I. Joan.f V
Quand je considère^ messieurs^ tant de sortes de eruautés <]u'on a exercées sur les chrétiens^ pendant l'espace de quatre cents ans , avec une fureur implacable , je méditç souvent en moi-même pour quelle cause il a plu à Dieu , qui pouvait choisir des moyens plus doux^ qu'il en ait coûté tant de sang pour établir son Église. En effets si nous consultons la faiblesse humaine, il est malaisé de comprendre comment il a pu se résoudre à souffrir qu'on lui immolât tant de martyrs , lui qui avait rejeté dans sa nouvelle alliance les sacrifices sanglants; et après avoir épargné le sang des taureaux et des boucs^ il y a sujet de s'étonner qu'il se soit plu^ durant tant de siècles à voir verser celui des hommes^ et encore celui de ses serviteurs, par tant d'étranges supplices. Et toutefois, chrétiens, tel a été le conseil de sa providence; et je ne crains point de vous assurer que c'est un conseil de miséricorde. Dieu ne se plaît pas dans le sang; mais il se Çlalt dans le spectacle de la patience. Dieu n'aime pas
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la cruauté, mais il aime une vertu éprouvée; et s'il la fait passer par un examen laborieux , c'est qu'il sait qu'il aie pouvoir de la récompenser selon ses mérites. Si saint Victor avait moins souffert , sa foi n'aurait pas montré toute sa vigueur; et si les tyrans l'avaient épargné, ils lui auraient envié ses couronnes. Dieu nous propose le ciel comme une place qu'il veut qu'on lui enlève et qu'on emporte de force; afin que, non contents du salut, nous aspirions encore à la gloire, et qu'étant non-seulement échappés des mains de nos ennemis, mais encore ayant surmonté toute leur puissance, nous puissions dir^ avec l'apôtre : ffœc est Victoria quœ vincit mundum , fides. nostra.
Pour prendre ces sentiments généreux s'il ne fallait que de grands exemples, j'espérerais quelque effet extraordinaire de celui de l'invincible Victor , dont la constance s'est signalée par un martyre si mémorable : mais comme ces nobles désirs ne naissent pas de nous-mêmes, recourons à celui qui les inspire, et demandons-lui son Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.
Comme c'est le dessein du Fils de Dieu de n'avoir dans sa compagnie que des esprits courageux , il ne leur propose aussi que de grands objets et des espérances glorieuses; il ne leur parle que de victoires, partout il ne leur promet que des couronnes, et toujours il les entretient de fortes pensées. Entre tous les fidèles de Jésus- Christ, ceux qui se sont le plus remplis de ces sentiments, ce sont les bienheureux martyrs, que nous pouvons appeler les vrais conquérants et les yrais triomphateurs de l'Église. Encore que leurs victoires aient des circonstances sans nombre qui en relèvent l'éclat, néanmoins la gloire qu'ils se sont acquise dépend principalement do trois choses, dont la première est la cause de leur mar-
tyre, la Seconde le fruit, la troisième la perfection. La cause de leur martyre y c'a été le mépris des idoles. Le fruit de leurs souffrances et de leur martyre^ c'a été la conversion des peuples; et enfin ce qui en fait la perfection^ c'est qu'ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes , et qu'ils ont signalé leur fidélité par l'effusion de leur sang. Voilà ce que j'appelle la perfection , suivant cette parole de l'Évangile : « Il n'y a point de charité plus grande <c que de donner sa vie pour ceux qu'on aime : d Majorent charitatem nemo habet, ut animam suam pomt quispro atnieis suis ^
C'est^ ce me semble^ de ces trois chefe que se doit tirer principalement la gloire des saints martyrs^ et c'est aussi sur ce fondement que je prétends appuyer, messieurs, celle de l'invincible Victor, patron de cette célèbre abbaye. Ufut produit devant les idoles par Tordre des juges romains , afin qu'il leur offrit de l'encens ; et non coûtent de le refuser avec une fermeté inébranlable, d'un coup de pied tpi'il leur donne, il les renverse par terre. C'est pour cette cause qu'il a enduré de si cruels supplices. Hais c'est peu pour le Dieu vivant qu'on ait fait tomber à ses pieds des idoles muettes et inanimées ; c'est une trop faible victoire : ce qui le touche le plus , c'est que les hommes , ses vives images, sur lesquels il a empreint les traits de sa face, adorent ces images mortes, par lesquelles une ignorance grossière a entrepris de figurersadivinité. Victor généreux^ Victor, aprèsavoirdétruit ces vains simulacres, travaille à lui gagner les hommes, sesvivantesimages; Victor s'y applique de toute sa force; et j'apprends de l'historien de sa vie que, pendant qu'il a été prisonnier, il a heureusement converti ses gardes, il a fidèlement confirmé ses frères. Peut-il mieux
loan.y.xyy 13.
