‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 39 sur 42 · PRÊCHE AUX CARMÉLITES DU PAUBOCRG 8AINT-I A€<^UE · texte numérisé non relu

PRÊCHE AUX CARMÉLITES DU PAUBOCRG 8AINT-I A€<^UE

Conduite étonnante de Jétos^Christ dans b formation de son ÉgliM; combien inconcevable et divine Tentreprise des apôtres. Triste état de la religion |)armi nous; misérables dispositions des chrétiens de nos temps.

Venitt post me, et faciam vos fieri piseatores 'hominum.

Venez après moi, et je vous ferai devenir des pécheurs diiommes.

Matth., iv, 19.

PREMIER POINT

Jésus va commencer ses conquêtes : il a déjà prêché son Évangile ; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui^ et parmi tant d'écoutants^ il n'a pas encore ga^é un seul disciple : aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre. Il y en a qu'il rebute, il y en a qu'il éprouve^ il y en a qu'il diffère. Il a ses temps destinés, il a ses personnes choisies. 11 jette ses filets ; il tend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense , mer profonde , mer orageuse et éternellement agitée. Il veut prendre des hommes dans le monde ; mais quoique cette eau soit trouble , il n'y pêche pas à

Taveugle : il sait ceux qui sont à lui; et il regarde^ il considère^ il choisit. C'est aiyourd'hui le choix d'importance ; car il va prendre ceux par qui il a résolu d^ prendre les autres; enfin il va choisir ses apôtres.

Les Hommes jettent leurs filets de tous côtés ^ ils amassent toutes sortes de poissons ^ bons et mauvais y dans les filets, de l'élise, selon, |a parole de F^vai^gUe. Jésus choisit; mais puisqu'il a le choix des personnes^ peutêtre commencera-i^il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue^ par quelque prêtre^ par quelque pontife^ ou psor quelque célèbre docteur de la loi^ pour donner i^éputation à. sa mission et 4 sa conduite. Nullement. Écoutez^ mes frères : a Jésus marchait le long de <i la mer de Galilée. Il vit deux pécheurs y Simon et An- « dré son frère y et il leur dit : Venez après moi^ et je (1 vous ferai devenir des pécheurs d'hommes. »

Voilà ceux qui doivent accomplir les prc^héties^ dis-, penser la gr&ce^ annoncer la nouvelle alliance^ faire triompher la croix. Est-ce qu'il ne veut point des grands, de la terre ^ ni des riches y ni des nobles y ni des puissants, ni même des doctes^ des o;rateurs et des philosophes? H n'en est pas ainsi. Voyez les Ages suivants. Les grande viendront en foule se joindre à l'humble troupeau du Sauveur Jésus. Les empereurs et les roi$ abaisseront leur tête superbe y pour porter le joug. Oi> verra les faisceaux romains abattus. devant la crojbc de Jésus. Les Juifs feront la loi aux Romains : ils recevront dans leurs États des lois étrangères > qui y seront plus fortes que les leurs propres : ils verront sans jalousie un empire s'élever au milieu d,e l^ijr empire , des lois au-dessus des leurs ; un empire s'élever au-dessus du leur, non pour le détruire , mais au coptraire pour l'afi fermir. Les orateurs viendront, et on leur verra préférer \ la simplicité de l'Évangile et ce langage mystique , à

celte magnificence de leurs discours vainement pom- [ peux. Ces esprits polis de Rome et d'Athènes viendront ! apprendre à parler dans les écrits des barbares. Les philosophes se rendront aussi ; et après s'être longtemps débattus et tourmentés^ ils donneront enfin dans les i filets de nos célestes pécheurs, où ^ étant pris heureusement , ils quitteront les rets de leurs vaines et dangereuses subtilités^ où ils tâchaient de prendre les âjnes ignorantes et curieuses. Us apprendront^ non à raison- | ner^ mais à croire , et à trouver la lumière dans une in- 1 telligence captivée.

Jésus ne rebute donc point les grands , ni les puissants^ ni les sages : il ne les rejette pas^ « mais il les « diffère : » Differantur isti superbi , aliqiÂa soliditate sanandisunt^. Les grands veulent que leur puissance donne le branle aux affaires; les sages ^ que leurs raisonnements gagnent les esprits. Dieu veut déraciner leur orgueil. Dieu veut guérir leur enflure. Ils viendront en leur temps, quand tout sera accompli, quand FÉglise sera établie, quand Tunivers aura vu, et qu'il sera bien constant que Touvrage aura été achevé sans eux, quand ils auront appris à ne plus partager la gloire de Dieu, à descendre de cette hauteur, à quitter dans TÉglise au pied de la croix cette primauté qu'ils affectent; quand ils se réputeront les derniers de tous; les premiers partout, mais les derniers dans l'Église ; ceux que leur propre grandeur éloigne le plus du ciel , ceux que leurs périls et leurs tentations approchent le plus près de l'abîme. Étes-vous ceux, ô grands, ô doctes, que la religion estime les plus heureux, dont elle estime Fétat le meilleur? Non; mais, au contraire, ceux pour qui elle tremble, ceux qu'elle doit d'autant plus humilier pour les guérir

' Aug.ySerm. hwxMi, nM2.

