‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 40 sur 42 · PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE DB SAINT-THOMAS DU LOUVRE EN · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE DB SAINT-THOMAS DU LOUVRE EN

Motifs de la résistance de saint Thomas à Tégard de son prince. Sa conduite toujours sage, toujours respectueuse au milieu des violentes persécutions qu'il a k souffrir. Succès de ses combats pour la discipline. Admirable changement que produis sa mort dans ses ennemis; zèle qu'elle iuspire à ses frères. Usage que les ecclésiastiques doivent faire de leurs privilèges , de leurs biens et de leur autorité, pour ne pas exposer l'Église aux blasphèmes des libertins.

In morte mirabilia operatus est.

U a fait des choses merveilleuses dans sa mort<

£cd., XLVIII, 15.

Les mystères de Jésus-Christ sont une chute continuelle; et tant qu'il a vu devant soi quelque nouvelle bassesse^ il n'a jamais cessé de descendre. Il se compare lui-même dans son Évangile à un grain de froment qui tombe*; et en effet, il est allé toujours tombant, premièrement du ciel en la terre, de son trône dans une crèche : de là par plusieurs degrés il est tombé jusqu'à l'ignominie du supplice, jusqu'à l'obscurité du tombeau, jusqu'à la profondeur de l'enfer. Mais comme il ne pouvait tomber plus bas, c'était là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses ; et ce cours d'abaissements étant rempli, c'est de là qu'il a commencé de se relever couronné d'holmeur et de gloire.

Ce que notre chef a fait une fois en sa personne sacrée, tous les jours il l'accomplit dans ses membres; et le mar-

* Joann.j xii, 24.

tyr que nous honorons^ nous en est un illustre exemple. Saint Thomas^ archevêque de Cantorbéry, s'étaiit trouvé engagé^ pour les intérêts de TÉglise^ dans de longs et fâcheux démêlés avec un grand roi , avec Henri II , roi d'Angleterre, on Ta vu tomber peu à peu de la faveur à la disgrâce , de la disgiAce aa bannissement , du bannissement à une espèce de proscription , et enfin à une mort violente. Mais la Providence divine, ayant lâché la main jusqu'à ce terme, a fait commencer de là son élévation. Elle a honoré de miracles le tombeau de cet illustre martyr ; elle a mené à ses cendres un roi pénitent ; elle a conservé les droits de TÉglise par le sang de ce saint évêque , persécuté injustement pour sa cause, et tirant sa gloire de ses souffrances. Elle m'a donné lieu de dire de lui ce que TEcclésiastique a dit d'Elisée, que <i sa mort a opéré des miracles : n In morte mirabilia operatus est. Mais afin de vous découvrir toutes ces merveilles , demandons Tassistance du SaintrEsprit par Tentremise de Marie. Ave.

C'est une loi établie, que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants; et que, pour affermir ses droits, il faut qu'elle répande du sang. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle, et il veut qu'elle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde. C'est par le sang des mar^ tyrs qu'elle a étendu ses conquêtes bien loin au delà de l'empire romain ; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens , et la victoire qu'elle a remportée sur les empereurs infidèles. 11 parait donc qu'elle devait du sang à l'affermissement de son autorité, comme elle en avait donné à l'établissement de sa doctrine; et ainsi la discipline, aussi bien que la foi de l'Église, a dû avoir des martyrs.

C'est pour cette cause ^ messieurs, que votre glorieux patron a donné sa vie. Nous avons honoré ces derniers jours le premier martyr de la foi ; aujourd'hui nous célébrons le triomphe du premier martyr de la discipline : et afin que tout le monde comprenne combien ce martyre a été semblable à ceux que nous ont fait voir les anciennes persécutions, je m'attacherai à vous montrer que la mort de notre saint archevêque a opéré les mêmes merveilles dans la cause de la discipline , que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissait de la croyance.