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servir Dieu , et avec plus de fruit , que de travailler si utilement à retenir ses troupes dans la discipline^ e4 même à les fortifier de nouveaux soldats pendant que la puissance ennemie t&che de les dissiper par la crainte? C'est le fruit de cet illustre martyre ; mais ce qui en a lait la perfection, c'est que l'invincible Victor, non con^ tent d'avoir si bien conduit au combat la milice du Fils fie Dieu, a encore payé de sa personne, en mourant ' oar l'amour de lui dans des tourments sans exemple , ot lui a saciiiiè sa vie. C'est ainsi qu'il a surmonté le monde; et ce qu'il prétend par cette victoire, c'est de faire triompher Jésus-Christ.
En effet vous triomphez, ô Jésus t et Victor fait éclater aujourd'hui votre souveraine puissance sur les fausses divinités , sur vos élus , sur lui-même : sur les fausses divinités, en les détruisant devant vous; sur ceux que vous avez choisis, en les affermissant dans votre service ; et enfin sur lui-même , en s'immolant tout entier*à votre gloire. C'est ce qu'a fait le grand saint Victor, c'est ce qui doit aujourd'hui vous servir d'exemple ; et Dieu veuille que je vous propose avec tant de force les viotoires de ce saint martyr, que vous soyez enflammés de la même ardeur de vaincre le monde!
PREMIER POINT
Quel est ce concours de peuple que je vois fondre de toutes parts en la place publique de Mcorseille ? quel spectacle les y attire? quelle nouveauté les y mène? Mais quel est cet homme intrépide que je vois devant cette idole , et que l'on presse, par tant de menaces , de lui présenter de l'encens, sans pouvoir fléchir sa constance ni ébranler sa résolution? Sans doute c'est cet illustre Victor, la fleur de la noblesse de Marseille, qui, étant
pressé de se déclarer sur le sujet de la religion^ a confessé hautement la foi chi^étienne en présence de toute Tarmée y dans laquelle il avait servi avec tant de gloire^ et a renoncé volontairement à l'épée, au baudrier et aux autres marques de la milice^ si considérables par tout Fempire , si convenables à sa condition , pour porter les caractères de Jésus-Christ , c'est-à-dire des chaînes aux pieds et aux mains , et des blessures dans tout le corps y déchiré cruellement par xnille supplices. Car depuis ce jour glorieux, auquel notre invincible martyr préféra les opprobres de Jésus-Christ aux honneurs de la milice romaine, on n'a cessé de le tourmenter par des cruautés inouïes, sans lui donner aucun relâche, et on lui préparé encore de plus grands tourments.
Hais avant qpe de Texposer aux nouvelles peines qu'une fm[*eur inventive a imaginées, les magistrats résolurent de lui présenter publiquement la statue de leur Jupiter. Us espéraient, messieurs, que son corps étant épuisé par leç souffrances passées , et son esprit troublé par la crainte des maux à venir , dont Ton exposait à ses yeux le grand et terrible appareil , la faiblesse humaine abattue, pour détourner l'effort de cette tempête, laisserait enfin échapper quelque petit signe d'adoration. C^en était assez pour les satisfaire; et ils avaient raison de se contenter des plus légères grimaces, sachant bien qu'un homme qui peut se l'ésoudre à n'être chrétien qu'à demi cesse entièrement de l'être , et que le cœur ne se pouvant partager entre la vérité et Terreur, toute la foi est renversée par la moindre démonstration d'infidélité.
