgueil , et qu'elle ne se trouve parmi « ces moqueurs « dont le jugement est si proche > » selon la parole du Sage* : Parata sunt derisoribus judicia^ Déplorable aveuglement! Dieu a fait un ouvrage au

' M. de Rancé, abbé de la Trappe.

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