En effet, pour ne pas vous laisser longtemps en suspens, comme les martyrs qui ont combattu pour la foi ont affermi, par le témoignage de leuç sang, cette foi que les tyrans voulaient abolir ; calmé par leur patience la haine publique, qu'on voulait exciter contre eux en les traitant comme des scélérats ; confirmé par leur constance invincible les fidèles, qu'on avait dessein d'effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices ; en sorte que, profitant des persécutions, ils les ont fait servir, contre leur nature , à l'établissement de leur foi , à la conversion de leurs ennemis, à Tinstruction et à l'affermissement de leurs frères : ainsi vous verrez bientôt , chrétiens, que des effets tout semblables ont suivi la mort du grand archevêque de Cantorbéry ; et la suite de cet entretien vous fera paraître que le sang de ce nouveau martyr de la discipline a a^ermi l'autorité ecclésiastique, qui était violemment opprimée; que sa mort a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Église; enfin, qu'elle a échauffé le zèle de ceux qui sont préposés pour en être les défenseurs. Voilà ce que j'ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.

kkS PANEGYRIQUE

PBEMIER POINT.

Pour bien entendre le sujet des fameux combats du grand saint Thomas de Cantorbéry pour l'honneur de rÉglise et du sacerdoce^ il faut considérer avant toutes choses quelques vérités importantes, qui regardent l'état de l'Église : ce qu'elle est, ce qui lui est dû, et ce qu'elle doit; quels droits elle a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s'y maintenir. Je sais que cette matière est fort étendue, et pleines de questions épineuses : mais comme la décision de ces doutes dépend d'un ou deux principes , j'espère qu'en laissant un grand embarras de difficultés fort enveloppées je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental , et absolument nécessaire pour connaître l'état de la cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J'avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement , si je ne me trompe, l'état de l'Église sur la terre> Je dis qu'elle y est comme une étrangère, et qu'elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal, par la souveraineté toute divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difficultés que j'ai proposées. / Et premièrement , l'Église est dans le inonde comme une étrangère : cette qualité fait sa gloire. Elle montre ! sa dignité et son origine céleste, lorsqu'elle dédaigne i d'habiter la terre : elle ne s'y arrête donc pas , mais elle ' y passe ; elle ne s'y habitue pas, mais elle y voyçige. Ce j qu'elle appréhende le plus , c'est que ses enfants s'y naturalisent, et qu'ils ne fassent leur principal établissej ment où ils ne doivent avoir qu'un lieu de passage. Mais nous comprenons plus facilement cette qualité d'étrangère , si nous faisons en un mot la comparaison de

l'Église de Jésu&-Chrisi avec la Synagogue ancienne^ Il n'y a personne qui n'ait remarqué que les livres sacrés de Moïse, outre les préceptes de religion^ sont pleins de lois politiques , et qui regardent le gouverne-» nient d'un État. Ce sage législateur ordonne du commerce et de la police, des successions et des héritages, de la justice et de la guerre, et enfin de toutes les choses qui peuvent maintenir un empire. Mais le prince du nouveau peuple, le législateur de l'Église, a pris une conduite opposée. Il laisse faire aux princes du monde TétabUssement des lois poUtiques ; et toutes celles qu'il nous donne, et qui sont écrites dans son Évangile, ne regardent que la vie future. D'où vient cette différence j entre l'ancien et le nouveau peuple , si ce n'est que la Synagogue devant avoir sa demeure et faire son séjour sur la terre, il fallait lui donner des lois pour y établir son gouvernement ; au lieu que l'ÉgUse de Jésus-Christ voyageant comme une étrangère parmi tous les peuples du monde, elle n'a point de lois particulières touchant la société politique; et il suffit de lui dire généralement ce qu'on dit aux étrangers et aux voyageurs, qu'en ce qui regarde le gouvernement, elle suive les lois du pays où elle fera son pèlerinage , et qu'elle en révère les princes et les magistrats : Omnis anima poleslatibus sublimioribiLs subdita sil^. C'est le sei^l commandement politique que le Nouveau Testament nous donne..

Cette vérité étant supposée, si vous, me demandez, chrétiens , quels sont les droits de l'Église, qu'attendezvous que je vous réponde , sinon qu'elle a sans doute de grands avantages et des prétentions glorieuses; mais que celui dont elle attend tout,, ayant dit que son royaume n'est pas de ce monde ' , tout le droit qu'elle

* Rom., XIII, 1. — • Joann., xvill, 36.