Voilà donc notre saint martyr devant Fidole de ce Jupiter, père prétendu des dieux et des hommes. Tout le peuple se prosterne à terre; el cette multitude aveugle, qui ne craint pas les coups de la main de Dieu,
tremble devant Touvrage de la main des hommes. Grand et admirable Victor, quelles furent alors vos pensées? Telles que le Saint-Esprit nous les représente dans le cœur du divin apôtre : IncilabaUur êpiritus ejus in ipso , videm idololatriœ dedilam civitatem ^ : a Son es- « prit était pressé et violenté en lui-même , voyant cette « multilude idolâtre : » ce spectacle lui était plus dur que tous ses supplices. Tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il les jetait sur ce peuple avec une tendre compassion de son aveuglement déplorable. Sont-ce là, disait-il, ô Dieu vivant! sont-ce là les dieux que Ton vous oppose? Quoi! est-il possible qu'on se persuade que je puisse abaisser devant cette idole ce corps qui est destiné pour être votre victime , et que vous avez déjà consacré (Mtr tant de souffrances? Là, plein de zèle et de jalousie pour la gloire du Dieu des armées , et saintement indigné qu'on le crût capable d'une lâcheté si honteuse, il tourne sur cette idole un regard sévère, et d'un coup de ]>iéd il la renverse devant tout ce peuple qui se prosternait à ses pieds : il la brise , il la foule aux pieds , et il surmonte le monde en détruisant les divinités qu'il * élève contre le vrai Dieu, qui a fait le ciel et la terre. Une voix retentit de toutes parts : Qu'on venge l'injure des . dieux immortels ! liais pendant que les juges irrités exercent leur esprit cruel à inventer de nouveaux supplices, et que Victor attend d'un visage égal la fin de leurs délibérations tragiques, rentrons en nous-mêmes, messieurs, et tirons quelque instruction de cet acte de piété héroïque.
Ne nous persuadons pas que l'idolâtrie soit détruite , sous prétexte que nous ne voyons plus parmi nous ces idoles grossières et matérielles que l'antiquité aveugle
adorait. Il y a une idolâtrie spirituelle qui règne encore par toute la terre, il y a des idoles cachées que nous adorons en secret au fond de nos cœurs; et ce que saint Paul a dit de l'avarice S que c'était un culte d'idoles, se doit dire de la même sorte de tous les autres péchés qui nous captivent sous leur tyrannie. De là vient ce beau mot de TertuUien , que a le crime de l'idolâtrie a est tout le sujet du jugement : » Totacat^sa judicii idololatria*. Quoi donc! est-il véritable que Dieu ne jugera que les idolâtres^ et tous les autres pécheurs jouiront-ils de l'impunité? Chrétiens, ne le croyez pas, ce n'est pas le dessein de ce grand homme , d'autoriser tous les autres crimes; mais c'est qu'il prétend qu'en l'idolâtrie tous les autres sont condamnés; mais c'est qu'il estime que ridolâtrie se trouve dans tous les crimes ; qu'elle est comme un crime universel , dont tous les autres ne sont que des dépendances. Il est ainsi, chrétiens : nous som-* mes des idolâtres lorsque nous servons à nos convoitises. Humiliooïhnous devant notre Dieu d'être coupables de ce crime énorme ; et afin de bien comprendre cette vérité , qui nous doit couvrir de confusion, faisons une réflexion sérieuse sur les causes et sur les effets de l'idolâtrie : par là nous reconnaîtrons aisément qu'il y en a bien peu parmi nous qui soient tout à fait exempts de ee crime.
Le principe de l'idolâtrie , ce qui l'a fait régner dans le genre humain , c'est que nous nous sommes éloignés de Dieu , et attachés à nous-mêmes ; et si nous savons entendre aujourd'hui ce que fait en nous cet éloignem^nt , et ce qu^y produit cette attache , nous aurons découvert la cause évidente de tous les égarements des idolâtres. Quand je dis que nous nous sommes éloignés de
' Ephrs., V, 5. — * Deldolol., n" 1.