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et les sauver^ que tout contribue davantage à les élever et aies perdre. Ainsi votre besoin , et la gloire du Tout- Puissant, exigent que vous soyez d'abord rebutés dans Texécutioû de ses hauts desseins, pour vous apprendre à concevoir de vous-mêmes le juste mépris que vous méritez.

En attendant, venez, 6 pêcheurs ! venez, saint couple de frères , André et Simon ! vous n'êtes rien , vous n'avez rien : « Il n'y a rien en vous qui mérite d'être r&a cherché, il y a seulement une vaste capacité à remc( plir : » Nihil est quod in te expectatuVy sed est quod in te impUatur K Vous êtes vides de tout, et vous êtes principalement vides de vous-mêmes : a Venez recevoir, ve-> <c nez vous remplir à cette source infinie : » Tarn largo fonii vas inane admovendum est. Les autres se réjouissent d'avoir attiré à leur parti les grands et les doctes ; Jésus, d'y avoir attiré les petits et les simples : Canfitear tibi , Pater f Domine cœU et terriB, quia abscondisti hmc a sor pientibus et prudetUibus, et revelasti ea parvulis*. «Je « vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, « de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux m prudents, et de ce que vous les avez révélées aux plus « simples. »

Et quel a été le motif d'une conduite qui blesse si fort nos idées ? C'est afin que le faste des hommes soit humilié, etqfue toute langueconfesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l'ouvrage. Jésus, considérant ce grand dessein de la sagesse de son Père , tressaillit de joie par un mouvement du Saint-Esprit : In ipsa hora exul* tavit Spiritusaneto^. C'est quelque chose de grand, que ce quia donné tant de joie au Seigneur Jésus. « Consi-

' s. Aug.-, Serm. Lxxxvii, n» 12. — ' Matth., xi, 25. — ^ Luc, X, 21.

(c dérez^ mes frères , qui sont ceux d'entre vous qui ont « été appelés à la foi; et voyez qu'il y en a peu de sages « selon la chair^ peu de puissants et peu de nobles. Mais a Dieu a choisi ce qu'ily a d'insensé selon le monde^ pour « confondre ce qu'il y a de fort. Il a choisi ce qu'il y a « de vil et de méprisable selon le monde ^ et qui n'est a rien , pour détruire ce qui est grand , afin que nul ii homme ne se glorifie devant lui^ »

Rien sans doute n'était plus propre à faire éclater la grandeur de Dieu et son indépendance^ qu'un pareil choix. A lui seul il appartient de se choisir pour ses œuvres des instruments qui^ loin d'y paraître propres^ semblent n'être capables que d'en empêcher le succès ; parce que c'est lui qui leur donne toute la vertu qui peut les rendre efficaces. 11 est bon, pour qu'on ne puisse douter qu^il a fait tout lui seul^ qu'il s'associe des coopérateurs qui, en eux-mêmes, soient absolument inaptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. Et comme autrefois^ entre les mains des soldats de Gédéon , de fiodhles vases d'argile cachaient la lumière qui devait jeter l'épouvante dans le camp des^ Madianites, ici de même ces trésors de sagesse, que Dieu a voulu fsdre éclater dans le monde pour le salut des uns et la confusion des autres, sont portés dans des vaisseaux très-fragiles*, afin que la grandeur de la puissance qui est en eux soit reconnue venir de Dieu, et non de ces faibles instruments, et qu'ainsi tout concoure à démontrer la vérité de l'Évangile.

Ei d'abord admirez, mes frères, les circonstances frappantes que Dieu choisit pour former son Église. Comme il avait différé jusqu'à la d^mière extrémité l'exécution du commencement de sa promesse , de même ici il en

^ I. Cor. y I, 26. — * II. Cor., iv, 7.

