CHEFS- D'OECV. DE BOSS. — T. L
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« est serviteur de Jésus-Christ : d Qm in Domino vocattLs est servus, libertus est Domini; similiter qui liber voeahAS est y servus est Christi^. Ce tempérament merveilleux^ qu'apporte le saint ap6tre à la liberté par la contrainte^ à la contrainte par la liberté^ est plein d'une sage conduite^ et digne de Tesprit de Dieu. Celui qui est libre 9 messieurs^ a besoin qu'on le modère et qu'on le réprime; et celui qui est dans la servitude a besoin qu'on le soutienne et qu'on le relève. Saint Paul a fait l'un et l'autre en disant à l'affranchi , qu'il est serviteur; et au serviteur, qu'il est affranchi. Par la première de ces paroles il donne comme un conti*e*poids à la liberté, de peur qu'elle ne s'emporte : il semble, par la seconde, qu'il l&che la main à la contrainte, de peur qu'elle ne se laisse accabler; et il nous' apprend par toutes les deux cette vérité importante, que le chrétien doit mêler dans toutes ses actions et la liberté et la contrainte. Jamais tant de liberté, que nous n'y donnions toujours quelques bornes qui nous contraignent; et jamais tant de contrainte, que nous ne nous sachions toujours conserver une sainte liberté d'esprit, et joindre par ce moyen la liberté et la servitude.
Mais cette liberté et cette contrainte, qui se trouvent jointes selon l'esprit dans tous les véritables enfants de Dieu , il a plu à la PrQvidence qu'elles fussent unies en notre martyr, même selon le corps, et en le prenant à la lettre. Son historien nous apprend une particularité remarquable : c'est qu'ayant été arrêté par ordre de l'empereur pour la cause de l'Évangile, il demeurait captif durant tout le jour, et qu'un ange le délivrait toutes les nuits; tellement que nous pouvons dire qu'il était prisonnier et libre. Mais ce qui fait le plus à notre
» I. Cor. y VII, 22.
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sujet, c'est que, dans l'un et l'autre de ces deux états , il travaillait toujours au salut des âmes; puisqu'ainst que nous lisons dans la même histoire , étant renfermé dans la prison, il convertissait ses propres gardes, et qu'il « n'usait de sa liberté que pour affermir en Jésus- « Christ l'esprit de ses frères , » ut christianorum paveniia corda canfirmareL
Durant le temps des persécutions , deux spectacles de piété édifiaient les hommes et les anges; les chrétiens en prison , et les chrétiens en liberté, qui semblaient en quelque sorte disputer ensemble à qui glorifierait le mieux Jésus-Christ, quoique par des voies différentes; et il faut que je vous donne en peu de paroles une description de leurs exercices : mon sujet en sera éclairci, et votre piété édifiée. Faisons donc, avant toutes choses , la peinture d'un chrétien en prison. Dieu, que son visage est égal et que son action est hardie! mais que cette hardiesse est modeste, mais que cette inodestie est généreuse! et qu'il est aisé de le distinguer de ceux que leurs crimes ont mis dans les fers! qu'il sent bien qu'il souffre pour la bonne cause, et que la sérénité de ses regards rend un illustre témoignage à son innocence ! Bien loin de se plaindre de sa prison , il regarde le monde, au contraire, comme une prison véritable. Non, il n'en connaît point de plus obscure, puisque tant de sortes d'erreurs y éteignent la lumière de la vérité; ni qui contienne plus de criminels, puisqu'il y en a presque autant que d'hommes; ni de fers plus .dm s que les siens, puisque les âmes mêmes en sont enchaînées; ni de cachot plus rempli d'ordures, par l'infection de tant de péchés. Persuadé de cette pensée, « il croit « que ceux qui l'arrachent du milieu du monde , en « pensant le rendre captif, le tirent d'une captivité plus « insupportable , et ne le jettent pas tant en prison
« qu'ils ne Ten délivrent réellement : » Si rtcogiUmus ipsum magis mundum carcerem esse, exisse vos e carcere, quam in carcerem introisse inlelligemus^.
