TU. H
C'eist un plus grand bonheur, dit le Fils de Dieu , de donner que de recevoir. Cette parole était digne de celui qui a tout donné jusqu'à son sang, et qui se serait épuisé lui-même, si ses trésors n'étaient infinis aussi bien que ses largesses. Saint Paul, qui a recueilli ce beau sentiment de la bouche de notre Sauveur, le propose à tous les fidèles, pour servir de loi à leur charité. Souvenefr-vous , leur dit-il, de cette parole du Seigneur Jésus, a qu'il vaut mieux donner que de recevoir ' ; » parce que le bien que vous recevez est une consolation de votre indigence , et celui que vous répandez est la marque d'une plénitude qui s'étend à soulager les be^ soins des autres.
Jamais il n'y a eu sur la terre un homme plus libéral que le grand saint Pierre Nolasque, fondateur de l'ordre sacré de Notre-Dame de la Merci , dont nous honorons
' Act.y XX, 35.
318 PANÉGYRlijUE
aujourd'hui la bienheureuse mémoire : car il ne s'est rien proposé de moins que Timmense profusion d'un Dieu^ qui s'est prodigué lui«-méme ; et de là il a conçu le dessein de dévouer sa personne , et de consacrer tout son ordre aux nécessités des misérables.
Tous les fidèles serviteurs de Dieu ont imité quelques traits du Sauveur des âmes : celui-<;i a cette grâce particulière^ de l'avoir fidèlement copié dans le caractère par lequel il est établi notre rédempteur. Pour entendre un si grand dessein^ et imiter un si grand exemple^ demandons l'assistance , etc. Ave.
La manière la plus excellente d'honorer les choses divines, c'est, messieurs, de les imiter; Dieu nous ayant fait cet honneur, de nous former & sa ressemblance, le plus grand honmiage que nous puissions rendre à la souveraine vérité de Dieu, c'est de nous conformer & ce qu'il est : car alors nous célébroxis ses grandeurs , non point par nos paroles, ni par nos pensées, ni par quelques sentiments de notre cœur; mais, ce qui est bien plus relevé, par toute la suite de nos actions, et par tout l'état de notre personne.
. Nous pouvons donc honorer en deux façons les mystères de Jésus-Christ, ou par des actes particuliers de nos volontés, ou par tout l'édat de notre vie. Nous les honorons par des actes, en les adorant par foi, en les ressentant par reconnaissanee , en nous y attachant par amour. Hais voici que je vous montre avec l'apôtre une voie bien plus excellente: Excellentiorem viam vobi$ demonsiro^ . C'est d'honorer ces divins mystères par quelque chose de plus profond, en nous dévouant saintement à Dieu, non-^seulement pour les aimer et
' I, Cor. XII, 30.
DE SAINT PIERBE NOLASQUE. 319
pour les connaître , mais encore pour les imiter, pour en porter snr nous-mêmes l'impression et le çoraotëre, pour en recevoir en nous-mêmes la bénédiction et lagrêce.
C'est en cette sorte , mes frères, c[ue saint Pierre Nolasque a été choisi pour honorer le mystère de la rédemption. Il Ta honoiré véritablement, entrant dans les devoirs, dans la gratitude, dans toutes les dépendances d'une créature rachetée. Mais, afin qu'il fût lié plus intimement i la grftoe de ce mystère , il a plu au Saint-Esprit qu'il se dévouât volontairement à l'imitation de cette immense charité , par laquelle t Jésus^ Christ a a donné son &me, pour être, comme il le dit ii lui-même S la rédemption de plusieurs, i»
S'il y a quelque dbose au monde , quelque servitude capable de reparésenter à nos yeux la misère extrême de la captivité horrible de l'homme sous la tyrannie des démons, c'est l'état d'un chrétien captif, sous la tyran- |4 nie des mahométans. Car et le corps et l'esprit y souffrent une égale violence, et l'on n'est pas moins en péril de son salut que de sa vie. C'est donc au soulagement de cet état misérable qu'est appliqué saint Pierre Nolasque, pour honorer les bontés de Jésus délivrant les hommes de la tyrannie de Satan. Il se donne de tout son cœur à ces malheureux esclaves, et il s'y donne dans le même esprit que Jésus s'est donné aux hommes captifs , pour les affranchir de leur servitude : Dédit semet ipsumpro nobis.
Jésus-Christ a donné aux hommes et à l'œuvre de la rédemption , premièrement ses soins parternels; secon- ' dément, sa propre personne; troisièmement, ses disciples. Il nous a donné ses soins, parce qu'il a toujours
* ' MaTTH., XX, 28.
eu FeiSprit occupé de la pensée de notre salut : il nous adonné sa propre personne^ parce qu'il s'est immolé pour nous : il nous a donné ses disciples qul^ étant la plus noble partie du peuple qu'il a racheté , est appliquée par lui-même y et entièrement dévouée à coopérer par sa charité à la délivrance de tous les autres.
C'est ainsi que le Fils de Dieu a consommé l'œuvre de notre rédemption , et c'est par les mômes voies que le saint que nous révérons a imité son amour et honoré son mystère. Fidèle imitateur du Sauveur des âmes , il a été touché^ aussi bien que lui^ des cruelles extrémités où sont réduits les captifs; il leur a donnée aussi bien que lui^ premièrement^ tous ses soins ; secondement ^ toute sa personne ; troisièmement^ tous ses disciples , et l'ordre religieux qu'il a établi dans l'Église. C'est ce que nous aurons à considérer dans les trois points de ce discours.