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prolonge le plein accomplissement jusqu'au moment où tout doit paraître sans ressource. Abraham et Sara se trouvent stériles ^ lorsque Dieu leur annonce qu'ils au* ront un fils : il attend la vieillesse décrépite^ devenue stérile par nature^ épuisée par l'âge ^ pour leur décou* vrir ses desseins. C'est alors qu'il envoie son ange ^ qui les assure de sa part que dans un certain temps Sara concevra. Sara se prend à rire^ tant elle est merveilleusement surprise de la nouvelle qu'on lui déclare. Dieu^ par cette conduite, veut faire voir que cette race promise est son propre ouvrage. U a suivi le même plan dans l'établissement de son Église. Il laisse tout tomber^ jusqu'à l'espérance : Sperabamm ' ; «c Nous espérions^ » disent ses disciples depuis sa mort. Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main , il réduit tout à l'impuissance et au désespoir; puis il agit. Speràbamus. C'en est fait, notre espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus- Christ^ ils retournent à la pèche : jamais ils ne s'y étaient livrés durant sa vie: ils espéraient toujours^ Speràbamus. C'est Pierre qui en fait la proposition : Vado pUcari: venimus, et nos tecum* : Retournons aux poissons^ laissons les hommes. Voilà le fondement qui abandonne l'édifice^ le capitaine qui quitte l'armée : Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et les filets et le bateau qu'il avait quittés. Évangile , que deviendrez-vous? Pèche spirituelle, vous ne serez plus. Mais dans ce moment Jésus vient : il ranime la foi presque éteinte de ses disciples abattus ; il leur commande de reprendre le ministère qu'il leur a confié, et les rappelle au soin de ses brebis dispersées : Pasce oves meas. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever Ipur

* Luc, XXIV, 21.— ' Joan., xx, 5.

courage. Rassurés désormais par sa parole^ fortifiés par son esprit , rien ne les étonnera y rien ne sera capable de les troubler : ni le sentiment de lear faiblesse^ ni la vue des obstacles^ ni la grandeur du projet > ni le défaut des ressources humaines^ rien ne saurait les ébranler dans la résolution d'exécuter tout ce que leur maître leur a prescrit. Armés d'une ferme confiance dans le secours qui leur est promis , loin d'hésiter^ ils s'affermissent par les oppositions mêmes qu'ils éprouvent; loin de craindre , ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements^ que la seule [ idée du dessein qu'ils ont formé leur attire; et déjà espérant contre toute espérance^ ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers! Quelle folle présomption y ou quelle sublime et céleste inspiration les anime I

En effets considérez^ je vous prie^ l'entreprise de ces pécheurs. Jamais prince^ jamais empire^ jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain y ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l'univers les religions établies^ et les fausse^ et la véritable, et parmi les gentils et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte y un nouveau sacrifice^ ime loi nouvelle; parce que^ disent-ils^ un homme qu'on a crucifié en Jérusalem l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité^ il est monté auxcieux, où il est le Tout-Puissant. Nulle grâce que par ses mains, nul accès à Dieu qu'en son nom. En sa croix est établie la gloire de Dieu ; en sa mort , le salut et la vie des hommes.

Mais voyons par quels artifices ils se concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus-Christ : quiconque

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se donne à lui sera heureux quand il sera mort ; en aU tendant^ il faudra souffrir les dernières extrémités. Voilà leur doctrine et voilà leurs preuves ; voilà leurs fins , voilà leurs moyens.

Dans une si étrange entreprise , je ne dis pas avoir réussi comme ils ont £ait y mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible delà vérité. U n'y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes . Qu'un homme soit avisé, qu'il soit téméraire, s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le presse , ou la vraisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit, étonne ; tout ce qui se prévoit^ est contraire; tout ce qui est humain, est impossible. Donc , où il n'y a nulle vraisemblance y il faut conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui soutient l'ouvrage . Que le monde se moque tant qu'il voudra : encore faut-il que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus incroyable^ et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides^ dont le plus hardi a renié lâchement son maître y ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin , la surprise ne dure pas si longtemps y la folie n'est pas si réglée.

Car enfin, poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu'est-ce qu'ils veulent penser de ! nos saints pécheurs ? Quoi ? qu'ils avaient inventé une 1 belle fable, qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde ? : mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. Que c'étaient des insensés et des imbéciles^ qui ne s'entendaient pas I eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs jlois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l'événement même, prouvent le contraire. C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si mal, ou que la fo-

lie exécute si heureusement : ni le projet n'annonce des hommes rusés; ni le succès^ des hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus qui meurent pour des sentiments qu'ils ont sucés avec le lait. Ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux , qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles y sur des mystères éloignés des sens , font leurs idoles de leurs opinions^ et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas : Nous avons pensée nous avons médité^ nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses^ leurs méditations mal fondées ^ leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu^ nous avons ouI> nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs en- 8end>le, ce Jésus-Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-t-il à répondre? S'ils inventent, que prétendent-il$? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'était ou dans cette vie, ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance , ni le nombre de leurs ennemis, ni leur propre faiblesse, ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs ; et alors, ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l'immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde ; et si le monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pécheurs, je dirai seulement ce mot : Si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme, et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que

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f c'étaient des hommes divins^ auxquels et TEsprit de Dieu^ et la force toujours invincible delà vérité, faisaient voir, dans Textrémité de l'oppression, la victoire très-assurée

i de la bonne cause.