Ainsi dans ces prisons bienheureuses dans lesqu^es les saints martyrs étaient renfermés^ ni les plaintes^ ni les murmures y ni l'impatience , n'y paraissaient pas : elles devenaient des temples sacrés^ qui résonnaient nuit et jour de pieux cantiques. Leurs gardes en étaient émus; et il arrivait, pour l'ordinaire, qu'en gardant les martyrs ils' devenaient chrétiens. Celui qui gardait saint Paul et Silas fut baptisé par Tapôtre * : les gardes de notre saint se donnèrent à Jésus-Christ par son entremise. G'estainsique ces bienheureux prisonniers avaient accoutumé de gagner leurs gsirdes; et à peine en pouvait-on trouver d'assez durs pour être à l'épreuve de cette corruption innocente. Mais s'ils travaillaient à gagner leurs gardes, ce n'était pas pour forcer leurs prisons; ils ne tâchaient, au contraire, de les attirer, que pour les rendre prisonniers avec eux , et en faire des compagnons de leurs chaînes. Longin, Alexandre et Félicien, qui étaient les gardes de saint Victor, les portèrent avec lui, et sont arrivés devant lui à la couronne du martyre. gloire de nos prisonniers, qui, tout chargés qu'ils étaient de fers, se rendaient maîtres de leurs propres gardes, pour en faire des victimes de Jésus- Christ ! Voilà, messieurs, en peu de paroles la première partie du tableau ; tels étaient les chrétiens en prison.
Hais jetez maintenant les yeux sur ceux que la fureur publique avait épargnés : voici quels étaient leurs sentiments. Us avaient honte de leur liberté, et se la reprochaient à eux-mêmes; mais ils entraient fortement dans cette pensée, que Dieu ne les ayant pas jugés dignes delà
* Teriul. ad Mart, n° 2. — ^ Act.y xvi, 33,
glorieuse qualité de ses prisonniers y il ne leur laissait leur liberté que pour servir ses martyrs. Prenez, mes frères, ces sentiments que doit vous inspirer Tesprit du christianisme , et faites avec moi cette réflexion importante : Dieu fait un partage dans son Église ; quelquesuns de ses fidèles sont dans les souffrances; les autres par sa volonté vivent à leur aise. Ce partage n'est pas sans raison, et voici sans doute le dessein de Dieu. Vous qu'il exerce par les afflictions , c'est qu'il veut vous faire porter ses marques ; vous qu'il laisse dans l'abondance, c'est qu'il vous réserve pour servir les autres. Donc, ô riches, ô puissants du siècle, tirez cette conséquence, que si, selon l'ordre des lois du monde, les pauvres semblent n'être nés que pour vous servir; selon les lois du christianisme, vous êtes nés pour servir les pauvres et soulager leurs nécessités.
C'est ce que croyaient nos ancêtres, ces premiers fidèles ; et c'est pourquoi, comme j'ai dit, ceux qui étaient libres pensaient n'avoir cette liberté que pour servir leurs frères captifs , et ils leur en consacraient tout l'usage. C'est pourquoi ^ messieurs , les prisons publiques étaient le commun rendez-vous de tous les fidèles ; nul obstacle > nu]le appréhension , nulle raison humaine ne les arrêtait : ils y venaient admirer ces braves soldats , Télite de l'armée chrétienne; et, les regardant avec foi comme destinés au martyre , martyr e$ désignait ^ , ils les voyaient tout resplendissants de l'éclat de cette couronne qui pendait déjà sur leurs têtes, et qui allait bientôty être appliquée. Us les servaient humblement dans cette pensée, ils les encourageaient avec respect; ils pourvoyaient à tous leurs besoins avec une telle^ profusion, que souvent même les infidèles, chose que vous ju-
' TertuL adMart.,n" 1.
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gérez incroyable, et néanmoins trèskbien avérée; sonvent, dis-je , les infidèles se mêlaient avec les martyrs . pour pouvoir goûter avec eux les fruits de la charité chrétienne : tant la charité était abondante, qu'elle faisait trouver des délices même dansThorreur des prisons.