GllEFS-D'OEUV. DE ROSS. — T. k

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peut avoir d'elle-même sur la terre^ c'est qu'on lui laisse^ pour ainsi dire^ passer son chemin et achever son voyage en paix? Tellement que rien ne lui convient mieux, à elle et à ses enfants^^ que ces mots de Tertullien : <c Toute notre affiadre en ce monde , c'est d'en sortir au « plus tôt : Tf> Nihilnostrarefert in hoc œvOftdsideeo quam eeleriter excéderez

Hais peut-être que vous penserez que je représente rÉglise comme une étrangère trop faible , et que je la laisse sans autorité et sans fonction sur la terre, enfin trop nue et trop désarmée au milieu de tant de puissances ennemies de sa doctrine, ou jalouses de sa grandeur. Non, mes frères, il n'en est pas ainsi. Elle ne voyage pas sans sijget dans ce monde : elle y est envoyée par un ordre suprême , pour y recueillir les enfants de Dieu, et rassembler ses élus dL^ersés aux quatre vents. Elle a charge de les tirer du monde ; mais il faut qu'elle les vienne chercher dans le monde : et en attendant, chrétiens, qu'elle les présente à Dieu, maintenant qu'elle voyage avec eux et qu'elle les tient sous son aile , n'est-il pas juste qu'elle les gouverne, qu'elle dirige leurs pas incertains, et qu'elle conduise leur pèlerinage ? C'est pourquoi elle a sa puissance, elle a ses lois et sa police spirituelle, elle a ses ministres et ses magistrats, par lesquels elle exerce, dit Tertullien, c une divine cena sure contre tous les crimes : » Exhortationes , casligatianes, et emswra divma*. Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie ! C'est une injustice inouïe de vouloir profiter des dépouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu'elle estétrangëre, et qu'elle n'est pas armée. Son Dieu prendra

< Àpolog,, no 41. — ' Apolog.f 39.

DE SAINT THaHIAS DÇ CANTORBÉRY. 451

en main sa querelle, et sera un, rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs maiiis sacrilège» sur Tarche de son alliance. Mais laissons ces réflexions, et avançons dans notre sujet.

Jusqu'ici TÉglise n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes, elle ne tient rien que de son Époux. Mais les rois du monde ont fait leur devoir; el pendant que cette illustre étrangère voyageait dans leurs États, ils lui ont accordé de grands privilèges, ib ont signalé leur zèle envers elle par des présents magnifiques. Elle n'est pas ingrate de leurs bienfails, elle s'en glorifie par toute la terre. Mais elle ne craint point de leur dire que, parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu'ils ne donnant; et enfin , pour nous expliquer nettement , qu'il y a plus de justice que de grâce dans les privilèges qu'ils lui accordent. Car, pour ne pas raconter ici les avantages spirituels que l'Église leur communique , pouvaient-ils refuser d<3 lui faire part de quelques honneurs de leur royaume , qu'elle prend tant de spin de leur coaserver ? Ils régnent sut les corps par la force , et peut-être sur les cœurs par l'inclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trôiie dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées, et une partie de sa religion de robéissance qui leur est due. Elle va étouffer dans le fond des cœurs, Bon-seutement les premières pensées de rébellion , mais encore les cnoindlres murmures; et pour êter tout prétexte de soulèvement contre les puissances l^itimes , elle a enseigné constamment, et par sa doctrine et par ses exemples, qu'il en faut tout souffrir, jusqu'à l'injustice, par laquelle s'exerce secrète ment la justice même de Dieu. Après des

services si importants^ si on lui accorde des privilèges , n'est-ce pas une récompense qui lui est bien due? et les possédant à ce titre ^ peut-on concevoir le dessein de les lui ravir sans une extrême injustice?

Cependant Henri II, roi d'Angleterre, se déclare l'ennemi de rÉglise. Il Tattaque au spirituel et au temporel; en ce qu'elle tient de Dieu, et en ce qu'elle tient des hommes; il usurpe ouvertement sa puissance. Il met la main dans son trésor, qui enferme la subsistance des pauvres. Il flétrit l'honneur de ses ministres par l'abrogation de leurs privilèges, et opprime leur liberté par des lois qui lui sont contraires. Prince téméraire et malavisé , que ne peut-il découvrir de loin les renversements étranges que fera un jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique, et les excès inouïs où les peuples seront emportés, quand ils auront secoué ce joug nécessaire 1 Hais rien ne peut arrêter ses emportements. Les mauvais conseils ont prévalu y et c'est en vain que l'on s'y oppose : il a tout fait fléchir à sa volonté , et il n'y a plus que le saint archevêque de Cantorbéry qu'il n'a pu encore ni corrompre par ses caresses, ni abattre par ses menaces.