Voilà ce que fait voir la vocation des pécheurs : elle montre que l'Église est un édifice tiré du néant > une création, Toeuvre d'une main toute-puissante. Voyez la structure, rien de plus grand : le fondement, c'est le

I néant même : Yocat ea quœ non sunt^. Si le néant y parait, c'est donc une véritable création : oh y voit quel^ ques parties brutes , pour montrer ce que l'art a opéré. Si c'est Dieu, b&tissons dessus, ne craignons pas. Laissons-nous prendre; et, tant de fois pris par les vanités , laissons-nous prendre une fois à ces pécheurs d'hommes et aux filets de l'Évangile , « qui ne tuent point ce qu'ils <( prennent, mais qui le conservent; qui font passer à la c< lumièreceux qu'ils tirent du fond de l'abîme, et trans^ < portent de la terre au ciel ceux qui s'agitent dans cette a fange : » Apostolica instrumenta piscandi relia $unt , quœ non captos perimunt, sed reservant; et deprofundo ad lumen extrahunt, fluctuantes de infimis ad supema traducunt*.

Laissons-nous tirer de cette mer, dont la face est toujours changeante, qui cède à tout vent, et qui est toujours agitée de quelque tempête* Écoutez ce grand bruit du monde, ce tumulte, ce trouble éternel; voyez ce mouvement, cette agitation, ces flots vainement émus qui crèvent tout à coup, et ne laissent que de l'écume . Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres , qui s'entre-choquent avec grand éclat , et s'effacent mutuellement, sont une vive image du monde et des passions , qui causent toutes les agitations de la vie

■ Rom., IV, 17. — ' S. Ambr., lib. IV, in Inc. y n° 72.

humaine; a où les hommes^ comme des poissons^ se dé- « vorent mutuellement : » Ubi se invicem homines quasi ' pisces devoranO. Voyez encore ces grands poissons , ces monstres marins , qui fendent les eaux avec grand tumulte : il ne reste à la fin aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances^ qui font si grand bruit, qui paraissent avec tant d'ostentation. Ont-elles passé, il n'y parait plus, tout est effacé, il n'en reste aucune apparence.

Il vaut donc beaucoup mieux être enfermé dans ces rets qui nous conduiront au rivage , que de nager et se perdre dans une eau si vaste, en se flattaut d'une fausse image de liberté. La parole est le rets qui prend les âmes. Mais on travaille vainement si Jésus-Christ ne parle pas : In verbo tuo Idxàbo rete : « Sur votre parole, « Seigneur, je jetterai le filet. » C'est ce qui donne efficace.

Saintes filles, vous êtes renfermées dans ce filet : la parole qui vous a prises, c'est cet oracle si touchant de la vérité : Quid prodest Iwmini si inundum universum lur cretur, aniniœ vero suœ detrimentumpaliatur^? « Que sert « à l'homme de gagner le monde entier , s^il perd son « âme? » Dès lors pénétrées, par l'efficace de cette parole , du néant et des dangers d'un monde trompeur, vous avez voulu donner toutes vos affections à ces biens véritables, seuls dignes d'attirer vos cœurs; et pour vous mettre plus en état de les acquérir, vous vous êtes empressées de vous séparer de tous les objets qui auraient pu, par des illusions funestes, égarer vos désirs, et détourner votre application de cet unique nécessaire. Pei*sévérez dans ces bienheureux filets qui vous ont mises à couvert des périls de cette mer orageuse, et gardez-vous

• Aug., Serm. ccLii,n'* 2. — ' A/o«h., xvi, 26.

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d'imiter ceux qui , par les différentes ouvertures qu'ils ont cherché dans leur inquiétude à faire aux rets salutaires qui les enserraient^ n'ont travaillé qu'à se procurer une liberté plus déplorable que le plus honteux esclavage.

SECOND POINT

Saint André est un des plus illustres de ces divins pêcheurs^ et l'un de ceux à qui Dieu a donné le plus grand succès dans cette pèche mystérieuse. C'est lui qui a pris son frère Simon , le prince de tous les pécheurs spirituels : Veni, et vide \ C'est ce qui donne lieu àHésychius^ prêtre de Jérusalem^ de lui donner cet éloge* : Andréa le premier-né des apôtres ^ la colonne premièrement établie^ Pierre devant Pieri'e, fondement du fondement même^ qui a appelé avant qu'on appelât^ qui amène des disciples à Jésus avant que d'y avoir été amené lui-même, a 11 rend ainsi au Verbe ceux qu'il prend par sa parole : » Quos in verbo càpiiy Yerbo reddit^. Car toute la gloire des conquêtes des apôtres est due à Jésus-Christ : c'est en s'appuyant sur ses promesses qu'ils les entreprennent : In verbo tiio laxabo reie'". a Aussi ne sommesrnous pas « appelés pétriens^ mais chrétiens^ » Non petrianos, sed chrisiianos : <c et ce n'est pas Paul qui a été cruci- « fié pour nous ; » Numquid Paulus crucifixus est pro vobis * ?