PREMIER POINT
L'une des raisons principales qui a rendu les infidèles si fort incrédules au mystère du Verbe incamé, c'est qu'ils 'p'ont pu se persuader que Dieu eût tant d'amour pour \è genre humain , que les chrétiens le publiaient. Celse, dans cet écrit si envenimé qu'il a fait contre l'Évangile , auquel le docte Origène a si fortement répondu S se moque des chrétiens, de ce (ju'ils osaient présumer que Dieu même était descendu du ciel pour venir à leur secours. Ils trouvaient indigne de Dieu d^avoir un soin si particulier des choses humaines ; et c'est pourquoi l'Écriture sainte , pour établir dans les cœurs la croyance d'un si grand mystère, ne cesse de publier la bonté de Dieu et son amour pour les hommes. C'est
• ' Orig, cùnt, Cets. lib. V, 1. 1.
aussi ce qui a obligé l'apôtre saint Jean à confesser en ces termes la foi de la rédemption : « Pour nou»^ nous <c croyons y dit-il * ^ à la charité que Dieu a eue pour les « hommes. » Voilà une belle profession de foi , et conçue d'une façon bien singulière; mais absolument nécessaire pour combattre et déraciner l'incrédulité. Car c'est de même que s'il disait : Les Juifs et les Gentils ne veu* lent pas croire que Dieu ait si fort aimé la nature humaine^ que de s'en revêtir pour la racheter. Mais pour nous^ dit ce saint apôtre, nous n'ignorons pas ses bon* lés; et connaissant, comme nous faisons, ses miséricordes et ses entrailles paternelles, nous croyons facilement cet amour immense qu'il a témoigné aux hommes , en se livrant lui-même pour eux : Ei nos cognovimus et credi" dimus caritati qiuim habel Deu$ in noh\$.
Élevons donc nos voix, mes frères, et confessons hautement que nous croyons à la chsurité que le Fils de Dieu a eue pour nous. Nous croyons qu'il s'est fait homme pour notre salut; nous croyons qu'il n'a vécu sur la terre que pour travailler à ce grand ouvrage. 11 nous a toujours portés dans son cœur, dans sa naissance et dans sa mort, dans son travail et dans son repos, dans ses conversations et dans ses retraites , dans les villes et dans le désert, dans la gloire et dans les opprobres, dans ses humiliations et dans ses miracles. Il n'a rien fait que pour nous durant tout le cours de sa vie mortelle; et maintenant qu'il est dans le ciel à la droite de la majesté de Dieu, son père, dans les lieux trèshauts', il ne nous a pas oubliés. Au contraire, dit le saint apôtre, il y est monté pour y être notre avocat , notre ambassadeur et notre pontife : il traite nos affaires auprès de son Père ; « toujours vivant, dit le même apôtre,
' I. Jofln.. IV, 16 » i/f6r., f, 3.
CIIEFS-D'OFX'V. l»E BOSS. — ï, i. 2*
c( afin d'intercéder pour nous*, » Semper vivens , ad interpellandum^pro nobis^ : comme s'il n'avait ni de vie, ni de félicité, ni de gloire , que pour l'avantage et le bien des hommes.
Ce n'^t pas assez, chrétiens : si nous croyons véritablement que Dieu nous a aimés avec tant d'excès, il faut qu'un si grand amour, qui s'est étendu sur nous avec tant de profusion, nous fasse aussi dilater noscœurs sur les besoins de nos frères. « Si Dieu , dit saint Jean ' , a nous a tant aimés, nous devons nous aimer les uns les « autres; » nous devons reconnaître ses soins paternels en nous revêtant, à son exemple, de soins charitables; et nous ne pouvons mieux confesser la miséricorde que. nous recevons, qu'en l'exerçant sur les autres en simplicité de cœur : Estoie miséricordes '.
Le saint que noua honorons était pénétré de ces sentiments. 11 avait toujours devant les yeux les charités infinies d'un Dieu rédempteur; et, pour se rendre semblable à lui , il se laissait percer par les mêmes traits , il avait sucé cet esprit dans les plaies de JésusXhrist, dans la source même des miséricordes. 11 pouvait dire, avec Job* , que a la tendresse , la compassion, la miséricorde « était crue avec lui dès son enfance ; » et c'était par de telles victimes qu'il croyait devoir honorer les bontés inexprimables d'un Dieu rédempteur.
Et en effet, chrétiens , pour rendre le souverain culte à la souveraine majesté de Dieu, il me semble que nous lui devons deux sortes de sacrifices. Je remarque , dans les Écritures, qu'il y a un sacrifice qui tue, et un sacrificequi donne lavie. Lesacrificequi tue est assez connu; témoin le sang de tant de victimes et le massacre de tant
' Hebr, vu, 26. — ' I. Joan., iv, 11. — ^^ tue, vi, 36. — ^ Job, xxxi.