A la vérité , il met sa constance à des épreuves bien dures. Qu'on le dépouille, qu'on le déshonore, qu'on le bannisse, il s'en réjouit : mais pourquoi ruiner les siens? C'est ce qui lui perce le cœur. Il n'y a rien de plus insensible ni de plus sensible tout à la fois que la charité véritable. Insensible àses propres maux, eten cela directement contraire à l'amour-propre , elle a une extrême sensibilité pour les maux des autres. Ainsi le grand apôtre, très-peu touché de tout ce qui le regardait, disait aux fidèles : a J'ai appris à me contenter de l'état « où je me trouve; je sais vivre pauvrement, je sais « vivre dans l'abondance ; j'ai été instruit , en toutes

« choses et en toates rencontres^ & être bien traité et à « souffrir la faim^ à être dans Tabondance et à être « dans rindigence : ^ Sdo et humiliariy sdo et abufir dare; vbique et in omnibus institutus sum, et satiari et esurire, etabundare et penuriam pati ^ Et cependant cet homme tout céleste, si indifférent, si dur pour hii-même, ressent le contre-coup de tous les maux, de toutes les peines que peut souffrir le nioindre des fidèles. « Qui « est faible, s'écrie-t-il, sans cpie je le sois avec lui? qui « est scandalisé sans que je brûle?» Quis infirmatuTy et ego non infirmor? quis scandalizatur , et ego non uror*? Sa tendresse pour ses frères est si grande qu'il ne peut les voir dans les larmesf et dans l'affliction, qu'il n'en soit pénétré d'une vive douleur : ce Que faites-vous de « pleurer ainsi, et de me briser le cœur? » Quid facit%$ fientes j et affligentes cormeum^? Cest en vain que vous me fendez le cœur par vos larmes : « car pour moi je « suis tout prêt de souffrir non-seulement les chaînes, « mais la mort même, pour le nom du Seigneur Jésus : ^ Ego enim non solum alligari, sed etmoriparatm sum^. 6e cœur de diamant, qui semble défier le ciel , et la terre, et l'enfer de l'émouvoir, peut souffrir la mort et les plus dures extrémités; il ne^eut souffrir les larmes de ses frères. Combien a dû être touché saint Thomas de voir les siens affligés et persécutés à son occasion ! Il se souvient de Jésus, qui n'est pas plutôt né, qu'il attire des persécutions à ses parents, qui sont contraints de quitter leur maison pour l'amour de lui. 11 a reçu sa Ibi d'en haut, et ne peut rien faire pour les siens, sinon dé leur souhaiter qu'ayant part aux persécutions, ils aient part à la gr/U^e.

« PhU'., tv,. 12. — » II. Cor.f XI, 29. -- ' Grec, comminuentes , conierenies^ — ' .4ct., xxi 13.

ky* PANEGYRIQUE

Le prophète Zadiarie semble avoir voulu nous repré- 8enier rinimuable et éternelle concorde qui doit éki^ entre l'empire et le sacerdoce : «c Celui-là^ dit41^ parlant « du prince^ sera revêtu de gloire^ il sera assis et doa minera sur son trône; et le pontife sera aussi sur son c< trône ^ et il y aura un conseil de psûx entre ces deux : )> Fpse poriabit gloriam , et sedehU , et donUnabitur super solio suo; et erit sacerdos super soliosuo^ elconsilium pacis erit inter illasduosK Vous voyez que la gloire^ et Téclat^ et Tautorité dominante^ sont dans le trône royal* Mais quoique le Fils de Dieu ait enseigné à ses ministres qu'ils ne doivent pas dominer à la manière du monde ^ le sacerdoce néanmoins ne laisse pas d'avoir son trône : car le prophète en établit deux ; il reconnaît deux puissances^ qui sont, comme vous voyez 9 plutôt unies que subordonnées : comilium p(icis inier ill^is^; di le genre humain se repose à l'ombre de cette concorde.