Voilà, mes frères , les saints emplois qui partageaient les fidèles durant le temps des persécutions. Que vous étiez heureuse, 6 sainte Église, de voir deux si beaux spectacles : les uns souffraient pour la foi , les autres compatissaient par la charité; les uns exerçaient la pa- ' tience, et les autres la miséricorde; dignes certainement les uns et les autres d'une louange immortelle ! Car à qui donnerons-nous l'avantage? le travail des uns est plus glorieux , la fonction des autres est plus étendue ; ceuxlà combattent les ennemis , ceux*ci soutiennent les combattants mêmes. Mais que sert de prononcer ici sur ce doute, puisque ces deux emplois différents que Dieu partage entre ses élus, il lui a plu de les réunir en la personne de notre martyr? Il est prisonnier et libre , et il plait à notre Sauveur qu'il remporte la gloire de ces deux états. Victor désire ardemment de porter les marques de Jésus-Christ. Voilà deschaines, voilà des cachots, voilà une sombre prison : c'est de quoi imprimer sur son corps les caractères du Fils de Dieu, et leis livrées de sa glorieuse servitude. Hais Victor, accablé de fers, ne peut avoir la gloire d'animer ses frères. Allez, anges du Seigneur, et délivrez-le toutes les nuits, pour exercer cette fonction qu'il a coutume de remplir avec tant de fruit; faites tomber ces fers de ses mains; ôtez-lui ces chaînes pesantes, qu'il se tient heureux de porter pour la gloire de l'Évangile. Ah! qu'il les quitte à regret^ ces chaînes chéries et bien-aimées! Kais c'est pour les reprendre bientôt. Mais c'est trop de les perdre un moment; n'importe, Victoi* obéit. Quoiqu'il chérisse sapri-
son^ il est prêt de la quitter au premier ordre ; il n'a d'attachement qu'à la volonté de son Hattre : il est ce chrétien généreux dont parle Tertullien ^ : ChrisHanus etiam extra carcerem sœculo renunciavit , in carcere etiam carceri : c( Le chrétien , même hors de la prison , renonce au « siècle; et en prison^ il renonce à la prison même. »
Vous jugerez peut-être que ce n'est pas une grande épreuve de renoncer à une prison ? mais les saints martyrs ont d'autres pensées ; et ils trouvent si honorable d'être prisonniers de Jésus-Christ^ qu'ils ne se peuvent dépouiller sans peine de cette marque de leur servitude. Ce qui console Victor, c'est qu'il ne sort de ses fers que pour consoler les(i9iidèles , pour mssurer leurs esprits flottants^ pour les animer au martyre. C'est à quoi il passe les nuits avec une ardeur infatigable ; et après un si utile travail, il vient avec joie reprendre ses chaînes, il vient se reposer dans sa prison, et il se charge de nouveau de ce poids aimable que la foi de Jésus-Christ lui impose.
Mes frères, voilà notre exemple, telle doit être la liberté du christianisme. Qui nous donnera, ô Jésus, que nous nous rendions nous-mêmes captifs par l'amour de la sainte retraite, et que jamais nous ne soyons libres que pour courir aux offices de la charité? Heureux mille et mille fois celui qui ne trouve l'usage de sa liberté que lorsque la charité l'appelle ! Mais si nous voulons garder de la liberté pour les affaires du monde, gardons-en aussi pour celles de Dieu, et n'en perdons pas un si saint usage. mains engourdies de l'avare, que ne rompezvous ces liens de l'avarice qui vous empêchent de vous ouvrir sur les jmisôres du pauvre ! que ne brisez-vous ces liens qui ne vous permettent pas d'aller au secours
' Ad Mart, n° 2.
OU de rinnocént qu'on opprime, qu'une seule de vos paroles pourrait soutenir; ou du prisonnier qui languit, et que vos soins pourraient délivrer; ou de» cette pauvre famille qui se désespère , et qui subsisterait largement du moindre retranchement de votre luxe! Employez, messieurs , votre liberté dans ces usages chrétiens, consacrez-la auservice des pauvres membres de Jésus-Christ. Ainsi, en prenant part à la croix des autres , vous vous élèverez à la fin à cette grande perfection du christianisme, qui consiste à s'immoler soi-même : c*est ce qui nous reste à considérer dans le martyre de saint Victor.
TROISIÈME POINT
Pour tirer de l'utilité de cette dernière partie, où je dois vous représenter le martyre de saint Victor, je vous demande, mes frères, que vous n'arrêtiez pas seulement la vue sur tant de peines qu'il a endurées; mais que , remontant en esprit à ces premiers temps où la foi s'établissait par tant de martyres, vous vous mettiez vousmêmes à l'épreuve touchant Tamour de la croix, qui est la marque essentielle du chrétien. Trois circonstances principales rendaient la persécution épouvantable. Premièrement, on méprisait les chrétiens; secondement, on les haïssait : Eritis odio omnibus ^ ; enfin la haine passait jusqu'à la fureur : parce qu'on les méprisait^ on les condamnait sans procédures; parce qu'on les haïssait , on les faisait souffrir sans modération; parce que la haine allait jusqu'à la fureur, on poussait la violence jusqu'au delà de la mort. Ainsi , la vengeance publique n'ayant ni formaUté dans son exercice, ni mesure dans sa cruauté , ni borne dans sa. durée , nos pères en étaient réduits aux dernières extrémités. Mais pesons
' Matth., X, 22.
plus exactement ces trois circonstances pour la gloire de notre martyr et la conviction de notre l&cheté.
