OUEFS-D'OEUV. DE BOSS. — T. I
« marcherai (levant toi dans les combats; à ton approa che je mettrai les rois en fuite ; je briserai les portes (i d'airain. C'est moi qui étends les cieux^ qui soutiens c( la terre , qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui aesV : » c'est-à-dire ^ c'est moi qui fais tout, et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre , si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin , et par des figures si vives, l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? « Le voyez- « vous, dit-il ', ce conquérant? avec quelle rapidité il « s'élève de l'occident comme par bonds , et ne touche a pas à terre ? » Semblable , dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices ^. Déjà le roi de Perse est entre ses mains ; « à sa a vue il s'est animé : efferatus est in eum , b dit le prophète^; a il Tabat, il le foule aux pieds : nul ne le
I Hœc dicit Dominus Christo meo Cgro, cujus apprehendi dexteram... Eg9 ante fe ihê , et glariosaê terrœ humilkibo : portas œreas coiiteram , et vectiê.ferreos cenfringam;... ut scias quia ego Dominus , qui voeo nomen tuum,.. Vocavite nomine iuo... Accinxi te, et non cognovisti me... Ego à)ominus j et non est alter, formans lucem, et creans tenebras, f ariens pacenij et creans malum : ego Domimts, faeiens omnta hœe, etc. ( Isai.^ XLV, 1, 2,3,4, 7.)
s Veniébat ab occidente super faciem toiius terrœ: et non tangebat terram. (DÂN., vin, 5.)
. 3 Cette comparaison est d*une beauté poétique ; rbarmonio en est également brillante et brusque , et ce ni par montagnes ni par précipices a quelque chose de sauvage et d'âpre qui représente le terrain où bondit le chamois. La vivacité et la brièveté des phrases qui suivent répondent au choix de la comparaison, et tout à la fois à l'inévitable impétuosité du héros. Bossuçt commence à peine , et déjà Condé est peint ; il est connu , ce ne peut être que lui. (V.)
* Cucurrit ad eum in impdu fortitudinis suœ i cumque appropinquasset prope arietem, efferatus est in eum, et percussit arietem;.^. rumque
DE LOUIS DE BOURBON. â75
« peut défendre des coups qu'il lui porte , ni lui arraa cher sa proie. x> A n'entendre que ces paroles de Danielj qui croiriei-vous voir, messieurs^ sous cette figure? Alexandre , ou le prince de Gondé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France^ durant la minorité d'un roi de quatre ans. Laîssea>-le croître ce roi chéri du ciel; tout cédera & ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis , il saura tantôt se servir , tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu^ qui sera continuellement à son secours, on le verra Tassuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi ^ vers les premiers jours de son règne ^ à l'&ge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre : mais la victoire le justifia devant Rocroi '. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes valonnes^ italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Hais pour combien fallaitril compter le courage qu'inspirait à nos troupes le besoin pressant de l'État*, les avantages passés, et un jeune prince puissant qui portait la victoire dans ses yeux ! Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme ; et, sans pouvoir reculer ^ les deux généraux et les deux armées semblent
eum m%$is$ei in terram^ conculcavily et nemo qUibai tiberare arketem de mawtt êjng, (Ibkl., 6, 7, 20 )
> U Kvra bataille aux Espagnols, contre Tavis de son conseil , le 19 mai ia43» dansla plainede Rocfch (Ardennes). On a remarqué avec raison quec*est dans une oraison funèbre que se trouve la description la plus exacte de cette bataille mémorable , et que c^est Tévéque de Meaux qui en a tracé le plus fidèle comme le plus éloquent tableau. (F.)
> On venait de perdre Louis XIII ; et dans le trouble que causait sa mort, au milieu des différents partis qui s'agitaient déjà, la France pouvait tout craindre, si les Espagnols eussent triomphé. (C.)
avoir voulu Sfî renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves , en champ clos. Alors que ne vit-on pas ! Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande àme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit, qu'il fallut passer en présence des ennemis , comme un vigilant capitaine , il reposa le dernier , mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un' si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille , tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain , à l'heure marquée , il fallut réveiller d'iin profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyezvous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelahts ceux tjui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés , semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts*. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une àme guerrière est maltresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut cé-
' Le vieux comte de Fontaines, qui commandait cette infanterie» mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant , dit « qu'il voudrait être mort comme lui , s'il n'avait pas vaincu. »
der. C'est en vain qu'à travers des bois ^ avec sa cavalerie toute fraîche , Bek précipite sa marche peur tomber sur nos soldats épuisés : le prince Ta prévenu; les bataillons enfonce demandent quartier; mais la victoire va devenir plus, terrible pour le duc d'Enghien^ que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la psorole de ces braves gens y ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage^ le sang enivre le soldat; jusqu'à ce que le grand prince^ qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis^ calma les courages émus^ et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors Télonnement* de ces vieiUes troupes et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur I De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance* y à qui la clémence ajoutait de nouvelles gr&ces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines! mais il se trouva par terre, parmi des milliers de morts dont FEspagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens'. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le
' Le prince, à peine victorieux, arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d*Enghien eut autant de soin de les épargner qu*il en avait pris pour les vaincre. (G.)
' Le prince de Condô n'était pas grand, mais il était fort bien pris dans sa petite taille , et sa mine ûère et hautaine avait quelque chose dq majestueux dans son action. '
' Cette victoire , remportée par le prince de Condé le 20 août 1643 > décida la paix avec TAlIemagne.
prinoe fléchit le genou y et^ dans le champ de bataille , il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. LÀ on câébra Roeroi délivré^ les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte ^ la régence affermie ^ la France en repos ; et un règne y qui devait être si beau ^ commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces; toute ia France smvit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai duducd'Enghien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui c'est le premier pas de sa course.