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Dieu^ je ne prétends pas^ chrétiens^ que nous en ayons perdu toute idée. 11 est vrai que si Thomme avait pu éteindre toute la connaissance de. Dieu, la malignité de son cœur Taurait porté à cet excès. Hais Dieu ne Ta pas permis : il se montre à nos esprits par trop d'endroits, il se grave en trop de manières dans nos cœurs : Non sine testimonio. semeiipsum reliquit \ L'homme qui ne veut pas le connaître , ne peut le méconnaître entièrement ; et cet étrange combat de Dieu qui s'approche de l'homme , de l'homme qui s'éloigne de Dieu , a produit ce mons-^ trueux assemblage que nous remarquons dans l'idolâtrie. C'est Dieu , et ce n'est pas Dieu qu'on adore : c'est le nom de Dieu qu'on emploie^ maison en détruit la grandeur^ a en communiquant à la créature ce nom in- <c communicable ^ » incommunicabilenamm*: mais on en perd toute T énergie, en répandant Sur plusieurs ce qui n'a de majesté qu'en l'unité seiile.
D'où est venu ce dessein à l'homme, sinon de l'instinct du serpent trompeur , qui a dit à nos premiers pères : « Vous serez comme des dieux ^ ? » Saint Basile de Seleusie dit que , proférant ces paroles , il jetait dès l'origine du monde les fondements de l'idolâtrie ^. Car dès lors il commençait d'inspirer à l'homme le désir d'attribuer à d'autres suietsce qui était incommunicable, et Faudace de multiplier ce qui devait être toujours unique. Fottô serez, voilà cette injuste communication; des dieux, voilà cette multiplication inj urieuse : tout cela pour avilir la Divinité. Car comme nul autre que Dieu ne peut soutenir ce grand nom, le commiuniquer, c'est le détruire : et comme toute sa force est dans l'unité, le multiplier , c'est l'anéantir. C'est à quoi tendait l'impiété par tant de divisions et tant de partages, de tourner enfin
' Acl., XIV, 16. — ' Sap.y XIV, 21. — ' Gen.jïH, 5. — '^ Oral, ili, Biblioth. Patr, Liîgd.
le nom de Dieu en dérision, ce nom auguste, si redoutable. C'est pourquoi, après avoir divisé la Divinité, premièrement par ses attributs, secondement par ses fonctions , ensuite par les éléments et les autres parties du monde , dont l'on a fait un partage entre les aînés et les cadets, comme d'une terre ou d'un héritage, on est venu à la fin à une multiplication sans ordre et sans bornes, jusqu'à reléguer plusieurs dieux aux foyers et aux cuisines ; on en a mis trois à la seule porte. Aussi saint Augustin reproche-t-il aux païens, « qu'au lieu qu'il n'y a a qu'un portier dans une maison, et qu'il suffit parce a que c'est un homme; les hommes ont voulu qu'il y a eût trois dieux : » Unum quisque domui suce ponit ostiarium, et quia homo est, omnino sufficit : très deos istipoiuerunt ^ A quel dessein tant de dieux, sinon pour dégrader ce grand nom, et en avilir la majesté? Ainsi vous voyez, chrétiens, que l'homme s'étant éloigné de Dieu, ce qu'il n'a pu entièrement abolir, je veux dire son nom et sa connaissance, il l'a obscurci par l'erreur, il l'a corrompu parle mélange, il l'a anéanti par le partage. Mais passons encore plus loin , et remarquons maintenant que ce qui l'a poussé à ces erreurs, c'est un désir caché qu'il a dans le cœur de se déifier soi-même. Car depuis qu'il eut avalé ce poison subtil de la flatterie infernale, « Vous serez comme des dieux, » s'il avait pu ouvertement se déclarer Dieu, son orgueil se serait emporté jusqu'à cet excès. Hais se dire Dieu, chrétiens, et cependant se sentir mortel , l'arrogance la plus aveugle en aurait eu honte* Et de là vient, messieurs, je vous prie d'observer ceci en passant, que nous lisons dans l'histoire sainte • q\ie le roi Nal)uchodonosor , exigeant de son peuple les honneurs divins , n'osa les demander
* De Civit. Dei, lib. IV, cap. vu. — * Dan., m, 5.