J'ai dit premièrement^ chrétiens, qu'on ne gardait avec nos ancêtres aucune formalité de justice parce qu'on les tenait pour des personnes viles, dont le sang n'était d'aucun prix : a c'était la balayure du monde, » omnium peripsema^; ce qui a fait dire à Tertullien : Chri^ tiani, destinatum morti genus* . Savez-vous ce que c'est que les chrétiens? C'est, dit-il, <t un genre d'hommes « destiné à la mort. y> Remarquez qu'il ne dit pas condamné , mais destiné à la mort ; parce qu'on ne les con* damnait pas par les formes, mais plutôt qu'on les regardait comme dévoués au dernier supplice par le seul préjugé d'un nom odieux : oves occmoni$, comme dit l'apôtre', a des brebis de sacrifices, des agneaux de a boucherie, » dont on versait le sang sans façon et sans procédures. Si le Tibre s'était débordé, si IcT pluie cessait d'arroser la terre, si les barbares avaient ravagé quelque partie de l'empire , les chrétiens en répondaient de leurs têtes ; il avait passé en proverbe : Cœlum stetU, causa christiani^. Pauvres chrétiens innocents, on ne sait que vous imputer, parce que vous ne vous mêlez de rien dans le monde, et on vous accuse de renverser tous les éléments et de troubler tout l'ordre de la nature ; et sur cela on vous expose aux bêtes farouches, parce qu'il a plu au peuple romain de crier dans l'amphithéâtre : a Christianos ad leones ! << Qu'on donne les chrétiens aux a lions! » Il fallait cette victime aux dieux immortels, et ce divertissement au peuple irrité, peut-être pour le délasser des sanglants spectacles des gladiateurs par quelque objet plus agréable. Quoi donc, sans formalité
» I. Cor., IV, 13. — » De Spectac, n" 1 . — ' Rom., viii, 36. — -♦ Apolog., n" 40. ~ 5 jftjd.
immoler une si grande multitude ! De quoi parleas-Tous^ de formalité? cela est bon pour les voleurs et les meurtriers; mais il n'en faut pas pour les chrétiens^ âmes viles et méprisables ^ dont on ne peut assez prodiguer le sang.
Victor, généreux Victor, quoi! ce sang illustre qui coule en vos veines serari-il donc répandu avec moins de forme que celui du dernier esclave? Oui, messieurs, pour professer le christianisme , il fallait avaler toute cette honte; mais voici quelque chose de bien plus terrible. Ordinairement, ceux que Ton méprise, on ne les juge pas dignes de colère; et ce foudre de Findignation ne frappe que sur les lieux élevés. C'est pourquoi David disait à Satil : a Qui poursuivez-vous ^ ô roi d'Isa raël? contre qui vous irritez-vous? Quoi I un si grand ce roi contre un ver de terre I » Canem mortuum perseque^ riSj et puKcBm tmum^. Il ne trouve rien de plus efficace pour se mettre à couvert de la colère de ce prince, que de se représenter comme unobjet tout à fait méprisable; et, en eâèt, on se défend de la fumeur des grands par la bassesse de sa condition. Les chrétiens toutefois , bien qu'ils soient le rebut du monde, n'en sont pas moins le sujet noaahseulemeni de la haine , mais encore de Tindignation publique; et malgré ce mépris qu'on a pour eux, ils ne peuvent obtenir qu'on les néglige. Tout le monde est armé contre leur faiblesse; et voici un effet étrange de cette colère furieuse. Dans les crimes les plus atroces , les lois ont ordonné de la qualité du supplice; il n'est pas permis de passer outre : elles ont bien voulu donner des bornes même à la justice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Il n'y avait que les chrétiens sur lesquels on n'appréhendait point de faillir , si ce n'est
« ï. Reg.,xx\\y 15.