Dès cette premi^e campagne ^ après la prise de Thionville *, digne prix de la victwre de Roeroi , il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges* et dans les batailles. Mais voici , dans un jeune prince victorieux y quelque chose qui n'est pa$ moins beau que la victoire. I^ cour ^ qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu'il méritait^ fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services. C'est dans la bouche du souverain la digne récomp^ise de ses travaux. Si les autres osaient le louer^ il repoussait leurs louanges comme des offenses; et indocile à la flatterie^ il en oraignait jusqu'à l'apparence. Telle était la délicatesse , ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime : écoutez^ c'est la maxime qui fait les grands hommes : Que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien £aire^ et laisser venir la gloire après la vertu. C'est ce qu'il inspirait aux autres ; c^est ee qu'il
< Le B août 1643, selon Voitaire ; l)s 19 du mémo mois , selon le président Hénault.
' Gramont prétendait que M. le Prince entendait beaucoup mieux le.<% sièges que le marédial de Turenne. C'est ce que Bossuet a fait comprendre par ces mots : tt^ouXfkhU àan^ les sièges.
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suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du roi> et dans le bonheur de rÉtat; c'était là le fond de son cœur; c'étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère ^ quoiqu'il en fût la merveille; il follait monti'er partout , et à l'Allemagne comme à la Flandre y le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroi; et^ pour éprouver sa vertu ^ la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux ! Ce n'est pas seulement des hommes à combattre; c'est des montagnes inaccessibles; c^est des ravines et des précipices^ d'un côté; c'est ^ de l'autre, un bois impénétrable, dont le fond est un marais; et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements: c'est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux : et au dedans , c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Bferci , qu'on ne vit jamais reculer dans les combats; Merci, que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eûtassisté à leurs conseils. Ici donc, duranthuit jours , et à quatre attaques différentes , on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées , autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux ; et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais , comme un autre Machabée, « son bras ne l'abandonna pas, et c( son courage irrité par tant de périls vint à son se-
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« COUPS*. » On'ne Teut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joignent encore , afin que nous ayons à la fois , avec tout le courage et tout Fart, toute la nature à combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu'il laisse en proie, au duc d'Enghien, non-seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle. Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré Thiver qui approche; Philip bourg qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte". Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Merci ne les peut défendre, et ne parait plus devant son vainqueur : ce n'est pas assez ; il faut qu'il tombe à ses pieds , digne victime de sa valeur*. Nordlingue en verra la chute* :
' Salvabii mihi brachium meum , et indignalio mea ipsa auxiliata est mihi. (Is., LXiir, 5.)
» Les Impériaux s'étant une seconde fois emparés de Philisbourg, Louis XIV s'en vengea par la conquête d'un grand nombre d'autres places , dont il ouvrit la tranchée en personne. Bossuet fait allusion à cette circonstance. (C.)
* Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille , et on grava sur sa tombe : Sta , viator; heroem calca^. « Arrête, voyageur; tu foules un héros. » Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé, et fit celle de Turenne, qui but l'honneur d'aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. {Siècle de Louis XIV, chap. m.) — Turenne avait été battu par Merci , quelques mois auparavant , a Mariendal.
* Dans cette bataille , Condé non-seulement eut l'honneur de vaincre Merci , mais encore de réparer l'échec essuyé pai* Turenne à Mariendal. (C)
il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu'en Flandre , et on devra tous ces avantagés au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d'un roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages, Terdonne ainsi'.
Par ces ordres , tout paraissait si\r sous la conduite du duc d'Enghien ; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées , qu'il n'y en eut qu'une seule qui put- échapper de ses mains; encore releva-t-elle la gloire du prince '. L'Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s'étonna qu'il en fût le maître; et dès Tàge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C'est là le caractère des conquérants. Lorsque David , un si grand guerrier, déplora la mort de deux, fameux capitaines qu'on venait de perdre , il leur donna cet éloge : ce Plus vites « que les aigles , plus courageux que les lions'. » C'est l'image du prince que nous regrettons. Il parait en un
* On remarquera que Vindignatio auxiliata est rappelle le furor aniuL ministrat de Virgile, et le facit indignatio versum du satirique. Assurément Tévêque de Meaux ne pensait pas à ces ressemblances. Mais lorsque après la chute de Philisbourg et de vingt autres places de nom, après celle de Merci lui-même , après que Piordlingv.e en a vu la chute, il s'écrie : Dieu l'ordonne ainsi, ne se souvient-il pas d'Homère et du Jovis autem perficiebatur consiliumf (V.)
* Condé fut obligé de lever le siège de Lerida, ce qui lui attira quelques couplets satiriques ; mais les Mémoires du temps , notamment ceux de Bussy-Rabutin , s'accordent avec Bossuet à le louer dans cette circonstance.
^ Aquilis rehciores , leonihxts fortiores. (II, Reg., i, 23.)
282 ORAISON FONÈBRE
moment comme un éclair dans les pays les plus éloignas ; on le voit en même temps à toutes les attaques^ à tous les quartiers ; lorsque^ occupé d'un c6té^ il envoie reconnaître l'autre , le diligent officier qui porte ses ordres s'étonne d'être prévenu , et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince ; il semble qu'il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne Tarrètent. 11 n'a pas besoin d'ai*mer cette tête qu'il expose à tant de périls; Dieu lui est une armure plus assurée; lescoups semblent perdre leur force en l'approchant y et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du ciel^ Ne lui dites pas que la vie d'un premier prince du sang^ si nécessaire à VtJùdiy doit être épargnée; il répond qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de 1» couronne, doit dans le besoin de l'État être dévoué plus que tous les isiuires pour en relever l'éclat. Après avoir fait sentir auK ennemis , durant tant d'années , l'invincible puissance du roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la r^ente' :
> Au passage du Rhin, le jeune duc de LongueviUe, ayant la tête pleine do fumées de vin , tira un coup de pistolet sur les ennemis qui lui demandaient la vie à genoux y en leur criant : a Point de quartier pour cette canaille! » 11 tua du coup un de leurs officias. L^infanterie hollandaise , déseq[)érôey reprit à Tinstant ses armes, et fit une décharge dont le duc dû Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé OssembrG^,qui ne s'clait point enfui avec les autres, court au prince de Çondé, qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne regut jamais jque cette blessure dans toutes ses campagnes. (SihcU de Louis XIV^ chap. x.)