Bientôt André, rempli de ces sentiments, soumettra à son maître, avec un zèle infatigable et un courage invincible, l'Épire, l'Achaïe, la Thrace, la Scythie, peuples barbares et presque sauvages, « libres par leur in- « docile fierté, par leur humeur rustique et farouche, »

» Joann., i, 46. — > Bibl. Phot,, Cod. 269. — ' S. Ambr.Ui Luc, lib. IV, 11. 7«. — * Luc, V, 5. — * I. Cor., i, 13.

timnes illœ ferocia liber œ g entes. Tous ces succès sont Teffat de l'ordre que Jésus-Christ leur a donné à tous : Laxate relia : « Jetez vos filets. » Dès que les apôtres se j sont mis en devoir de Texécuter, la foule des peuples ^ et des nations convertis se trouve prise dans la parole.

Si nous voulons considérer avec attention toutes les circonstances de la pèche miraculeuse des apôtres , nous y verrons toute Thistoire de l'Église , figurée avec les traits les plus frappants. Il y entre des esprits inquiets et impatients ; ils ne peuvent se donner de bornes^ ni renfermer leur esprit dans Tobéissance : Rumpebatur | atf<«m fêle eonim ^ La curiosité les agite, l'inquiétude i les pousse, l'orgueil les emporte ; ils rompent les rets, ils échappent, ils font des schismes et des hérésies : ils s'égarent dans des questions infinies, ils se perdent { dans l'abîme des opinions humaines. Toutes les hérésies, pour mettre la raison un peu plus au large , se font des ouvertures par des interprétations violentes : elles ne veulent rien qui captive. Dans les mystères, il faut souvent dire qu^on n'entend pas; il faut renoncer à la raison et au sens. L'esprit libre et curieux ne peut s'y résoudre; il veut tout entendre, l'Eucharistie, les paroles de l'Évangile. C'est un filet où l'esprit est arrêté. On force un passage , on cherche à s'échapper à travers les mauvaises défaites que suggère une orgueilleuse raison. Pour nous, demeurons dans l'Église, heureusement captivés dans ses liens. Il y en demeure des mauvais, mais il n'en sort aucun des bons.

Mais voici un autre inconvénient. « La multitude est c( si grande, que la nacelle surchargée est prête à cou- (c 1er à fond : » Impleoerunt ambas naviculas , iia ut pêne mergerenlur* : figure bien sensible de ce qui devait

« Luc. y V, 6. — * Luc, V, 7.

^e passer dans TÉglise ^ où le grand nombre de ceux qui entraient dans la nacelle a tant de fois fait craindre qu'elle ne fût submergée par son propre poids : Sed mihi cumulus isie suspeclus est, ne plenitudine sui naves pêne mergantur\ Mais ce n'est pas encore tout; et ici le danger n'est pas moins redoutable que tous les périls déjà courus. « Pierre est agité d'une nouvelle sollicitude; « sa proie même , qu'il a tirée à terre avec tant d'efforts, « lui devient suspecte; et il a besoin d'un sage discer- « nement pour n'être pas trompé dans son abondance : » Ecce alia sollicitudo Peiri , eut jam 5tia prœda suspecta est*. Image vive de la conduite que les pécheurs spirituels ont dû tenir à l'égard de tous ces poissons mystérieux qui tombaient dans leurs filets. Faute de cette sage défiance et de ces précautions salutaires, l'Église s'est accrue et la discipline s'est relâchée ; le nombre des fidèles s'est augmenté, et l'ardeur de la foi s'est ralentie : Nescio quomodo pugnante contra temelipsam tua felidtate , quantum tibi auctum est populorum^ tantum pêne vitiorum ; qu>antum tibi copiœ accessit , tantum disci-

plinœ recessit ; factaque es, Ecclesia, profectu luœ

fecunditatis infirmior, et quasi minus valida^. Elle est déchue par son progrès, et abattue par ses propres forces.

L'Église n'est faite que pour les saints. Aussi les enfants de Dieu y sont appelés, et y accoiu*ent de toutes parts. Tous ceux qui sont du nombre, y sont entrés : « mais combien en est-il entré par-dessus le nombre! » Multiplicati sunt super numerum^. Combien parmi nous, qui néanmoins ne sont point des nôtres ! Les enfants d'iniquité qui Faccablent, la foule des méchants qui

' s. Amb, in Luc, lib. IV, u« 77. — » Ibib., 78. — ^ Salviam. adv. Avar,, lib. I. — * PsaL xxxix, 6.