Saint Thomas a souvent représenté au roi d'Angleterre, par des letttes pleines d'une force, d'une douceur et d'une modestie apostolique, que ces puissances doi* vent concourir et se prêter la main mutuellement, et non se regarder avec jalousie, puisqu'elles ont des fins si diverses, qu'elles ne peuvent se choquer sans quitter leur route et sortir de leurs limites. Il soutient ces cbaritaMes avertissements avec toute l'autorité que pouvait donner non^seulement la sainteté de son caractère, mais la sainteté de sa vie, qui était l'exemple et Tadmiration de tout l'univers.

Notre France l'avait ccmnue, puisque, lorsqu'il fut exilé, elle lui avait ouvert les bras ; et le roi Louis VU, témoin oculaire des vertus apostoliques de ce grand homme, a toujours constamment favorisé et sa personne,

' Zachar.f \i] 13. — = MaUh.f. xx, 25, 26*

et la cause qu'il défendait y par toutes sortes de bons offices. Rendons ici témoignage à Tincomparable piété de nos monarques très-chrétiens. Gomme ils ont vu que Jésus^hrist ne règne pas, si son Église n'est autorisée^ leur propre autorité ne leur a pas été plus chère que l'autorité de rÉglise. Cette puissance royale, qui doit donner le branle dans les autres choses, n'a jamais jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans les affaires spirituelles; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser, lorsque, écrivant aux évoques, il les assure de sa protection dans les fonctions de leur ministère; afin, dit ce grand roi, que notre puissance royale servant, comme il est convenable, à ce que demande votre autorité, vous puissiez exécuter vos décrets : Vi nostro auxilio mffulti , quod vestra auctorilas exposât , famulante , tU decet, pote&tate nostraf perficere valeatis ^ . Telles sont les maximes saintes et durables de la monarchie très-chrétienne; et plût à Dieu que le roi d'Angleterre eût suivi les sentiments et imité les exemples de ses augustes voisins ! Saint Thomas ne se verrait pas réduit à la dure nécessité de s'oj^ser à son prince. Mais comme ce monarque se rend inflexible, l'Église opprimée est contrainte de recourir aux derniers efforts. Vous attendez peut-être des foudres et des anathèmes. Mais, quoique Henri les eût mérités, Thomas, aussi modéré que vigoureux, ne fulmine pas aisément contre une tête royale. Voici ces derniers efforts dont je veux parler : le saint archevêque offre à Dieu» sa vie; et sachant quel'Église n'est jamais plus forte que lorsqu'elle parle par la voix du sang, il revient d'un long exil avec un esprit de martyr, préparé aux violences d'un roi implacable et de toute sa cour irritée.

' Ludovic. Pius, Cap,, ann. 823, csp. iv.

Saint Ambroise a remarqué * , dès son temps , que les hommes apostoliques, qui entreprennent d'un grand courage les œuvres de piété et la censure des vices, sont assez souvent traversés par des raisons politiques. Car comme les pécheurs ne peuvent souffrir ceux qui viennent les troubler dans leur faux repos ; et comme le monde n'a rien tant à cœur que de voir TÉglise sans force, et la piété sans défense, il se plait de lui opposer ce qu'il a de plus redoutable, c'est-à-dire le nom de César et les intérêts de l'Etat. Ainsi quand Néhémias relevait les tours abat(ues et les murailles désolées de Jérusalem, les ministres du roi de Perse publiaient partout qu'il méditait un dessein de rébellion " ; et comme le moindre soupçon d'infidélité attire des difficultés infinies, ils tâchaient de ralentir l'ardeur de son zèle par cette vaine terreur. Quoique le saint archevêque n'élevât ni des tours ni des forteresses, et qu'il songeât seulement à réparer les ruines d'une Jérusalem spirituelle, toutefois il fut exposé aux mômes reproches. Henri, déjà prévenu et irrité par les faux rapports, témoigna, avec une aigreur extrême, que la vie de ce prélat lui était à charge. Que de mains furent armées contre lui par cette parole!