eu les épargnant : a il leur fallait arracher la vie par ic toutes tes inventions d'une cruauté raffinée , p per atrociora gênera pctnarum, dit le grave TertuUien^
Car considérez^ je vous prie., ce qu'on n'a pas inventé contre saint Victor. On a soigneusement ramassé contre lui seul tout ce qu'il y a de force dans les hommes , dans les animaux, dans les machines les plus violentes. Qu'on l'attache sur le chevalet, et qu'il lasse durant trois jours des bourreaux qui s'épuisent en le flagellant, qu'un cheval fougueux etindompté le tralneà sa queue par toute la ville ou dans les revues de l'armée , au mi* lieu de laquelle il a paru si souvent avec tant d'éclat; qu'il laisse par toutes les rues non-seulement des ruisseaux de sang, mais même des lambeaux de sa chair: encore n'est-ce pas assez pour assouvir la haine de ses tyrans. Que veut-on faire de cette meule? quel monstre veut-on écraser et réduire en poudre? Quoi! c'est l'innocent Victor qu'on veut accabler de ce poids, qu'on veut mettre en pièces par ce mouvement! Eh! il ne faut pas tant de force contre un corps humain, que la nature a fait si tendre et si aisé à dissoudre. Mais la haine aveugle des infidèles ne pouvait rien inventer d'assez h(»Tible ; et la foi ardente des chrétiens ne pouvait ricfn trouver d'assez dur. Invente encore , s'il est possible .« quelque machine inconnue , 6 cruauté ingénieuse ! si tu ne peux abattre Victor par la violence , tâche de l'étonner par l'horreur de tes supplices. Il est prêt à en supporter tout l'dXort; sa patience surmontera toutes tes attaques, a II ne reçoit aucune blessure, qu'il ne « couvre par une couronne; il ne verse pas une goutte « de sang, qui ne lui mérite de nouvelles palmes ; il « remporte plus de victoires qu'il ne souffre de vio-
' De liesur. Carn., n" 8.
a lences : » Corana premit vulnera^ palma sanguinem obscurat f plus vicloriarum est qxuim injuriarum ^ . Mais enfin la matière manque : quoique le courage ne diminue paS; il faut que le corps tombe sous les derniers coups. Que fera la rage des persécuteurs? Ce qu'elle a fait aux autres martyrs , dont elle poursuivait les corps mutilés jusque dans le sein de la mort^ jusque dans Tasile de la sépulture. Elle en use de même contre notre saint ; et lui enviant jusqu'à un tombeau , elle le fait jeter au fond de la mer : mais, parFordre du Tout-Puissant, la mer officieuse rend ce dépôt à la terre, et la terre nous a conservé ses os, afin qu'en baisant ces saintes reliques, nous y pussions puiser l'amour des souffrances : car c'est ce qu'il faut apprendre des saints martyrs ; c'est le fruit qu'il faut remporter des discours que l'on consacre à leur gloire.
Mais y 6 croix, 6 tourments, ô souffrances ! les chrétiens prêchent et publient que vous faites toute la gloire du christianisme : les chrétiens vous révèrent dans les saints martyrs, les chrétiens vous louent dans les autres; et, par une l&cheté sans égale, aucun ne vous veut pour soi-même : et toutefois il est véritable que les souffrances font les chrétiens, et qu'on les reconnaît à cette épreuve. N'alléguons pas ici l'Écriture sainte, dont presque toutes les lignes nous enseignent cette doctrine; laissons tant de raisons excellentes que les saints Pères nous en ont données : convainquons-nous par expérience de cette vérité fondamentale. Quand est-ce que TÉglise a eu des enfants dignes d'elle, et a porté des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu'elle était persécutée; c'est lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables , prononcées contre elle ; qu'elle voyait dans tous
TcrtuL Scorp,, n. 6.
les gibets y et dans toutes les places publiques y de ses enfants immolés pour la gloire de TÉvangile.
Durant ce temps ^ messieurs ^ il y avait des chrétiens sur la terre ^ il y avait de ces hommes forts qui, étant nourris dans les proscriptions et dans les alarmes conti* nuelles, s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour Tamour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de délicatesse, que de rechercher le plaisir et en ce monde et en Tautre : regardant la terre comme un exil, ils jugeaient qu'ils n'y avaient point de plus grande affaire que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère, parce qu'elle n'était pas encore devenue un art: elle n'avait pas encore appris le secret de s'accommoder au monde, et de servir au négoce des ténèbres. Simple et innocente qu'elle était, elle ne regardait que le ciel, auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps ; les voilà dans leur pureté, tels que les engendrait le sang des martyrs, tels que les formaient les persécutions. Maintenant la paix est venue , et la discipline s'est relâchée : le nombre des fidèles s'est augmenté, et l'ardeur de la foi s'est ralentie ; et , comme disait élôquemment "un ancien , «c l'on t'a vue , 6 Église catholique , affaiblie a par ta fécondité, diminuée par toa accroissement, et a presque abattue par tes propres forces : » Fojcia^fM es , £cclesiay profectu tuœ fœcunditatis infirmier , cUque ne* >cessu relàbms , et qiMsiviribus minm valida^. D'où vient cet abattement des courages? C'est qu'ils ne sont plus exercés par les persécutions. Le monde est entré dans l'Église, on a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial; et de cet indigne mélange, quelle race enfin nous est née ? Une race mêlée et corrompue, des demi-chrétiens, des
* Sahian. adv. Avar., lib. I, p. 218.