Vopprime^ ne sont dans TÉgliseque pour l'exercer. Les vices ont pénétré jusque dans le cœur de l'Église ; et ceux qui ne devaient pas même y être nommés , y paraissent hautement la tête levée : Maledictum , etmendacium y et adulteriuminundaverunt ^ . Les scandales se sont élevés; et l'iniquité étant entrée comme un torrent, elle a renversé la discipline. Il n'y a plus de correction, il n'y a plus de censure. On ne peut plus, dit saint Bernard', noter les méchants, tant le nombre en est immense; on ne peut plus les éviter, tant leurs emplois sont nécessaires ; on ne peut plus les réprimer , ni les corriger, tant leur crédit et leur autorité est redoutable.

Dans cette foule, les bons sont cachés; souvent ils habitent dans quelque coin écarté, dans quelque vallée déserte : ils soupirent en secret, et se livrent aux saints gémissements de la pénitence. Combien de saints pénitents ! Hélas 1 a à peine dans un si grand amas de pailles tt aperçoit-on quelques grains de froment : n Vix ibi apparent grana frumenti in tam mulio numéro palearum^. Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les sanctifier par l'obscurité, ou de les produire pour le bon exemple.

Hais dans cette étrange confusion, et au milieu de tant de désordres, souvent la foi cliancelle, les faibles se scandalisent, l'impiété triomphe ; et l'on est tenté de croire que la piété n'est qu'un nom, et la vertu chrétienne qu'une feinte de l'hypocrisie. Rassurez^vous cependant, et ne vous laissez pas ébranler par la multitude des mauvais exemples. Voulez-vous trouver des hom-*» mes sincèrement vertueux, et vraiment chrétiens, qui

' Os, IV, 2. — Mn Cant. Serm. xxxiii, n° 16. — ^ ^^ ^„g.^ g^j.^ çcLii, n" 4.

VOUS consolent dans ce dérèglement presque universel, <c soyez vous-mêmes ce que vous désireriez voir dans (c les autres; et vous en trouverez sûrement, ou qui (c vous ressembleront, ou qui vous imiteront : a Estole taies f et invenietis taies.

TROISIÈME POINT

L'Église parle à ses enfants : ils doivent Técouter avec un respect qui prouve leur soumission , et lui obéir avec une promptitude qui témoigne leur fidélité et leur confiance. Dieu parle aussi, et à sa parole tout se fait dans la nature comme il l'ordonne. Si les créatures ina-' nimées, ou sans raison, lui obéissent avec tant de dépendance, nous, qui sommes doués d'intelligence, lui devons-nous moins de docilité quand il parle? Et, en effet, la liberté ne nous est pas donnée pour bésiter, ni pour disputer contre lui : elle nous donne le volontaire , pour distinguer notre obéissance de celle des créatures inanimées ou sans raison; mais quel que soit notre avantage sur elles, ce n'est pas pour nous dispenser de rendre à Dieu la déférence qui lui est due. Le même droit qu'il a sur les autres êtres, subsiste à notre égard; et il nous impose la même obligation de lui obéir ponctuellement et dans l'instant même. S'il nous laisse notre cboix, c^est non pour affaiblir son empire, mais pour rendre notre sujétion plus honorable.

Ceux qui sont accoutumés au commandement, sentent mieux que les autres combien cette obéissance est juste et légitime, combien elle est douce et aimable. Que sert donc de la refuser ou de la contester ? Les hommes peu-^ vent bien trouver inoyen de se soustraire à l'empire de leurs semblables; mais Dieu a cela par nature, que rien lie lui résiste. Si la volonté rebelle prétend échapper à

sa domination^ en s'en retirant d'un côté elle y retombe d'un autre avec toute l'impétuosité des efforts qu'elle avait faits pour s'en affranchir. Ainsi tout invite^ tout presse l'homme de se soumettre à son Dieu , et de lui obéir sans contradiction et sans délai.

Quand on hésite^ ou qu'on diffère y il se tient pour méprisé ou refusé tout à fait. Lorsque la vocation est claire et certaine y qui est capable d'hésiter un moment^ est capable de manquer tout à fait; qui peut retarder un jour^ peut passer toute sa vie : nos passions et nos affaires ne nous demandent jamais qu'un délai. C'est pour Dieu une insupportable lenteur que d'aller seulement dire adieu aux siens ^ que d'aller rendre à son propre père les honneurs de la sépulture. Il faudra voir le testament^ l'exécuter^ le contester : d'une affaire il en naît une autre ^ et un moment de remise attire quelquefois la vie tout entière; c'est pourquoi il faut tout quitter en entrant au service de Dieu*. Puisqu'il faudra nécessairement couper quelque part, coupez dès l'abord , tranchez au commencement, afin d'être plus tôt à ce^ui à qui vous voulez être pour toujours.