' 11 s'agit ici d'un anrété du parlement relatif à ce qu'on appelait la virtU, parce qu'il était question de borner l'exerdce du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Cette question fut agitée à l'égaixl de quelques détenus sans forme de procès. Le parlement demandait qu'il ne fût pas permis de les garder plus de vingt-quatre heures ; mais les princes s'op-
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et puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison , il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attenter contre TÉtat ; et dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhûtait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire : je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son coeur; il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse , qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes , et qu'il en était sorti le plus coupable. « Hâas î poursuivaitril , je ne respirais que le ser- « vice du roi , et la grandeur de l'État ! » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais , sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour ks réparer , et de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues , et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles SOTvices , il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit^ et la clémence du grand roi qui les oublia.
Que s'il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées^ il y aura du moins cette gloire , de n'avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré
posaient à ce règlement. La reine demanda qu*on accordât trois jours, et, après bien des difficultés , on y oonsemtit ; mais elle voulait qu'on se contentât de la parole qu'elle donnait de ne faire arrêter personne pédant sa régence , sans le faire interroger dans les trois premiers jours de la détention. Le prince de Gondé engagea le parlement à ne pas exiger davantage ; c'çst à quoi Bossuet fait allusion par ces mots : H fit respecter la régente. (C.)
la majesté de TEmpire , malgré la fierté d'Autriche et les couronnes héréditaires attachées à cette maison » même dans la branche qui domine en Allemagne^ réfugié à Namur ^ soutenu de son seul courage et de sa seule r^utation^ il porta si loin les avantages d'un prince de France et de la première maisçn de Tunivers , que tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il consentit de traiter d'égal avec l'archiduc, quoique frère de l'empereur et fils de tant çL'^inpereurs , à condition qu'en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Enghien , et la maison de France garda son rang sur celle d'Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l'archiduc qui dominait, il rendait au roi d'Angleterre hj et au duc d'York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors , tous les honneurs qui leur étaient dus ; et il apprit enfin à l'Espagne trop dédaigneuse quelle était celte majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite nefut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées , écoutez quels furent ses ordres ; et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu'il n'est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération ; qu'on ait soin de ses amis; et pour lui, qu'on lui laisse suivre sa fortune. Ah! quelle grande victime se sacrifie au bien public! Hais, quand les choses changèrent, et que l'Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg, en pleine souveraineté, il déclara qu'il préférait à ces avantages , et à tout ce qu'on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi. C'est ce qu'il avait
toujours dans le cœur; c'est ce qu'il répétait sans cesse au duc d'Enghien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le revit dévoué plus que jamais à l'État et à son roi *. Mais, dans ses premières guerres, il n'avait qu'une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études , le duc d'Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle et de la vie de Louis le Grand*. A la journée dé Senef , le jeune duc, quoi-
' Bossuet avait un grand écueil à éviter dans l'éloge d'un prince qui avait bravé Tautorité de son roi jusque dans sa capitale et dans sa cour,> qui avait porté les armes contre la France, et même commandé des armées ennemies. Bossuet ne dissimule aucune des fautes du grand Condé ; il a même la hardiesse de le montrer combattant , en présence du roi, les troupes du roi sous les murs de la ville royale : mais il couvre de tant de gloire ce grand attentat, qu'on ne voit plus que les prodiges de la valeur, et qu'on oublie le prince rebelle. Par une adroite interversion de l'ordre des événements , ce n'est qu'à la suite de cette journée désastreuse qu'il place la victoire de Lens, nom agréable à la France. Bossuet va jusqu'à intéresser la fierté de Louis XIV à s'enorgueillir des fautes d'un prince qui sut garder son rang à la maison d'Autriche jusque dans Bruxelles même. Enfin , pour achever l'expiation de toutes les erreurs dont l'histoire aurait pu conserver la trace, il montre cette grande victime se sacrifiant au bien public, et s'oubliant elle-même au traité des Pyrénées , pour ne se ressouvenir que de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer à Louis XIV et à la France le grand Condé , un prince accompli avec ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute aux grandes vertus , et plus dévoué que jamais à l'État et à son roi. (B. )
' Bossuet n'a garde de toucher au passage du Rhin , au prodige de la vie de Louis le Grand. Il faut laisser à ce monarque sa gloire entière, car il en est jaloux; et, de plus, il ne faut pas mettre le héros dans une
qu'il commandât y comme il avait déjà fait en d'autres campagnes^ vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls il voit ce grand prince renversé dans un fossé , sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui offre le sien y et s'occupe à relever le prince abattu^ il est Uessé entre les bras d'un père si tendre y sans interrompre ses soins ^ ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince , si ce n'est que , pour accomplir les plus grandes choses^ rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime .
Ce n'était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu'il avait des sentiments si tendres. Je l'ai vu y et ne croyez pas que j'use ici d'exagération , je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l'ai vu^ simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes y dans les accommodements calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'on n'aurait jamais attendue d'une humeur si vive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir Tadmiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le 1 cœur et les entrailles de l'homme , il y mit première-
pofiitiOD où la politique veut qu'il paraisse le second y où une gloire plus fottveraine semblerait tenir la sienne dans une ombre. L*enthousiasme de Bofisuetne lui fait point oublier la prudence. Il passe donc rapidement sur ce bel et délicat endroit de la vie de Condé ; il court à Senef , et là , par un autre artifice très-ingénieux, c*est le jeune duc qu^il a soin de célébrer» pour le faire entrer en partage de la gloire de son père » et pour distraire Tauditeur du reproche que Fhistoire foit à Condé d'avoir, dans ce jour fameux , trop peu ménagé la vie des hommes. (Y.)
ment la bonté comme le propre caractère ^ de la nature divine y et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre eœur^ et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mèn>es pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus^ loin d'affaiblir la bontés n'est faite que pour Faider à se canununiquer davantage^ comme une fcmtaûne publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix; et les grands dont la bonté n'est pas le partage y par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité^ demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine^ c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes y et qui gagnait les batailles ? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre*! Reconnaissez le héros qui ^ toujours égala luimême^ sans se hausser pour paraître grande sans s'abaisser pour être dvîl et obligeant^ se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les viDes l'abondance qu'il a répan-
• Var. Première éâUlUin ; comme son propre caractère, et pour être , etc.