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pour sa personne, et demanda qu'on les rendit à sa statue. Quel privilège avait cette image ^ pour mériter l'adoration plutôt que Toriginal? Nul saos doute ; mais il agissait ainsi par un certain sentiment que cette présence d'un homme mortel , incapable de soutenir les honneurs divins y démentirait trop visiblement sa prétention extravagante. L'homme donc étant empêché par sa misérable mortalité , conviction trop manifeste de sa faiblesse^ de se porter lui-même pour Dieu . et tDicfaant néanmoins . autant qu'il pouvait, d'attacher la Divinité à soi-même, il lui a donné premièrement une forme humaine ; ensuite il a adoré ses propres ouvrages; après il a fait des dieux de ses passions; il en a fait même de ses vices. Enfin ne pouvant s'égaler à Dieu , il a voulu mettre Dieu au-dessous de lui, il a prodigué le nom de Dieu , jusqu'à le donner aux animaux et aux plus indignes reptiles. Et cela pour quelle raison , sinon pour secouer le joug de son souverain ; afin que la majesté de Dieu étant si étrangement avilie , et l'homme n'ayant plus devant les yeux ni l'autorité de son nom , ni les conduites de sa providence, ni la crainte de ses jugements, n'eût plus d'autre règle que sa volonté , plus d'autres guides que ses passions , et enfin plus d'autre Dieu que lui-même? c'est à quoi aboutissaient à la fin toutes les inv^itions de l'idolâtrie.
C'est ce qui a porté le grand saint Victor à renverser uvec tant de zèle les idoles , par lesquelles les hommes ingrats tâchaient de renverser le trtoedeDieu pour n'adorer que leurs fantaisies. Hais revenez, illustre martyr : d'autres idoles se sont élevées, d'autres idolâtres rem- {dissent la terre ; et sous la profession du christianisme, ils présentent de Tencensdans leur conscience à de fausses divinités. Et certainement, chrétiens, s'il est vrai, comme je l'ai dit, que l'aliénation d'avec Dieu et
rattachement à nou^-mémes sont la cause de Tidolâlrie ; si d'ailleurs nous reconnaissons en nous ces deux vices, et si fortement enracinés^ comment pouvons-nous nous persuader que nous soyons exempts de ce crime, dont nous portons la source en nous-mêmes? Non , non, mes frères , ne le croyons pas : l'idolârtrie n'est pas renversée; elle n'a fait que changer de forme , elle a pris seulement un autre visage.
Cœur humain , abîme infini , qui dans tes profondes retraites caches tant de pensées différentes, qui s'échappent souvent à tes propres yeux, si tu veux savoir ce que tu adores et à qui tu présentes de l'encens, regarde seulement où vont tes désirs : car c'est là Tencens que Dieu veut, c'est le seul parfum qui lui plaît. Où vontils donc ces désirs? de quel côté prennent-ils leur cours? * où se tourne leur mouvement ? Tu le sais, je n'ose le dire ; mais de quelque côté qu'ils se portent, sache que c'est là ta divinité : Dieu n'a plus que le nom de Dieu; cette créature en reçoit l'hommage, puisqu'elle emporte l'amour que Dieu demande. Mais comme nous avons vu ■<lans l'idolâtrie , que l'homme, s'étant une fois -donné la licence de se faire des dieux à sa 'mode, les a multipliés sans aucune mesure , il nous en arrive tous les jours de même : car quiconque s'éloigne de Dieu,rindigence de la créature l'obligeant à partager sans fin ses affections, il ne se contente pas d'une seule idole. Où l'on a trouvé le plaisir, on n'y trouve pas la fortune; ce qui satisfait l'avarice ne contente pas la vanité : l'homme a des besoins infinis; et chaque créature étant bornée, ce <|ue l'une ne donne pas, il faut nécessairement l'emprunter de l'autre. Autant d'appuis que nous y cherchons, autant nous faisons-nous de maîtres; et ces maîtres que nous mettons sur nos têtes, craindrons-nous de les appeler nos divinités? Et ne sont-ils pas plus que
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nos dieux, si je puis parler delà sorte, puisque nous les préférons à Dieu môme ?