Et combien n'est-on pas dédommagé de ces sacrifices! et quelle confiance ne donnent-ils pas aux âmes, pour oser tout espérer de la bonté d'un Dieu si généreux et si magnifique! Voyez les apôtres, ils n'ont quitté qu'un art méprisable : Pierre en dit-il avec moins de force : ce Nous avons tout quitté, x> ReUqaimus omnia^? Des filets : voilà le présent qu'ils suspendent à ses autels; voilà les armes , voilà le trophée qu'ils érigent à sa victoire. Qu'il y a plaisir de servir celui qui fait justice au cœur , et qui pèse l'affection : qui veut à la vérité nous faire acheter son royaume, mais aussi qui a la bonté de

» s, Chrysoit. in Maiih. Homil. xxvii. — » Matth., xix, 27.

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se contenter de ce que nous avons entre les mains! Car il met son royaume à tout prix , et il le donne pour tout ce que nous pouvons lui offrir : Tantum valet quantum habes. « Rien qui soit à plus vil prix , quand on Tacheté ; (( rien qui soit plus précieux , quand on le possède : » Quid vilius , eum emitur ; quid carius , cum possidetur ^ ?

Mais ce n'est pas assez de tout quitter^ parents^ amis^ bien, repos, liberté : il faut encore suivre Jésus-Ghrist, porter sa croix après lui en marchant sur ses traces, en imitant ses exemples, et se renoncer ainsi soi-même tous les jours de sa vie. Cependant qu'il est difficile , quand tout est heureux, quand tout nous favorise, de résister à ces attraits séduisants. d'un monde qui nous amollit et nous corrompt en nous flattant ! A qui persua^ dera-t-on de fuir la gloire , de mépriser les honneurs ; de redouter les richesses, lorsqu'ils semblent se présenter comme d'eux-mêmes, et venir pour ainsi dire nous chercher dans notre obscurité? Qui peut comprendre qu'il faille se mortifier dans le sein de l'abondance; faire violence à ses désirs , lorsque tout concourt à les satisfaire; devenir à soi-même son propre bourreau, si les contradictions du dehors ne nous en tiennent lieu; et savoir se livrer à tous les genres de souffrances, pour mener une vie vraiment pénitente et crucifiée? Et toutefois y a-t-il une autre manière de se rendre semblable à Jésus-Christ, et de porter fidèlement sa croix avec lui?

c< croix aimable, ô croix si ardemment désirée, et « enfin trouvée si heureusement ! puissé-je ne jamais « te quitter, te demeurer tendrement et constamment a attaché, afin que celui qui, en mourant entre tes bras, « par toi m'a racheté, par toi aussi me reçoive, et me

* s. Grcgor. in Ev. Hom. v, n*» 2, 3.

DE SAINT ANDRÉ^ APOTRE. kki

K possède éternellement dans son amour : » Ut per te me recipiaty qui per te moriensme redemitl Tels sont les sentiments dont doivent être animés tous ceux qui veulent sincèrement appartenir à Jésus-Christ : point d'autre moyen de se montrer ses véritables disciples.

*Quand est-ce que TÉglise a vu des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu'elle était persécutée^ lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables contre ses enfants / et qu'elle les voyait à tous les gibets^ et dans toutes les places publiques^ immolés poxu^ la gloire de l'Évangile. Durant ce temps , mes sœurs ^ il y avait des chrétiens sur la terre ; il y avait de ces hommes forts^ qui^ nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles^ s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l'amour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de délicatesse à des disciples de la croix ^ que de rechercher le plaisir et en ce monde et en l'autre. Comme la terre leur était un exil^ ils n'estimaient rien de meilleur pour eux que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère ^ parce qu'elle n'était pas encore devenue un art : elle n'avait pas encore appris le secret de s'accommoder au monde^ ni de servir au négoce des ténèbres. Simple et innocente qu'elle était, elle ne regardait que le ciel, auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps : les voilà dans leur pureté , tels que les engendrait le sang des martyrs , tels que les formaient les persécutions.

• Maintenant une longue paix a corrbmpu ces courages mâles , et on les a vus ramollis depuis qu'ils n'ont plus été exercés. Le monde est entré dans l'Église. On a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial; et de cet indigne mélange quelle race enfin nous est née? Une race mêlée et corrompue, des demi-chrétiens, des chrétiens mon-

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dains et séculiers ; une piété bâtarde et falsifiée , qui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait. piété à la mode , que je me ris do tes vanteries et des discours étudiés que tu débites à ton aise pendant qile le monde te rit ! viens, que je te mette à Tépreuve. Voici une tempête qui s'élève; voici une perte de biens, une insulte, une disgrâce, une maladie. Quoi! tu te laisses aller au murmure, ô vertu contre&ite et déconcertée ! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement ! Va , tu n'étais qu'un vain simulacre de la piété chrétienne; tu n'étais qu'un faux or qui brille au soleil » mais qui ne dure pas dans le feu, mais qui s'évanouit dans le creuset. La piété chrétienne n'est pas faite de la sorte : le feu l'épure et l'affermit. Ah ! s'il est ainsi, chrétiens , si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l'esprit du christianisme. Seigneur, rendes^ nous les tyrans; rendez-nous les Domitien et les Néron. Mais modérons notre zèle , et ne faisons point de vœux indiscrets : n'envions pas à nos princes le bonhemr d'être chrétiens , et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos

' ancêtres, la matière ne manquera pas â la patience. La nature a assez d'infirmités, les affaires assez d'épines > les hommes assez d'injustice, leurs jugements assez de bizarreries, leurs humeurs assez d'importunes in^^ar lités, le monde assez d'embarras, ses faveurs assez d'inconstance, ses engagements les plus doux assez de captivités. Que si tout nous prospère, si tout nous rit, c'est â nous â nous rendre nous-mêmes nos persécuteurs, à nous contrarier nous-mêmes.

Pour mener une vie chrétienne, il faut sans cesse combattre son cœur, craindre ce qui nous attire, par-

\ donner ce qui nous irrite, rejeter souvent oe qui nous

avance, et nous opposer nous-mêmes aux accroissements de notre foAune. qu'il est difficile, pendant que le monde nous accorde tout , de se refuser quelque chose ! Qui , ayant en sa possession une personne trèsaccomplie, qu'il aurait aimée, vivrait avec elle comme avec sa sœur, s'élèverait au-dessus de tous les sentiments de l'humanité? C'est une aussi forte résolution , dit saint Chrysostome^ de ne pas laisser corrompre son cœur par les grandeurs et les biens qu'on possède. Ah ! qu'il faut alors de courage pour renoncer à ses inclinations, et s'empêcher de goûter et d'aimer ce que la nature trouve si doux et si aimable! Sans cesse obligé d'être aux prises avec soi-même, pour s'arracher de vive force à des objets auxquels tout le poids du cœur nous entraine, combien ne s'y sent-on pas plus fortement incliné, lorsque tout ce qui nous environne nous invite et nous presse de satisfaire à nos désirs? C'est dans une si critique situation qu'il faut vraiment , pour se conserver pur, se rendre en quelque sorte cruel à soimême, en se privamt d'autant plus des vains plaisirs que la chair recherche , qu'on a plus de moyen de se les procurer. Si l'esprit veut alors acquérir une noble liberté , qu'il tienne les sens dans ime sage contrainte , de peur d'en être bientôt maîtrisé , et que, saintement sévère à lui-même , sévère à son corps , il tende , par une bienheureuse mortification de tous les retours de ramour-pix>pre et de toutes les affections charnelles, à se dégager de plus en plus de tout ce qui l'empêche de retourner à son principe. Peu à peu il trouvera dans les austérités de la pénitence , dans les humiliations de la croix , plUiS de délices et de consolations, que les amateurs du monde ne sauraient en goù-

* InMatth., Hom., xi, n* 4.

kkk PANÉGYRIQUE DE SAINT ANDUÉ, APOTRE.

ter dans toutes les folles joies qu'il leur procure, et dans tous les contentements de leur orgueil. C'est ainsi que , par les différents progrès du détachement et de la pénitence^ nous parvenons à être réellement martyrs de nous-mêmes^ nous devenons des victimes d'autant plus propres à être consommées en Jésus-Christ^ qu'elles sont plus volontaires. Nouveau genre de martyre , où le persécuteur et le patient sont également agréables^ où Dieu^ d'une même main^ anime celui qui souffre et couronne celui qui persécute.

Saintes ûUes^ vous connaissez ce genre de martyre , et depuis longtemps vous l'exercez sur vous-mêmes avec un zèle digne de la foi qui vous anime. Peu contentes de vous être dépouillées^ par un généreux renoncement que la grâce vous a inspiré^ de tous les objets capables devons affadir^ vous avez encore voulu déclarer une guerre continuelle à toutes les affections ^ À tous les sentiments d'une nature toujours ingénieuse à rechercher ce qui peut la satisfaire; et dans la crainte de céder à ses empressements^ vous avez. mieux aimé lui refuser sans danger ce qui pourrait lui être permis^ que de vous exposer à vous laisser > entraîner au delà des bornes ; en lui donnant tout .ce que vous pouviez absolument lui accorder. Persévérez, mes sœurs ^ dans cette glorieuse milice^ qui Vous apprendra à mourir chaque jour à ce que vous avez de plus intime^ et qui^ vous détachant de' plus en plus de la chair^ vous élèvera^ par une sainte mortification de l'esprit^ jusqu'à Dieu, pour trouver en lui cette paix que le monde ne connaît pas, ces délices que les sens ne sauraient goûter, et ce parfait bonheur réservé aux âmes vraiment chrétiennes, que je vous souhaite.

DE

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