' II le défendit contre Christine elle-même. Cette fille du grand Gustave, étant arrivée à Bruxelles après son abdication, témoigna le désir de voir Condé; mais elle s*amusa à pointiller sur la manière dont elle devait le recevoir. Le prince, qui craignait que la reine n'eût dessein de foire quelque différence entre lui et Tarchiduc, et n'ayant pas reçu la réponse qu'il désirait y Taborda incognito : mais, reconnu, il s'arrêta, et se contenta de lui dire : « Madame , tout ou pen. » Il se retira de suite, sans attendre sa réponse. (C.)
due dans les campagnes en les arrosant , qui se donne à tout le monde , et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur^ et telle a été la force du prince deCondé*. Avez-vous un secret important? versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est lui qui parait l'obligé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du roi y malgré les nécessités de sa maison épuisée^ fut donné à ses amis, encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours ; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l'un , la hardiesse de l'autre : chacun avait son rang dans ses discours; et, parmi ce qu'il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu'il avait fait lui-même. Sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tète des troupes. Qu'il embellit cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu'il munit un camp au milieu du pays ennemi,
* Bossuet nous montre son héros tel qu'il était, doux, aimable, attachant, séduisant dans le commerce habituel de la vie, bouillant et iml)étueux lorsque Tinjustice et la violence irritaient un naturel prompt il s'enflammer. (B.)
^ DE lOtJIS DE BOURBON. 289
et qu'il fortifiât une place; qu'il marchât avec une armée parmi les périls , ou qu'il conduisit ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit^ c'était toujours le même homme ^ et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau , après les combats et le tumulte des armes ^ desavoir encore goûter ces vertus paisibles , et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partage avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout charme^ et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par 1^ son des trompettes y ni par le bruit des canons , ni par les cris des blessés; où lliomme parait tout seul aussi grande aussi respecté que lorsqu'il donne [des ordres , et que tout marche â sa parole !
Venons maintenant aux qualités de l'esprit; et puisque , pour notre malheur^ ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine^ c'est-à-dire l'art militaire^ est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile , considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C'étaitune de ses maximes, qu'il fallait craindre les ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans l'esprit , en un moment, les temps , les lieux , les personnes , et non-seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices? Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis par le naturel des pays ou des princes confédérés ? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre , on le voit toujours attentif à ce
chefs-d'œuv. de BOSS. — T. I. <9
qui survient : il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : taB,t il est sûr dans ses conséquences. Ses partis lui rapportentjusqu'auxnK)indres choses : on l'éveille à chaque moment; car ilt tenait encore pour maxime , qu'un habile capitaine peut bien être vaincu , mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange, qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages : comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs , soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards , aussi vite et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient lés rnain^ du prince de Coudé. En sou camp on ne connaît point les viiines. terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls; tout est prêt au premier signal; et, comme dit le prophète*, <t toutes. les flèches sont aigui- « sées, et tous les aa'cs sont tendus. » En attendant on repose d'un sommeil tranquille , conime on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu'on repose ? A Piéton ', près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé , c'était dans nos troupes de
' Sagitlœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus exienti, (IsiU-» v» 28.) ' Hauteur près de Charleroi. Le prince de Condé s'y était campé pour attendre les alliés, qui n'osèrent l'attaquer. 11 les battit eux-mêmes à la sanglant» journée de Senef, village voisin de ce campement, le 11 août
i^ontinuels divertissements : toute rârmée était en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince, par son campement, avait mis en sûreté non-seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c'est assez. Enfin l'ennemi décampe ; c'est ce que le prince attendait. 11 part à ce premier mouvement. Déjà Tarmée hollandaise , aV€c se$ superbes étendards , ne lui échappera pas : tout nage dans le sang ; tout est «n proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince , le ciel les couvre d'un brouillard épais : la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes ; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui , après avoir achevé le rude siège de Besançon et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de ses armées de Flandre et d'Allemagne, commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand àfe tous les hommes tant par les prodiges qu'il avait faits en personne que par ceux qu'il fit faire à ses généraux. Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince , il ne cessait de renrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviensqu'il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne , dans les lieux où ce fameux capitaine, par l'avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat* , lui-même il avait été reconnaître
' Ik BcUo cïvilf, lib. i.
292 ORAISON FUNEfiRE
les rivières et les moniagnes qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n'avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l'histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy Téminence qu'occupa ce grand capitaine , et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Schelestadt. Là, on lui verra mépriser l'Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Baguenau. C'est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu'il a porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s'être fait un nom parmi les hommes , et s'être acquis un mérite dans les troupes , d'avoir servi sous le prince de Condé; et comme un titre pour commander, de l'avoir vu faire.
• Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s'il parut être éclairé et voir tranquillement toutes choses, c'est dans ces rapides moments d'où dépendent les victoires, et dans l'ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l'oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l'instant le parti est pris ; il commande et il agit tout ensemble , et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je ? mais pourquoi craindre que la gloire d'un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu ? Ce n'est plus ces promptes saillies qu'il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu'on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu'il y a en lui un autre homme, à qui sa grande
âme abandonne de moindres ouvrages^ où elle ne daigne se mêler. Dans le feu^ dans le choc^ dans l'ébranlement^ on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net^ de si posé y de si vif ^ de si ardent^ de si doux ^ de si agréable pour les siens y de si hautain et de si menaçant pour les ennemis , qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée * où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens y le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince; où, avec l'élite des troupes, il avait en tête un général si pressant ; où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l'on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait alors , tant son àme leur paraissait éclairée comme d'en haut en ces terribles rencontres: semblable à ces hautes montagnes dont la cime au-dessus des nues et des tem- / / // ^Ic, \ pètes trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd au- / cun rayon de la lumière qui l'environne. Ainsi , dans les | plaines de Lens, nom agréable à la France, l'archiduc, contre son dessein , tiré d'un poste invincible par l'appât d'un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint â prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains; et Bek, qui l'avait flatté
' Bossuet rappelle le combat livré dans la rue Saiat-Antoine, contre rarmée du roi. Il ne Teût pas osé il y a quelques pages , avant d'avoir réintégré Condé dans toute sa gloire. UTose maintenant; cependant, afin de marquer la différence dos succès légitimes, il a soin de préférer la bataille de Lens , Léiis, nom agréable à la France. Il faut observer ces. traits de prudence du grand orateur. (V.)
d'une victoire assurée , pris et blessé dans le combat , vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir^ S*agii-il ou de secourir ou de forcer une ville? le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi^ au premier avis que le hasard lui porta d'un siège important^ il traverse trop promptement tout un grand pays, et, d'une première vue, il découvre un passage assuré pour le secours aux endroits qu'un ennemi vigilant n'a pu encore assez munir. Assiége-t-il quelque place? il invente tous les jours de nouveaux moyensd'en avancer la conquête. On croit qu'il expose les troupes : il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ue tiennent pas les promesses qu'ils ont faites à leurs généraux. Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l'automne ; et ses barques, si redoutées de nos alliés,^ pa-« raissent tout à coup dans tout l'Océan avec nos étendards . Mais ce qu'un sage général doit le mieux conaaltre , c'est ses soldats et ses chefs : car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec TÉcriture, ce coomie un seul t< homme : » Egressm est hraël tanquam vir unus ^ . Pourquoi comme un seul homme ? parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et sesn^ins, tout est également vif et mesuré. C'est ce qui donne la victoire ; et j'ai ouï dire à notre grand princç , qu'à la journée de Nordliugue , ce qui l'assurait du succès, c'est qu'il connaissait M. de Turenne, dont l'habileté consommée n'avait besoin d'aucun ordre pour faire tout ce qu'il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu'il agissait sans inquiétude, parce qu'il connaissait le
prince , et ses ordres toujours sûrs. C'est ainsi qu'ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action : ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.
C'a été dans notre siècle un grand spectacle^ de voir dans le même temps et dans les mêmes campagnes ^ ces deux homities^ que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des sièdes passés ; tantôt à la tète de corps ségarés; tantôt unis , plus encore par le concours des mêmes pensées^ que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre * ; tantôt opposés front à front*, et redoublant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l'Écriture , la sagesse se joue dans l'univers , eût voulu nous les montrer en toutes les formes , et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campements , que de belles marches , que de hardiesses, que de précautions , que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ^ ? L'un parait agir par des réflexions profondes , et l'autre par de soudaines illuminations : ce-
' Lors de la campagne de Hollande, Louis XIV commandait en per-* sonne ; ensuite venait le prince : Turenne recevait les ordres de Condé , Luxembourg de Turenne, etc., etc.
' Comme au combat de Saint- Antoine. L'abbé R&guenet prétend qu'ils se chargèrent souvent , Tépée à la main , dans la mêlée. (C.)
^ On a toujours admiré le magnifique parallèle que Bossu et a fait de Turenne et du grand Condé. C'est précisément cet heureux contraste qui offre à Bossuet le moyen d'être juste enrers Turenne, et de l'élever au plus haut degré de gloire , en conservant au grand Condé une sorte d'éclat qui le laisse au premier rang, sans que l'ombre de Turenne puisse s'en offenser. Car, malgré l'exacte impartialité que Bossuet a voulu observer, on s'aperçoit aisément (gie son cœur et son imagination sont pour
lui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité; cdui-là, d'un air plus froid , sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu'à parler > résolu et déterminé au dedans, lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il parut dans les armées , donne une haute idée de sa valeur , et fait attendre quelque choise d'extraordinaire ; mais toutefois s'avance par ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l'autre, comme un homme inspiré , dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un , par àa vifs et continuels efforts , emporte l'admiration du genre humain , et fait taire Fenvie : l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, parla profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des pkis grands périls , et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune* : l'iautre, et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont Les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins , et forcer les destinées. Et afin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, Fun emporté d'un coup soudain , meurt pour son pays , comme un Judas le Machabée; l'armée le pleure comnie son père, et la cour et tout le peuple gémit; sa piété est louée comme son courage*, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps :
le grand Côndé , et qu'il' lui laisse une sorte de prééminence qu'il craint de s*avouer à lui-même, (fi.)
* OnvitTurenne s'emparer d'une ville (La Capelle) après la perte d'une bataille : chose inouïe jusqu'alors.
* Allusion délicate à l'exordede YVraison funèbre de Turenne, pai' Fléchier.
Tautre^ élevé par les armes au comble de la gloire comme un David , comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu^ et instruisant sa famille , et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie , que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes^ et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait Tautre ! C'est ce qu'a vu notre siècle : et ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel ; et après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre , concevoir de plus grands desseins , exécuter de plus grandes choses , s'élever au-dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens, et l'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses.
Voilà, messieiu^s, les spectacles que Dieu donne à l'univers, et les hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse; car ces * divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts , que dans ces rares talents qu'il distribue comme il luiplaitaux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament, que le prince de Condé n'a fait dans l'Europe? Ce n'était pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat : son grand génie embrassait tout; l'antique comme le moderne , l'histoire , la philosophie , la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n'y avait livre qu'il ne lût, il n'y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation , ou dans quelque ouvrage.
' Et non ses , qu'on lit dans les éditions vulgaires : nous suivons Toriginal.