d animaux. Mais, outre ce sacrifice (jui détruit , je vois dans les saintes Lettres un sacrifice qui sauve : car, comme dit le sage Ecclésiastique , « celui-là offre un sa- « crifice , qui exerce la miséricorde : » Qui facit miserir cordiam, offert sacri/icium^ , D*où vient cette différence, si ce n'est que Tun des sacrifices a été divinement établi pour honorer la bonté de Dieu, et Tautre pour apaiser sa sainte justice? La justice divine poursuit les pécheurs à main armée, elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd et les extermine; elle veut qu'ils soient dissipés devant sa face, comme la cire fondue devant le feu : Pereant peccatores a facie Dei *. Au contraire , la miséricorde, toujours douce, toujours bienfaisante, ne veut pas que personne périsse : elle attend les pécheurs avec patience ; elle pense, dit TÉcriture, des penséesde paix^ et non des pensées d'affliction : Ego cogilo cogitaliones pauns , et non affliclionis ^
Voilà une grande opposition : aussi honore-t-on ces deux attributs par des sacrifices bien opposés. A cette justice rigoureuse qui tonne, qui fulmine, qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban, c'est-à-dire qui extermine les pécheurs superbes, il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées , pour marquer la peine qui est due au crime. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante, qui guérit ce qui est blessé, qui affermit t;e qui est faible , qui vivifie ce qui est mort , il faut présenter en sa^crifice non des victimes détruites, mais des victimes conservées; c'est-à-dire des pauvres soulagés, des infirmes soutenus, des morts ressuscites dans les pécheurs convertis. Telles sont les véritables hosties qui honorent la miséricorde divine.
' Ecc, ixxv, 4. — '^ Psal. Lxvir, 3. — ^ Jcrem.^ xxix, H.
Ainsi saint Pierre Nolasque étant toujours occupé des soins^ des compassions^ des bontés de Jésus pour le genre humain^ et sentant son cœur empressé dans le désir de les reconnaître, il s'écrie avec le Psalmiste : Quid retribtmm Domino pro omnibtis quœ retribuit mihi^? a Que « rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a « faits, » et à toute la nature humaine? Quelle victime, quel sacrifice lui offrirai-je en actions de grâces? Ah! poursuit-il avec le prophète, Calieem8alutaris€u:cipiam* : « Je prendrai le calice du Sauveur, » je boirai le même breuvage que Jésus a bu ; c'est-à-dire, je me remplirai, je m'enivrerai de sa charité , par laquelle il a tant aimé la nature humaine. Je dilaterai mon cœur, comme il a dilaté le sien; j'offrirai à ce Dieu amateur et conservateur des hommes, des victimes qui lui plaisent, des hommes sauvés et délivrés.
Il cherche donc dans toute l'Église tous les infirmes , tous les malheureux, résolu de leur consacrer ses affeclions et ses soins. Dieu lui fait arrêter les yeux sur ces misérables captifs qui gémissent sous la tyrannie des mabométans. Il voit leur corps dans l'oppression, leur esprit dans l'angoisse, leur cœur dans le désespoir, leur foi même dans un péril évident. Il offre à Dieu leurs cris, leurs gémissements, les larmes de leurs amis , la désolation de leur famille. Peut-être ne le .font-ils pas , peut-être sontrils de ceux qui s'élèvent contre Dieu même, sous les coups de sa main puissante ; serviteurs rebelles et opiniâtres, châtiés et non corrigés, frappés et non convertis, abattus et non humiliés, atterrés, <^omme dit David, sans être touchés de componction : Dissipaii sunt , non compuncti '. C'est ce qui afflige son cœur. Quoiqu'il pense toujours à eux avec un empresse-
» Psal. cxv, 3. — ' lOid., 4. — ^ Ibid., xxxîv, 16.
ment charitable^ néanmoins, deux fois le jour et deux fois la nuit, il se présente pour eux devant la face de Dieu, et cherche auprès d'un père si tendre les moyens de soulager ses enfants captifs.
Mes frères, cet objet lugubre d'un chrétien captif dans les prisons des mahométans me jette dans une profonde considération des grands et épouvantables progrès de cette religion monstrueuse. Dieu! que le genre humain est crédule aux impostures de Satan ! que Fesprit de séduction et d'erreur a d'ascendant sur notre raison. Que nous portons en nous-mêmes, au fond de nos cœurs, une étrange opposition à la vérité , dans nos aveuglements , dans nos ignorances , dans nos préoccupations opiniâtres! Voyez comme l'ennemi du genre humain n'a rien oublié pour nous perdre, et pour nous faire embrasser des erreurs damnables. Avant la venue du Sauveur, il se faisait adorer par toute la terre, sous les noms de ces fameuses idoles devant lesquelles tremblaient tous les peuples ; il travaillait de toute sa force à étouffer le nom du vrai Dieu. Jésus-Christ et ses martyrs l'ont &it retentir si haut, depuis le levant jusqu'au couchant, qu'il n'y a plus moyen de l'éteindre ni de l'obscurcir. Les peuples qui ne le connaissaient pas, y sont attirés enfouie par la croix de Jésus-Christ; et voici que cet ancien imposteur, qui dès l'origine du monde est en possession de tromper les hommes , ne pouvant plus abolir le saint nom de Dieu, frémissant contre Jésus-Christ^ qui Fa fait connaître à tout l'univers, tourne toute sa furie contre lui et contre son Évangile ; et trouvant encore le nom de Jésus trop bien établi dans le monde par tant de martyrs et tant de miracles, il lui déclare la guerre en faisant semblant de le révérer, et il inspire à Mahomet, en l'appelant un prophète, de faire passer sa doctrine pour une imposture; et cette religion mons-
trueuse , qui se dément elle-même , a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie , pour tout miracle ses armes redoutables et victorieuses , qui font trembler le monde et rétablissent par force l'empire de Satan dans tout Tunivers.