Mais pour nous convaincre ^messieurs , d'une idolâtrie plus criminelle, considérons, je vous prie, quelle idée nous avons de Dieu. Qui de nous ne lui donne pas une forme et une nature étrangère, lorsqu'ayant le cœul» éloigné de lui, nous croyons néanmoins Thonorer par certaines prières réglées que nous faisons passer sur le bord des lèvres par un murmure inutile? et celui qui croit l'apaiser en lui présentant par aumônes quelque partie de ses rapines; et celui qui, observant dans sa sainte loi ce qu'il trouve de plus conforme à son humeur, croit par là s'acquérir impunément tout le reste ; et celui qui, multipliant tous les jours ses crimes, sans prendre aucun soin de se convertir, ne parle que de pardon, et ne prêche que miséricorde: en vérité, messieurs, se figure-tril Dieu tel qu'il est? Eh quoi ! le Dieu des chrétiens est-ce un Dieu qui se paie de vaines grimaces , ou qui se laisse corrompre par les présents, ou qui souffre qu'on se partage entre lui et le monde, ou qui se dépouille de sa justice pour laisser gouverner le monde par une bonté insensible et déraisonnable, sous laquelle les péchés seraient impunis? Est-ce là le Dieu des chrétiens? N'est-ce pas plutôt une idole formée à plaisir, et au gré de nos passions?
Et d'où est né en nous ce dessein, de faire Dieu à notre mode; sinon de ce vieux levain de l'idolâtrie, qui faisait crier autrefois à ce peuple : c< Faites-nous , faites^ « nous des dieux , » Fac nobis deos * ? Et pourquoi voulons-nous faire des dieux à plaisir, sinon pour dépouiller la Divinité des attributs qui nous choquent , qui contraignent la liberté ou plutôt la licence immodérée que
* Exod., xxxii> I»
nous donnons à nos passions; si bien que nous ne défigurons la Divinité^ qu'afin que le péché triomphe à son aise^ et que nous ne connaissions plus d'autres dieux que nos vices ^ et nos fantaisies^ et nos inclinations corrompues? Dans un aveuglement si étrange, combien faudra-t-il de Victors pour briser toutes les idoles par lesquelles nous excitons Dieu à la jalousie? Chrétiens, que chacun détruise les siennes : soit que ce soit Vénus ou l'impureté, soit que ce soit Mammone et l'avarice, donnons-leur un coup de pied généreux qui les abatte devant Jésus-Christ; car à quoi nous aurait servi de baiser ce pied vénérable, sacré dépôt de cette maison?
pied de l'illustre Victor, c'est par vos coups puissants que l'idole est tombée par terre ; ce tyran , qui vous a coupé, a cru vous immoler à son Jupiter; mais il vous a consacré à Jésus-Christ, et n'a fait que signaler votre victoire! C'est l'honneur de saint Victor, qu'il lui ait coûté du sang pour faire triompher Jésus-Christ; et il fallait pour sa gloire qu'en renversant un faux dieu , il offrit un sacrifice au véritable. Mes frères, imitons cet exemple; mais portons encore plus loin notre zèle; et, après avoir appris de Victor à détruire les ennemis de Jéisus-Christ , apprenons encore du même martyr à lui conserver ses serviteurs. 11 a fait l'un et l'autre avec courage : il a renversé par terre les ennemis du Fils de Dieu. Voyons maintenant comment il travaille à lui conserver ses serviteurs : c'est ma deuxième partie.
SECOND POINT
C'est un secret de Dieu , de savoir joindre ensemble l'affranchissement et la servitude, et saint Paul nous l'a expliqué, en la première épltre aux Corinthiens, lorsqu'il a dit ces belles paroles ; « Le fidèle qui est libre