298 ORAISOX FUNÈBRE
qu'il n'entretint ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui, et rectifiaient leurs pensées^ ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu'il savait parler «\ chacun selon ses talents; et non-seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations , mais encore aux voyageurs curieux , de ce qu'ils avaient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce ; à l'artisan , de ses inventions ; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce. qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que viennent ces dons : qui en doute? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas ? Mais pour confondre l'esprit humain, qui s'enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages , tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens, uu Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion , un César, un Alexandre , tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde, qui jamais ne fait rien en vain? Écoutes la réponse de saint Augustin. « Il les a faits, nous dit-il ', a pour orner le siècle présent; » ut ordinem sœculi prœsentis ornaret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel ustre? qui n'est ravi de l'éclat de son midi, et de la su^ ) perbe parure de son lever et de son coucher? Hais puis-
' Cont. Julian.y 1. v, n. 14; lom. x,(ol. 036-
que Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais^ ce n'est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu Ta fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même y quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d'esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté ; ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents ; c'est une décoration de l'univers , c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu'ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que , pour les confondre , Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs ? Non , il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble , par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains , Dieu leur en a su trouver une con-» venable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde, comme un présent de nul prix. rois , confondez-vous dans votre grandeur : conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes; récompense qui ne vient pas jusqu'à eux; qui s'efforce de s'attacher , quoi ? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom. Voilà<
300 OBAISON FUNÈBRE
le digne prix de tant de travaux ^ et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et a vains, ils ont « reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : » Receperunt mercedem simm , vani vanam ^
Il n'en sera pas ainsi de notre grand prince * : l'heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux, qu'il appelle exprès, rè-^ gle les affaires de sa conscience : il obéit , humble chrétien, à sa décision ; et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même , de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs , d'en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu'il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Écriture , et dans ce livre divin, la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice : on y soulageait la veuve et l'orphelin; et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père de famille , dans les douceurs qu'il goûtait avec
' In Psalm. cxviii, Serm. xii, n. 2 ; tom. iv, col. 1306. * ' Sans rabaisser la grandeur des héros de Tantiquité , Bo&iuet montre la supériorité des héros éclairés de la lumière du christianisme ; il fait plus, il donne encore plus de gloire à Alexandre et aux Romains que ne leur en ont jamais donné leurs historiens ; et, par un prodige de Tart, il fait servir leurs trophées mêmes à orner le char de triomphe du grand Condé. (B.)
ses enfants, il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de sou exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans Terreur, que la France tolérait alors : combien de fois Ta-lron vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance , consolé par leur conversion ? Avec quelle incomparable netteté d'e^sprit leur faisait-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique? Ce n'était plus cet ardent vainqueur, qui semblait vouloir tout emporter; c'était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs, et à guérir des esprits malades. Ce sont', messieurs, ces choses simplea, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde , accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu'il envoie; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne, que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges , et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec l«s empires , et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations, et qu^il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite , la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé , lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du
' V^R. Première édition : C'est, messieurs... c'est ces communes pratiques.
30â ORAISON funèbre:
roi *? C'est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros ! Celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter, va périr par sa tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de Taccabler; les forces qu'il lui fait trouver répuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade ; si , transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas , et qu'il l'empêche enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son roi. Quoique la duchesse d'Enghien , princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent ; et après que la jeune princesse- est hors de péril, la maladie du roi va bien- causer d'autres troubles à notre prince. Puis-je ne m'arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles , allât s'exposer à ces cruelles douleurs ' , où l'univers a connu sa pi^té , sa constance, et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous, lorsqu'aux dépens d'unesanté qui nous est si chère , il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir ; et que , maître de sa douleur comme de tout le reste des choses , nous le voyions tous les jours non-seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour atten-
* Louise-Françoise , dite mademoiselle de Nantes , fille légitimée de Ix)uis XIV. Elle avait épousé le duc de Bourbon en juillet 1085. '^ Louis XIV subit, le c novembre ICSG, l'ofHM'ation de la fistule.
drie , avec la môme tranquillité qu'il lui fait paraître dans ses jardins enchantés! Béni soit-il de Dieu et des hommes^ d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs, il s'informaitavecsoin deVétatdu prince de Condé ; et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne. Il s'affaiblissait ce grand prince; mais la mort cachait ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état , et que le due d'Enghien y toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet , était retourné par son ordre auprès du roi , tout change en un moment, et on déclare au priiicesa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir; ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi ! attendre à commencer une vie nouvelle lorsque , entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants! Ah! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par-là, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence ; et tout à coup : « mon a Dieu! dilril, vous le voulez; votre volonté soit faite : <t je me jette entre vos bras ; donnez-moi la grâce de bien a mourir. » Que désirez-vous davantage ? Dans cette courte prière vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, Fabandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats , résolu , paisible , occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc; et la mort ne lui parut pas plus affreuse , pâle et languissante , que lorsqu'elle s© présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire, qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient
^Oh
de toutes parts ^ comme si un autre que lui en eût été le sujet, ii continuait à donner ses ordres; et, s^il défendait les pleurs, ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé , mais comme un empêchement qui le retardait ^ A ce moment, il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons , mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Gomme il donnait des Ordres particuliers et de la plus haute importance , puisqu'il y allait de sa conscience et de son salut étemel , averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes : quand je devrais , Monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent, qu'il vous connaissait; qu'il n'y avait, sansformalité's, qu'à vous dire ses intentions; que vous iriez encore au delà , et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourrait avoir oublié. Qu'un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas; c'est un sentiment que la nature inspire : mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir; qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et, malgré tout votre mérite, votre altesse n'aura de moi aujourd'hui. que cette louange*.
• C'est ainsi que Justin nous peint Alexandre sur son lit de mort : Quum lacrymarent omnes, ipse non sine lacrymis tantum, verum etiam stne ullo tristioris mentis argumento fuit : adeo sicuti m hostem , tte et in mortem invictiis animus fuit. (XII, 15.) (F.)