Jésus! Seigneur des seigneurs, arbitre de tous les empires, et Prince des rois de la terre, jusqu'à quand endurerez-vous que votre ennemi déclaré , assis sur le trône du grand Constantin , soutienne avec tant d'armées les blasphèmes de son Mahomet, abatte votrejcroix sous son croissant, et diminue tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées? Est-ce que vous réservez cette redoutable puissance pour faire souffrir à votre Église cette dernière et effroyable persécution que vous lui avez dénoncée? Est-ce que, pour entretenir votre Eglise dans le mépris des grandeurs , comme elle y a été élevée , en même temps que vous lui donnez la gloire d'avoir des rois pour enfants, vous abandonnez, d'un autre côté , à votre ennemi capital , comme un présent de peu d'importance, le plus redoutable empire qui soit éclairé par le soleil? Ou bien est-ce qu'il ne vous plaît pas que votre Église , nourrie dans les alarmes , fortifiée par les persécutions et par les terreurs, jouisse dans la paix même d'une tranquillité assurée ? Et c'est pour cette raison que vous lui mettez, comme sur sa tête * cette puissance redoutable qui ne cesse de la menacer de la dernière désolation.
En effet, chrétiens, c'a été le conseil de Dieu que l'Église f lit établie au milieu des flots, qui frémissent impétueusement autour d'elle , et menacent de l'engloutir. (Test pourquoi saint Augustin, expliquant ces paroles du sacré Psalmiste, Lœlentur insulœ multœ*, dit que ces lies
» In Psal. xcvi, n*» 4, t. IV.
vraiment fortunées y qui doivent se réjouir du règne de Dieu^ sont les Églises chrétiennes^ environnées de toutes parts d'une mer irritée y qui menace de les engloutir et de les couvrir sous ses ondes. Tel est le.conseil de Dieu; et je regarde la puissance mahométane comme un océan indomptable y toujours prêt à inonder toute l'Église y sa furie n'étant arrêtée que par des digues entr'ouvertes ; ce sont les puissances chrétiennes^ toujours cruellement divisées. Et n'étaient-ce pas ces divisions qui avaient ouvert autrefois aux sultans y successeurs de Mahomet y une entrée si large ^ que^ du temps de Pierre Nolasque y les Ëspagnes même étaient entièrement inondées?
C'est ce qui lui perce le cœur. Il est nuit et jour peiv sécuté des cris çles captifs ; il faut qu'il coure à leur délivrance. Ne lui dites pas que la noblesse de son extrac* lion et le crédit qu'il a auprès du roi d'Aragon, dont il a été précepteur y l'appelle à des emplois plus illustres : il court après ces captifs. Il fallait qu'il descendit de bien haut à l'humiliation d'un emploi si bas^ selon l'estime du monde ^ pour mieux imiter celui qui est descendu du ciel en la terre : imiter un Dieu rédempteur, c'est toute la gloire qu'il se propose. Par mille traverses, par mille périls, il va délivrer ses frères ; content de tout donner, de tout sacrifier, pourvu qu'il leur procure la liberté^ ou du moins quelque soulagement à leurs maux, pour les leur rendre plus supportables. Et pourrais-je vous exprimer les empressements de sa sollicitude pour subvenir à leurs besoins , les attendrissements de sa charité à la vue de leur état , tous les efforts de son zèle en faveur de ces infortunés captifs? Il sent toutes leurs peines, il est pénétré de leurs dangers; et plus prisonnier queux tous, par ces chaînes invisibles dont la charité le serre , il porte tout le poids de la misère de chacun de ses frères , il s'en voit coU'
tinuellement pressé, il n'est occupé qu'à y apporter quelques remèdes. Qui souffre dans ces noirs cachots, sans qu'il souffre avec lui? Qui est faible au milieu de tant d'épreuves, sans qu'il s'efforce de le soutenir? Qui est scandalisé, sans que son cœur brûle du désir de le relever* ?
Tels sont les sentiments que la charité forme dans Tàme de Pierre Nolasque, telle est la conduite qu'elle lui inspire. Et que ne produirait-elle pas en vous^ si vous étiez animés du même esprit? « Revètez-vous donc « comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, d'en- « trailles de miséricorde, de bonté^ d'humilité, de dou- «fceur, de patience, » afin de vous secourir mutuellement avec tout Tépanchement d'une .tendresse vrai^ ment chrétienne : Induite vos ergo sicut electi Dei, sancti et dilecti, viscera misericordùe j benignilatem , humilia tatem, modesliam , patientiam* .
Dieu commence , pour vous donner Texemple; imiteas sa charité si prévenante , si bienfaisante : qu'il se fasse comme un combat entre nous et la miséricorde divine ; et soyons jaloux de ne pas nous laisser vaincre en munificence. Dieu commence par nous enrichir de ses biens, imitez-le en vous prodiguant à sa gloire et au salut de vos frères. « Soyez miséricordieux, comme (( votre Père céleste est miséricordieux : » Eslote miseri-cordes, sieui Pater vester cœlestis miser icors est ^. C'est alors que vous recevrez au centuple tout ce que vous aurez généreusement donné. Car Dieu revient à la charge , et il nous imite à son tour : a Bienheureux ceux ^ qui sont miséricordieux , parce qu'ils obtiendront c< eux-mêmes miséricorde : » Beati miséricordes y guaniamipsl misericordiam consequentur '' . Par là il se fait
' II. Cor., XI, 29.— r ' Coloss., m, 12.— ^ Luc, vi, 36.— ^NtUth,, v 7.
un flux et reflux de miséricorde : Dieu , qui aime un tel sacrifice , multiplie ses dons. Allant ainsi en augmentant^ après avoir donné vos soins, vous donnerez à la fin votre propre personne, comme saint Pierre Nolasque.