Chrétiens, soyez attentifs : s'il y eût jamais un martyre qui ressembla parfaitement à un sacrifice , c'est celui que je dois vous représenter. Voyez les préparatifs : l'évêque est à l'église avec son clergé, et ils sont déjà revêtus. Il ne faut pas chercher bien loin la victime : le saint pontife est préparé , et c'est la victime que Dieu a choisie. Ainsi tout est prêt pour le sacrifice , et je vois entrer dans l'église ceux qui doivent donner le coup. Le saint homme va au-devant d'eux, à l'imitation de Jésus-Christ; et, pour imiter en tout ce divin modèle, il

» Serm. contra AHxent., n° 30. — ■ 11. Esdr.y vi, 6, 7.

défend à son clergé toute résistance, et se contente de demander sûreté pour les siens. « Si c'est moi que vous « cherchez, laissez, dit Jésus S retirer ceux-ci. » Ces choses étant accomplies, et l'heure du sacrifice étant arrivée, voyez comme saint Thomas en coumience la cérémonie. Victime et pontife tout ensemble, il présente sa tête, et fait sa prière. Voici les vœux solennels et les paroles mystiques de ce sacrifice : Et ego pro Deo mori paratus 5um, et pro dssertione justitiœ, et pro Ecclesiœ liber tate ; dummodo effttëione sanguinis vm pacem et liber tatem consequatur : « Je suis prêt à mourir, dit- «il, pour la cause de Dieu et de son Église; et. toute <( la grâce que je demande , c'est que mon sang lui (c rende la paix et la liberté qu'on lui veut ravir. » Il se prosterne devant Dieu ; et comme dans le sacrifice solennel nous appelons les saints pour être nos intercesseurs , il n'omet pas une partie si considérable dé cette cérémonie sacrée : il appelle les saints martyrs et la sainte Vierge au secours de l'Église opprimée; il ne parle que de l'Église; il n'a que l'Église dans le cœur et dans la bouche; et abattu par le coup, sa langue froide et inanimée semble encore nommer l'Église.

Mais voici un nouveau spectacle. Après qu'on a dépouillé le saint martyr, on découvre un autre martyre non moins admirable, qui est le martyre de sa pénitence, un cilice affreux tout plein de vermine... Ah! ne méprisons point cette peinture, et ne craignons point de remuer ces ordures si précieuses. Ce cilice lui perce la peau , et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une autre peau autour de son corps. On voit que ce saint a été martyr durant tout le cours de sa vie ; et on ne s'étonne plus de ce qu'il est mort avec tant de force ,

' Joann.y xviii , 8.

mais de ce qu'il a pu vivre au milieu de telles souffrances. digne défenseur de TÈglise! voilà les hommes qui méritent de parler pour elle^ et de combattre pour ses intérêts : aussi sa victoire est-elle assurée. Les lois qui rcj^riment vont être abolies; et ce que le saint archevêque n^a pas obtenu vivant ^ il l'accomplira par sa mort.

Le ciel se déclare manifestement. Pendant que les politiques raffinent et raisonnent à leur mode. Dieu parle par des miracles ^ visibles et si fréquents , que les rois mêmes, et les plus grands rois, oui, mes frères, nos rois très-chrétiens passent les mers pour aller honorer ses saintes reliques. Louis le Jeune va en personne lu i demander la guérison de son fils atné, attaqué d'une ma- J ladie mortelle. Nous devons Philippe-Auguste au grand saint Thomas, nous lui devons saint Louis, nous lui devons tous nos rois et toute la famille royale, qu'il a sauvée dans sa tige. Voyez, mes frères, quels défenseurs trouve l'Église dans sa faiblesse, et combien elle a raison de dire avec l'Apôtre : Cum infirmory tune polens sum^* Ce sont ces bienheureuses faiblesses qui lui donnent cet invincible secours , et qui arment en sa faveur les plus valeureux soldats et les plus puissants conquérants du monde, je veux dire les saints martyrs. Quiconque ne ménage pas l'autorité de l'Église, qu'il craigne ce sang précieux des martyrs, qui la consacre et qui la protège. Pour avoir violé ses droits, Henri est mal assuré dans son trône; sa couronne est ébranlée sur sa tète, son sceptre ne tient pas dans ses mains. Dieu permet que tous ses voisins se liguent, que tous ses sujets se révoltent et oublient leur devoir; que son propre fils oublie sa naissance, et se mette à la tète de ses ennemis. Déjà la vengeanoe du

> JI. Cor., xii, 10.