' Qui n'est frappé tout à la fois et de la moralité de cette pensée et d« la noble singularité de ce langage? Bossuet seul s'exprime ainsi. Il vante cette mort, à cause que rien n'y est remarquable que de ne Vèlrepas, Les expressions suivantes, exposé à tout Vunivers ne donne rien aux spectateurs, sont propres à Bossuet ; c'est jsa langue. Voyez immédiatement
Ce que le prince commença ensuite pour s'acquitter des devoirs de la religion mériterait d'être raconté à toute la terre ^ non à cause qu'il est remarquable > mais à cause ^ pour ainsi dire ^ qu'il ne Test pas ^ y et qu'un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas, messieurs^ de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à fcdre connaître^ sinon un orgueil caché y du moins les efforts d'une àme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Gondé ne sait ce que c'est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dans la mort, comme dans la vie y la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer : la meilleure préparation pour celle des derniers
temps, c'est de ne les attendre pas. Mais, messieurs, prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique qu'il avait tant désiré, voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences dont, hélas! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. On dirait qu'il eût cessé d'être terrible, comme l'appelaient les saints Pères; et que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de '
après oe qu'il pense de ee$ magnifiques paroles de quelques mourants; voyez comme il poursuit Tosientation humaine ! N'est-ce pas le cas de dire, avec madame de Sévigné , qu'il a avec la Vanité un combat à inort? (V.) * M. le cardinal Maury, après avoir remarqué que Bossuet est ennemi de la flatterie, ajoute : « M. le duc de Bourbon conduisait le deuil à cette pompe funèbre, qui fut célébrée dans Féglise de Paris; et le sujet que traite Bossuet semble lui coûter un effort et môme un excès d'indiscrétion, pour faire en quelque sorte malgré lui un éloge sublime du fils, en racontant les détails de l'agonie et de la mort du père. Ce compliment est amené avec un naturel , c'est-à-dire avec un art inimitable. » CHEPS-D'oecv. ne boss. — t. i. . 20 •
806 OHAISON FDNÈBBE
trembler devant les autels, on y méprise Jésus^hrist présent, et, dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde , vous ne pensez pas à ces horribles profanations ; à la mort, vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises, et, trop faible pour expliquer avec force ce qu'il en sentait ,.il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah! rfrpondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi et combien de fois priart-il le Sauveur des âmes , en baisant sa croix , que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement! C'est ce qui justifie le pécheur; c'est ce qui soutient le juste; c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l'Église , on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste* ? II se les fit répéter trois fois , et il y trouva toirjours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins : « Voilà, dit-il^ maintenant mes vrais médecins : » il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche , la confiance toujours dans le cœur. S'il se
' Cette description des prières des agonisants est de la plus grande beauté ; la piété et l'éloquence se sont plu souvent à la citer. Ces exprov sions nobles et touchantes : les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste , rappellent ce beau vers d*un poète moderne , qui dit que la mort
N'est qu'un enfantement à l'immortalité. (F.)
plaig^t, c'étail seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusques à la fin à la tendresse dessiens^ il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire^ il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d'Enghien? Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils? D'abord, le visage en pleurs^ avec plus de sanglots que de paroles , tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes ^ tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel^ il semble par tant d'efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent ; il tombe à ses pieds. Le prince^ sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis, appelant la duchesse sa belle^fille, qu'il voyait aussi sans parole et presque sans vie , avec une tendresse qui n'eut rien de faible , il leur donne ses derniers ordres, où tout respirait la piété. 11 les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce , et en bénissant avec eux , ainsi qu'un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô prince son cher neveu ^ et comme son second fils ! ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite , ni ses
■ FraaçoishliOuis de Bourbon, prince de Conti, mort le 22 février 1 709, à Tàge de qnarante-dnq ans. Il avait encouru la disgrâce de Louis XIV à cause d'un voyage en Hongrie fait sans la permission du roi, et d*une correspondance secrète qu'il entretint pendant ce voyage , et qui fut interceptée. La lettre du grand Condé, dont parle Bossuet, contribua à remettre le prince en grâce avec le monarque > mais non pas aussi parfaitement qu'auparavant, puisqu*on ne le vit plus désormais à la tète des armées. Ce fut la mort de ce prince qui inspira à Rousseau sa belle ode :
peuples, do\it la Couleur aux lamies obstinée, etc.
tendres empressements^ et la lettre qu'il écrivit en mourant, pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi , le plus cher objet de vos vœux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne- d'avoir si vivement occupé les dernières heures d'une si belle vie. Je n'oublierai pas non plus les bontés du roi , qui prévinrent les désirs du prince mourant; ni les généreux soins du duc d'Enghien, qui ménagea cette grâce; ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d'obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s'épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnaissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent : les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leuï* cœur; et le prince conclut en leur confirmant qu'ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi. C'est la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire ; c'est, avec la dernière marque de sa tendresse, l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris , tout fondait en larmes ; le prince seul n'était pas ému, et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis^ Dieu! vous étiez sa force, son, inébranlable refuge , et , comme disait David * , ce ferme rocher où s'appuyait sa constance. Puis-je taire
I Quel magnifique tableau Bossuet nous trace du calme que la religion répandit SUT le^ derniers moments du prince de Condé, avec une simplicité et une sobriété d'expressions qui pouvaient seules rendre la vérité et la sïibUmité d'une pareille image! « Tout retentissait de cris, tout .« fondait en larmes ; le prince seul n'était pas ému , et le trouble n'arri- « vait pas dans l'asile où il s'était mis. » J'augurerais avantageusement du goût d'un jeune (^ndidat de la chaire qui sentirait et développerait de lui-même tout ce qu'il y a d'admirable dans ce contraste d'émotion et de sérénité. (M.)