SECOND POINT
Ce fut, messieurs, un grand spectacle lorsqu'on vit sur le Calvaire le Fils uniquement agréable se mettre en la place des ennemis; l'innocent, le juste, la sainteté même , se donner en échange pour les maKaiteurs ; celui qui était infiniment riche , se constituer caution , et se livrer tout entier pour les insolvables.
Vous savez assez, chrétiens, quelle dette le genre humain avait contractée envers Dieu et envers sa sainte justice. Nous sommes naturellement débiteurs à ses lois suprêmes. Et qu'est-ce que nous leur devons? une obéissance fidèle. Hais lorsque nous manquons volontairement à lui payer cette dette, nous entrons dans une autre obligation : nous devons notre tête à ses vengeances , nous ne pouvons plus le payer que par notre mort et notre supplice.
En vain les hommes, effrayés parle sentiment de leurs crimes, cherchent des victimes et des holocaustes pour les subroger en leur place. Dussent-ils massacrer tous leurs troupeaux, et les immoler à Dieu devant ses autels , il n'est pas possible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes. La compensation n'est pas suffisante : Impossibile enim est sanguine taurorum et hircorum auferri peccata' . De sorte que ceux qui offraient de tels sacrifices faisaient bien, à la vérité, une reconnaissance publique de ce qu'ils devaient à la justice
« Webr., X, 4.
divine; mais ils n'avaient pas pour cela le payement de leurs dettes. Il fallait qu'un homme payât pour les hommes; et c'est pour cela qu'un Dieu s'est fait homme.
Ce Dieu-Homme^ avide de nous raeheter, livre à l'abandon sa propre personne à la justice de Dieu , à Tinjustice des hommes^ à la furie des démons. Dieu^ les hommes^ les démons exercent sur lui toute leur puissance. Il s'engage^ il se prodigue de tous c6tés ; et il ne lui importe pas comment il sedonne^ pourvu qu'il paye notre prix^ et qu'il nous rende notre liberté et notre franchise.
. Je ne puis vous dire^ mes f rères^ dans quels excès nous doitjeter la contemplation de ce mystère. Jésus-Christ se donnant pour moi^ et devenant ma rançon^ m'apprend deux choses contraires. Il m'apprend à m'estimer^ il m'apprend à me mépriser, l'un et l'autre jusqu'à l'infini. Mon cœur, incertain et irrésolu, ne sait à quoi se déterminer, au milieu de telles contraintes. H'estimerai-je, me mépriserai-je, ou joindrai-je l'un et l'autre ensemble, puisque mon Sauveur m'apprend l'un et l'autre?
Oui, chrétiens, mon Sauveur m'apprend à m' estimer jusqu'à l'infini. Car la règle d'estimer les choses, c'est de connaître le prix qu'elles coûtent. Écoutez maintenant l'apôtre^, qui vous dit que vous avez été rachetés, non par or, ni par argent , ni par des richesses corruptibles ; mais par le sang d'un Dieu, par la personne d'un Dieu immolé pour vous. àme! dit saint Augustin*, apprends à t'estimer par cette rançon; voilà le prix que tu vaux : anima! érige te, tanti vales. homme, celui qui t'a fait s'est livré pour toi; celui dont la sagesse infinie sait donner si justement la valeur aux choses,
» Petr.y I, 18, 19. — ' ffi Psal en, ii" 6.
DK SAINT PIERRE NOLASQUK. 331
a mis ton âme à ce prix. Qu'est-ce donc que la terre, qu'est-ce que le ciel, qu'est-ce que toute la nature en- ^>emble , en comparaison de ma dignité?
Mais ce qui m'apprend à m'estimer m'apprend à me mépriser jusqu'à l'excès. Car quand je vois un Dieu qui se ravilit jusqu'à vouloir se donner lui-même pour racheter ses esclaves : que dis-je, ses esclaves? cette qualité est trop honorable, les esclaves du démon et du péché; il me semble qu'il se rabaisse, non plus jusqu'au néant, mais infiniment au-dessous. Et en effet, chrétiens, se rendre semblable aux hommes, c'est se ravaler jusqu'au néant; mais se livrer pour les hommes, mourir pour les hommes, créature si vile par son extraction et si ravilie par son crime, c'est plus que s'anéantir; puisque c'est mettre le néant au-dessus de soi, c'est se mépriser pour le néant même.
Après l'exemple d'un Dieu, à qui l'excès de sa charité rend sa propre vie méprisable , pourvu qu'il puisse à ce prix racheter les âmes, y a-t-il quelque esclave assez malheureux pour lequel nous devions craindre de nous prodiguer? Saint Paul aussi ne sait plus que faire : « Je donnerai volontiers pour vous tout ce que j'ai ; » Ego autem itnpendam.Ce n'est pas assez, il faut inventer un terme nouveau pour exprimer une ardeur nouvelle : et superimpendar ipse pro animabus veslris^ : «et je me « donnerai encore moi-même pour le salut de vos âmes. » Un martyre, c'est la privation du martyre, le vrai néant. C'est ce qui touche saint Pierre Nolasque; sa personne ne lui est plus rien, quand il voit un Dieu se donner lui-même : il n'y a point de cachots dans lesquels il n'aille chercher de pauvres captifs, pour leur rendre leur liberté aux dépens de sa propre vie.
> n. Cùr.,\ï\y 15.