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chrétiens mondains et séculiers y une piété bâtarde et falsifiée ^ qui est toute dans les discours et dans un ex* térieur contrefait.
piété à la mode ^ que je me moque de tes vanteries et des discours étudiés que tu d^ites à ton aise pendant que le monde te rit ! Viens ^ que je te mette à l'épreuve. Voici ime tempête qui s^élèye, voici une perte de biens , une insulte y une contrariété ^ une maladie : tu te laisses aller au murmure^ pauvre piété déconcertée; tu ne peux plus te soutenir^ piété sans force et sans fondement. Va y tu n'étais qu'un vain simulacre de la piété chrétienne ; tu n'étais qu'un faux or qui brille au soleil . mais qui ne dure pas dans le feu y mais qui s'évanouit dans le creuset. La vertu chrétienne n'est pas faite de la sorte : Aruii Uinquam UitavirtuA mea ^ Elle ressemble à la terre d'argile^ qui est toujours molle et sans consistance jusqu'à ce que le feu la cuise et la rende ferme : Aruittanquam testa virtus mea. Et s'il est ainsi ^ chré^ tiens; si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l'esprit du christianisme , Seigneur, rendez-nous les tyrans; rendez-nous les Domitiens et les Nérons.
Mais modérons notre zèle, et ne faisons point de vœux indiscrets; n'envions pas à nos princes le bonheur d'être chrétiens, et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets, sur lesquels on étendait nos ancêtres^ la matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d'infirmités, le monde a assez d'injustice, sa faveur assez d'inconstance^ il y & assez de bizarrerie dans le jugement des hommes , et assez d'inégalité dans leurs humeurs contrariantes. Apprenons à goûter ces amertumes ; et quelque sorte d'afflictions que IMeu
■ Ps. XXI, 16.
nous envoie ^ profitons de ces occasions précieuses, et ménageons^n avec soin tous les moments.
Le ferons-nous , mes frères, le ferons-nous? nous réjouirons^nous dans les opprobres? nous plairons^nous dans les contrariétés? Ah ! nous sommes trop délicats, et notre courage est trop mou. Nous aimerons toujours les plaisirs, nous ne pouvons durer un moment avec Jésus- Christ sur la croix. Mais, mes frères, s'il est ainsi, pourquoi baisons-nous les os des martyrs? pourquoi célébrons-nous leur naissance? pourquoi écoutons-nous leurs élogeff? Quoi ! serons-nous seulement spectateurs oisifs? quoi ! verrons-nous le grand saint Victor boire à longs traits ce calice amer de sa passion , que le Fils de Dieu lui a mis en main; et nous croirons que cet exemple ne nous regarde point , et nous n'en avalerons pas une seule goutte : comme si nous n'étions pas enfants de la croix ! Âh ! mes frères, srardez-vous d'une si grande insensibilité. Montrez que vous croyez ces paroles : a Bienheureux ceux qui souffrent persécution M » et ces autres non moins convaincantes : a Celui qui ne se hait a pas soi-même, et qui ne porte pas sa croix tous les et jours, n'est pas digne de moi*. »
Ah! nous les croyons, ô Sauveur Jésus : c'est vous qui les avez proférées. Mais si vous les croyez, nous ditil , prouvez-le-moi par vos œuvres. Ce sont les souffrances, ce sont les combats , c'est la peine, e^est le grand travail, qui justifient la sincérité de la foi. Seigneur ;, tout ce que vous exigez de nous est l'équité même : donnez-nous la grâce de l'accomplir; car en vain entreprendrions-nous par nos propres forces de l'exécuter : bientôt nos efforts impuissants ne nous laisseraient que la confusion de notre superbe témérité. Soutenez donc, 6 Dieu
• Maith.f V, 10. — ' ma., X, 38.