^ II, Reg., XXII, tî, 3. ■
durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi? Lorsqu'il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme ^ et qu'on y vit, dans les trois temps que marquait le prince , ses services qu'il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance , il n'y eut cœur qui ne s'attendrit à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie ; et cette lecture , suivie des larmes du roi , fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais, lorsqu'on vint à l'endroit du remerclment, où lé prince marquait qu'il mourait content et trop heureux d'avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement, et, s'il l'osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l'avaient oui parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n'avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de pliis fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disait ce grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendait ce beau témoignage, ce grand homme n'était plus. Tranquille entre les bras de son Dieu , où il s'était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et dô vivre. C'est ici qu'il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme : mais, pour l'amour de la vérité et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que, si notre cœur n'était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s'adressant à Dieu même, obtenir qu'il nous
fit un cœur comme il le voulait , et lui dire avec David ces tendres paroles : a Dieu ! créez en moi un cœur ce pur^^ B à ces mots le prince s'arrête comme occupé de quelque grande pensée; puis^ appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment : « Je n'ai a jamais douté y dit-il ^ des mystères de la religion y fic quoi qu'on ait dit. » Chrétiens^ vous l'en devez croire; et dans l'état où il est^ il ne doit plus rien au monde que la vérité. <& Mais^ poursuit-il y j'en doute moins que « jamais. Que ces vérités^ continuait-il avecime douceur c( ravissante , se démêlent et s'éclaircissent dans mon « esprit! Oui ^ dit-il, nous verrons Dieu comme il est> « face & face. » Il répétait en latin y avec un goût mer-' vèiUeux, ces grands mots : Siculi est y fade ad facitm*; et on ne se lassait point de le voir dans ce doux trans* port. Que se faisait-il dans cette &me? quelle nouvelle lumière lui apparaissait ? quel soudain rayon perçait la nue , et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres mêmes, si je l'ose dire , et les saintes obscurités de la foi? Que de* vinrent alors ces beaux titres doi^t notre oi^eil est flatté? Dans l'approcbe d'un si beau jour et dès la première atteinte d'une si vive lumière , combien promptement disparaissent tous les fantêmes du monde ? Que l'éclat de la plus belle victoire parait sombre ! qu'on en méprise la gloire, et qu'on veut de mal à ces faibles yeux qui s^ sont laissé éblouir !
Venez j peuples, venez maintenant ; mais ven^z plutôt, princes et seigneurs; et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel; et vous, plus qi|e tous les autres , princes et princesses , nobles
' Cpr mundum créa in me, Deus. (Ps. L, 12.) ' I, JoAif., m, ?.; I, Cor., xiii, 12.
rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage ; venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant : et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les ( rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie hu- ^ maine; pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, 6 vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine , et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemfdes ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles; f et voilà que , dans son silence , son nom même nous anime ; et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas ; sans ressource à notre éternelle demeure , avec le roi de . la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc / ce roi iinmortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son. nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre
sang répandu * ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés, à un maître si bienfaisant. Et vous , ne viendres&^vous pas à ce triste monimient, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières ; et , admirant dans im si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage*. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! Et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple ! Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirsà ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets I vous vivrez éternellement dans ma mémoire* :
' Sans m'arréter à toutes les beautés de cette sublime péroraison, je ne puis m*empécher du moins d^en observer une qui peut-être n'est pas très-frappante par elle-même, mais qui pourtant me parait digne 4e remarque par la place où elle est : c'est, je l'avouerai, ce verre d'eau donné au pauvre, mis en opposition avec toute la gloire du grand Gondé. Jamais, ce me semble, un bomme ordinaire n'eût osé risquer, même en chaire, ce contraste hasardeux; mais Bossuet a senti que cette citation, toute vulgaire qu'elle pouvait être, était non-seulement autorisée par l'Ëvangile, mais encore ennoblie par l'biunanité , à qui l'on ne pouvait rendre un plus bel hommage que de la mettre au-dessus de touto la grandeur de Condé. (L. H.)
' Dans Y Éloge funèbre de saint BasUe, Grégoire de Nazianze, par un mouvement dont s'est souvenu Bossuet, invoque la présence de tous ceux qui connurent le grand homme qui n'est plus , et environne sa tombe de tous les témoins de ses vertus : a Réunissez-vous ici, vous tous* compagnon» de Basile, ministres des autels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étrangers ; secourez-moi pour achever son éloge. »
( M. ViLLBMAlN.) (
^ La réunion touchante et sublime que présente ce tableau pénètru
votre image y sera tracée non point avec cette audace qui promettait la victoire ; non , je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ^. Vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu , loJ?sque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et^ ravi d'un si beau triomphe , je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hœc est Victoria quœ vindt mandnm , pde$ nostra ' : « La véritable victoire , celle qui met sous nos pieds le « monde entier^ c'est notre foi. d Jouissez^ prince, de cette victoire; j ouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue*. Vous mettrez fin à tous ces
rame d'une mélancolie douce et profonde , en lui faisant envisager avec douleur Téclat si vain et si fugitif des talents et de la renommée, le malheur de la condition humaine , et celui de s'attacher à une vie si triste et si courte. (d*Alembbrt.) — Dans cette péroraison touchante, on aime à voir Torateur paraître et se mêler lui-même sur la scène. L*idée imposante d'un vieillard qui célèbre un grand homme; ces cheveux blancs, cette voix aiïaiblie , ce retour sur le passé , ce coup d'œil ferme et triste sur Tavenir, les idées de vertus et de talents , après les idées de grandeur et de gloire ; enfin la mort de Torateur, jetée par lui-même dans le lointain, et comme aperçue par tous les spectateurs; tout cela forme dans rame un sentiment profond qui a quelque chose de doux , d'élevé , de mélancolique et de tendre. Il n'y a pas jusqu'à l'harmonie de ce morceau qui n'ajoute au sentiment, et n'invite l'âme à se recueillir et à se reposer sur sa douleur. (Thomas, Essai sur les éloges^ chap. xxiv.)
' Qui n'a relu avec charme, dans Homère, les funérailles de Patrocle et d'Hector ; dans Virgile , celles de Pallas ; et dans Fénelon, celles d'Hippias ? Bossuet s'est emparé de ce même genre de beautés dans cette péroraison , qui représente vraiment une pompe funèbre , une marche en cérémonie vers un tombeau, les pleurs et les offrandes qu'on y verse. (V.)