Le voyez-voas^ messieurs, traitant avec ce barbare de la délivrance de ce chrétien? S'il manque quelque chose au prix, il offre un supplément admirable : il est prêt adonner sa propre personne; il consent d'entrer dans la même prison, de se charger des mêmes fers, de subir les mêmes travaux^ et de rendre les mêmes services. grâx^e delà rédemption! que vous opérezdans son âmel II a un cœur de Jésus, qui n'a ni de vie ni de liberté que pour la rédemption de ses frères. C'est l'esprit d'un Dieu rédempteur quile rend capable de ces sentiments : car admirez la suite de cette action. Prisonnier entre les mains des pirates , pour ses frères qu'il U délivrés^ il préfère son cachot à tous les palais, et ses chaînes à tous les trésors. Il n'y a rien qui puisse égaler sa joie; et je ne m'en étonne pas. La liberté plait à la nature; la captivité, à la grâce; et saint Pierre Nolasque goûte l'une et l'autre, portant en lui-même la captivité, et possédant la liberté dans ses frères^ qu'il a heureusement affranchis d'une misérable servitude. Il est satisfait, puisque ses frères le sont ; et pour ce qui regarde sa liberté propre, il la méprise si fort, qu'il est toujours prêt de l'abandonner pour le moindre des chrétiens captifs, ne désirant d'être libre que pour s'engager de nouveau en faveur des autres esclaves. Voyez ce que lui apprend un Dieu rédempteur. On veut l'engager à la cour, dans les liens de la fortune : il le refuse, et il court pour se charger d'autres liens ; ce sont les liens de Jésus-Christ.
Je ne sais si je pourrai vous faire comprendre cequQ Dieu me met dans l'esprit, pour exprimer les tiranspoirts de la charité de ce grand homme». Il me semble, en vérité, chrétiens ,. qu'il goûte mieux dans les autres U douceur delà liberté, qu'il ne le ferait en lui-même. Car le plaisir d'être libre,, quand il s'attache à nou3-mêmes.
étant un fruit de notre amour-propre , le chrétien doit craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible. Quand estrce donc4in homme de Dieu goûtera le plaisir ^yM> de la liberté danià toute son étendue? Quand il ne la goûtera que dans ses frères affranchis. Telles sont les délices de Pierre Nolasque. Pendant qu'il est dans les fers, il ressent tout le plaisir et toute la joie de ceux qu'il a délivrés; et il le ressent d'autant plus, que cette joie ne le flatte qu'en le dépouillant de lui-môme, pour lui faire trouver son repos dans le repos de ses frères.
Telle est la joie du Dieu rédempteur. Écoutez le divin ap6tre : Praposito sibi gaudio suslinuit crucem ^ : a II <( a enduré la croix, s'étant proposé une grande joie. » Quelle joie pouvait goûter ce divin Sauveur dans cette langueur, dans cette tristesse, dans cet ennui accablant dans lequel sa sainte àïneétait abîmée? Quelle joie, dis-je, pouvaii-il goûter, qui ait fait dire à l'apôtre : Proposilo sibi gaudio? Joie divine, joie toute céleste et digne d'un Dieu Sauveur, la joie d'affranchir les hommes captifs, en donnant son àme pour eux.
Pour tirer quelque utilité d'un si grand exemple, faisons cette observation, que nous devons honorer la charité d'un Dieu rédempteur en deux manières différentes. Nous la devons honorer par une généreuse indépendance, nous la devons honorer par une extrême sujétion. Car, ainsi que nous avons dit, un Dieu ge prodiguant pour les âmes, nous apprend également à nous estimer et à nous mépriser nous-mêmes. L'estime que nous devons avoir de nous-mêmes nous rend libres et indépendants ; le mépris que nous devons faire de nous-mêmes nous doit rendre esclaves volontaires, pour honorer la charité
' Hebr., xii, 2.
de celui qui, étant libre et indépendant^ s*est assujetti pour notre salut à des extrémités si cruelles.
Saint Paul parle ainsi aux fidèles : « Vous avez été a achetés d'un prix infini^ ne vous rendez pas esclaves a des hommes ^ » Rachetés d'une si grande rançon^ ne ravilissez pas votre dignité : vous qu'un Dieu a daigné payer au prix de son sang^ ne soyez pas dépendants des hommes mortels ; ne prodiguez pas une liberté qui a tant coûté à votre Sauveur. Tel est le précepte de Tapôtre; et il semble que Pierre Nolasque agit au contraire ; et je vois que, pour imiter un Dieu rédempteur, il se rend esclave des hommes, et des hommes ennemis de Dieu. Entendons le sens de Fapôtre : « Vous qui èles rachetés par « un si grand prix, ne vous rendez pas, dit-il, service teurs des hommes. » Ne vous rendez pas les esclaves de leurs vanités; mais rendez-vous esclaves de leurs hesoins. Ne vous rendez pas leurs esclaves en adhérant à leurs erreurs , mais leurs esclaves en soulageant leurs nécessités. Ne vous rendez pas leurs esclaves par une vaine complaisance ; mais rendez-vous leurs esclaves par une charité sincère et compatissante : Per charilalem serviteinvicem*. Entrons dans le détail de cette morale. Un de vos amis vous aborde, un de ces amis mondains qui vous aiment pour le siècle et les vanités : il vous veut donner un sage conseil. Comnie il vous honore et qu'il vous estime, il désire votre avancement : c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue, peut-être malicieuse ; d'engager ce grand dans vos intérêts, peut-être au préjudice de votre conscience. Prenez garde soigneusement, et ne vous rendez pas esclaves des hommes. Entrez en considération de ce que vous êtes, pensez ce qu'un Dieu a donné pour vous.
' 1. Cor., VII, 23. — ^Galat.y v, 13.
Quand on vous représente ce que vous valez, pour vous engager dans des desseins ambitieux : Vous neme connaissez pas tout entier, je vaux infiniment davantage : ne vous mettez pas tout seul dans la balance, pesez-vous, dit saint Augustin, avec votre prix : Àppmde te cum prelio luo ' ; et si vous savez estimer votre âme , vous verrez qu'aucune chose n'est digne de vous , qui ne soit digne premièrement de Jésus-Christ même. Vous êtes digne de cet emploi, vous dit-on : mais est-il digne de ce que je suis ? devez-vous répondre. Ne soyons donc pas si vils à nous-mêmes, nous qui sommes si précieux au Dieu rédempteur, que nous nous rendions esclaves des complaisances mondaines. C'est ainsi que nous devons estimer notre àme, pour laquelle Jésus-Christ a donné la sienne.
Hais apprenons aussi à nous mépriser , et à dire avec Tapôtre : « Mon âme ne m'est pas précieuse». » Si nos frères ont besoin de notre secours, quelque indignes qu'ils nous paraissent de cette assistance, ne craignons pas de nous prodiguer pour les secourir. Car Jésus n'a pas dédaigné de prodiguer et sa vie, et sa divine personne , pour le salut des pécheurs. Méprisons donc saintement notre àme, ayons-la toujours en nos mains pour la prodiguer au premier venu : Anima mea in mani" bus meis semper*. sainte charité! rendez-moi captif des nécessités des misérables; disposez en leur faveur, non-seulement de mes biens, mais de ma vie et de ma personne. C'est ici qu'il faut pratiquer toutes ces contrariétés évangéliques, de perdre son àme pour la conserver, de la gagner en la prodiguant, de la rendre estimable par le mépris même.
' Enar. i\,in Psal. xxxii, n"4, t. IV. — * Ad., xx, 24. — * Ps, cxviii, 109.
Car en effet, chrétiens, quelle gloire, quelle grandeiir, quelle dignité dans ce mépris ! Saint Pierre Nolasque ne s^estime rien ; il s'appelle un vrai néant, et préfère la liberté du moindre esclave à la sienne. Et vous voyez qu'en se méprisant, il participe à la dignité du Sauveur des âmes , qui s'est montré non-seulement le Sauveur, mais encore le maître et le Dieu de tous, en se donnant volontairement pour tous.
Ah ! le zèle de Dieu me presse. Je ne veux plus que mon àme soit à moi-même. Venez, pauvres; venez, misérables, faites de moi ce qu'il vous plaira, je suis à vous, je suis votre esclave. Ce n'est pas moi , messieurs, en particulier qui vous parle ainsi; mais je vous exprime, comme je peux, les sentiments d'un vrai chrétien. Dieu! qui nous donnera que des âmes de cette sorte, libres par leur servitude, dégagées et indépendantes par leur dépendance, travaillent au salut des hommes? l'Église aurait bientôt conquis tout le monde. Car telle est la règle de l'Évangile : il faut que nous nous donnions à ceux que nous voulons gagner à Jésus-Christ. Voulons-nous les assujettir, il faut nous assujettir à leur service; et nous devons, pour ainsi dire, être leur conquête, pour les rendre capables d'être la nôtre. Pour» quoi est-ce qu'un Paul, un Céphas, un Apollo, et tant d'autres ouvriers fidèles, ont conquis tantd'àmes à notre Sauveur? C'est à cause qu'ils se donnaient sans retenue aux âmes : Omniavestrasunt: « Tout est à vous, ditl'apô- « tre *, et Paul, et Céphas, et Apollo ; » tout est à vous , encore une fois. C'est pourquoi tout était à eux, parce qu'ils étaient à tous sans réserve.
Dieu nous a fait connaître , en la vie de notre grand saint , l'efficace de cette charité si bienfaisante. On a vu
' 1. Cor., lit, 'n.
bE SAINT PIERRE NX)LASQUE. 337
Un mahométan , astrologue , médecin , parent du roi maure d'Andalousie ; c'est-à-dire , si nous l'entendons , un homme dans lequel tout combattait contre l'Évangile^ la religion^ la science^ la curiosité^ la fortune^ qui baissa néanmoins la tête sous le joug aimable de Jésus-Christ^ convaincu parle seul miracle delà charité de saint Pierre Nolasque. Il voyait un homme qui se donnait pour des inconnus ; l'image du mystère de la rédemption lui fit adorer l'original : il crut à la charité que Dieu a eue pour les hommes, en voyant celle que ce même Dieu inspirait aux hommes pour leurs semblables. Il n'eut point de peine à comprendre que ce grand œuvre de la rédemption, que les chrétiens vantaient avec tant de force, était réel et véritable, puisque l'esprit endurait encore , et se déclarait à ses yeux avec une telle efficace dans cet illustre disciple de la croix. Il se jette donc entre ses bras ; et non content de recevoir de lui lebs^tème, il lui demande l'habit de son ordre, avide de pratiquer ce qui l'avait gagné à l'Église : Si comprehendam in quo et comprehensus sum a Christo Jesu^. Ha ! si l'on voyait reluire en l'ÉgUse cette charité désintéressée, toute la terre se convertirait. Car qu'y aurait-il de plus efficace, pour faire adorer un Dieu se livrant pour tous , que d'imiter son exemple ? Hoc enim sentiU in vobis gudd et in Christo Jesu * : a Soyez c< dans la même disposition où a été Jésus-Christ. «> Renonçons donc à nous-mêmes, pour gagner nos frères; c'est à quoi nous invite saint Pierre Nolasque. Il y invite les autres; mais, mes pères, il vous y a dévoués : c'est le sujet de ma troisième partie.
* Philipp.^ m, 12. — * Ibià. ii, 5.
^liEFS-DOEtV. t)k^. bOSS. — T. I. 23
TROISIEME POINT
C'est un précepte de l'apôtre , de ne point considérer ce qui nous touche y mais ce qui touche les autres : Non quœ sua sunt singuli considérantes , sed ea quœ aliorum ' . C'est la perfection de la charité^ et c'est parla que nous nous montrons les véritables disciples de celui qui a méprisé son honneur^ qui a oublié sa propre personne^ qui a donné enfin son âme pour nous.
Ce précapte de saint Paul prend son origine de celui de Jésus-Christ même. Car écoutez comme il parle à ses saints disciples la veille de sa passion douloureuse : ce Je « vous donne ^ dit-il, un nouveau commandement, qui « est que vous vous aimiez les uns les autres comme je <c vous ai aimés. » lHandatumnovumdovobis^ ut diligatis invicem sicul dilead vos*. La force de ce précepte est dans ces paroles, a Comme je vous ai aimés : o et par là il faut que nous entendions que , comme il nous a aimés jusqu'à s'oublier soi-même pour notre salut, ainsi pou;' aimer nos frères dans la perfection qu'il désire , nous devons regarder, avec saint Paul, non ce qui nous touche en particulier, mais ce qui touche les autres.
N'est-ce pas pour cette raison qu'il nous a donné son saint corps, mémorial éternel de la charité infinie par laquelle il s'est donné pour notre salut? Il ne nous donne son corps que pour nous donner son esprit; car c'est lui qui nous a dit que « c'est l'esprit qui vivifie, et que la « chair par elle-même ne profite pas '.» Il nous donne son corps , afin de nous donner son esprit : et quel est l'esprit de Jésus , sinon cet esprit de charité pure , toujours prête à renoncer à soi-même, pour servir aux utilités et au salut du prochain? Ainsi ce divin Sauveur, non con-
* PMlipp. Il, 4. — ' Joan.f xiii, 34. — ' Joan., vi, G4.
tent (l'avoir pratiqué cette charité excellente , de se donner pour ses amis^ nous a laissé son esprit^ afin que nous ne soyons plus à nous-mêmes , mais à ceux qu'il a faits nos frères^ et non-seulement nos frères> mais nos propres membres.
C'est ici , mes révérends pères , que votre saint patriarche a imité poLrfaitement son divin modèle. Car après avoir pratiqué dans une si haute perfection cette grande charité du Sauveur des âmes , il en a fait votre loi^ et la règle de tout son ordre ; et il vous a obligés > nou'^seulemeait à exposer votre liberté, mais encore à l'engager effeetivement pour délivrer vos frères captifs. Il a voulu par là vous conduire au point le plus éminent de la vie régulière et religieuse.
En effet, qu'ont prétendu les auteurs de ces saintes institutions , sinon de conduire leurs disciples à l'entière abnégation de soi-même? On le peut faire de deux aortes. On renonce premièrement à soi-même , en mortifiant ses désirs par l'exercice de la pénitence. Mais on y renonce secondement, et d'une manière beaucoup plus parfaite , par la pratique de la charité fraternelle. Votre bienheureux instituteur n'a pas dédaigné la première voie : la vie qu'il vous a prescrite est une vie pénitente et mortifiée. Mais il a eu encore un dessein plus noble, et il a cru qu'il n'y avait rien de plus efficace pour vous détacher de vous-mêmes, que de vous nourrir dans cet esprit vraiment saint et vraiment chrétien , qui fait que votre vie, votre liberté, vos personnes même, sont entièrement dévouées au service et au salut du prochain.
Voilà une méthode admirable de surmonter l'amourpropre; car la nature de l'amour-propre, c'est de se borner en soi-même , de se nourrir de soi-même , de vivre entièrement pour soi-même. Voilà un amour captif, qui ne sort ni ne se répand au dehors. Voulez-vous vous af-
3i0 PANEGYRIQUE DE' SAINT PIERRE NOLASQUE.
franchir de sa tyrannie? Dilatez-vous : Dilalamini cl vos *. Laissez sortir ce captif > laissez coukr sur le prochain cet amour que vous avez pour vous-mêmes; aimoz vos frères conmie vous-mêmes^ selon le précepte de l'Évangile*. Ne voyez-vous pas, chrétiens, que Tamour, auparavant trop captif , commence à s'affranchir en se dilatant? Ce n'est plus un amour-propre , qui n'aime rien que soi*-mème ; c'est im amour de société, qui aime le prochain comme soi-même : et s'il peut aller à ce point que de l'aimer plus que soi-même, le préférer à soimême, procurer son bien et son avantage aux dépens de sa liberté et de sa propre personne, comme saint Pierre Nolasque Ta pratiqué, et conmie il l'a ordonné à ses religieux , amour-propre , tu es détruit jusqu'à la racine ; un amour divin et céleste a succédé en ta place , qui , nous arrachant à nous-mêmes, fait que nous nous ^trouvons plus parfaitement dans l'amour de Jésus- Christ notre Sauveur, et dans l'unité de ses membres.
' n. Cor,f VI, 13. — * Marc, xii, 31.
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