DE SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY. hb9

tiel commenoe à le presser de toutes parts ^ mais c'est une yengeancé miséricordieuse , qui ne Tabat que pour le rendre humble , et pour faire d'un roi pécheur un roi pénitent : c'est la seconde merveille qu'a opérée la mort du saint archevêque : In morte miridnlia operatus est,

SECOND POINT

Dans ce démêlé oâèbre où les intérêts de l'Église ont engagé saint Thomas contre un grand monarque^ je me sens obligé de vous avertir qu'il ne lui a pas résisté en rebelle et dans un esprit de faction : il a joint la fermeté avec le respect. S'il a toujours songé qu'il était évéque, il n*a jamais oublié qu'il était sujet; et la charité pastorale animait de telle sorte toute sa conduite ^ qu'il ne s'est opposé au pécheur que dans le dessein de sauver le roi.

U ne doit pas être nouveau aux chrétiens d'avoir à se défendre des grands de la terre; et c'est une des pre- . mières leçons que Jésus-Christ a données à ses saints autres. Mais encore que cette instruction nous prépare ^ principalement contre les rois infidèles, plusieurs exemples illustres , et entre autres celui du grand saint Thomas, nous font voir assez clairement que l'Église a souvent besoin de rappeler toute sa vigueur au milieu de X sa paix et de son triomphe. Combien ces occasions sont fortes et dangereuses, vous le comprendrez aisément, si vous me permettez , chrétiens , de vous représenter comme en deux tableaux les deux temps et les deux états du christianisme : l'empire ennemi de l'Église, et l'empire réconcilié avec l'Église.

Durant le temps de l'inin^itié, il y avait entre l'un et l'autre une entière séparation. L'Église n'avait que le ciel, et Tempire n'avait que la terre : les charges , les

dignités, les magistratures^ c'est ce qui ^ selon le langage de rÉglise^ s'appelait le siècle auquel elle obligeait ses enfants de renoncer. C'était une espèce de désertion que d'aspirer aux honneurs du monde; et les sages ne pensaient pas qu'un chrétien de la bonne marque put' devenir magistrat. Quand cela fut permis, à certaines conditions y au premier concile d'Arles , dans les premières années du grand Ck)nstantin, les termes mêmes de la permission marquaient toujours quelque répugnance : Ad prœsidatum prosilire^ ; jfdLF un mot qui voulait dire qu'on s'égarait hors des bornes, qu'on s'échappait, qu'on sortait des lignes. Ce n'est pas que les fidèles ne sussent que les puissances de l'État étaient légitimes, puisque même saint Paul leur avait appris qu'elles étaient ordonnées de Dieu*. Mais, dans cette première faveur, l'Église respirait tellement le ciel, qu'elle ne voulait rien voir dans les siens qui ne fût céleste; et elle était encore tellement remplie de la simplicité presque rustique de ses saints et divins pécheurs, qu'elle ne pouvait accoutumer ses yeux à la pompe et aux grandeurs delà terre.

H faut vous dire, messieurs, l'opinion qu'on avait en. ce temps-là des empej*eurs, sur le sujet de la religion».. On ne considérait pas seulement qu'ils étaient ennemisd» l'Église; mais Tertullien a bien osé dire qu'ils n'étaient pas capables d'y être reçus. Vous allez être étonnés de la liberté de cette parole : « Les Césars, dit-il, seraient (( chrétiens, si le siècle qui nous persécute se pouvait « passer des Césars, ou s'ils pouvaient être Césars et (( chrétiens tout ensemble : Cœsares credidissent super Christo, si aut Cœsares non essent sœculo necessarii ; aut si et christiani potuissent esse et Cœsares^. Voilà, direz^ vous, de ces excès de Tertullien. Et quoi donc ! n'avons-

• ConciL Arelat.y i , can. vu. — * Rom. y xiii, 1. — * Apolûg., n" 2C

nous pas vu les Césars obéir enfin à TÉvangile^ et abaisser leur majesté au pied de la croix? Il est vrai; mais il faut savoir distinguer les temps. Durant les temps des combats qui devaient engendrer les martyrs, lès Césars étaient nécessaires au siècle, le parti contraire à l'Église les devait avoir à sa tète ; et Tertullien a raison de dire que le nom d'empereur et de César, qui , selon les occultes dispositions de la Providence, était un nom" de majesté , était incompatible avec le nom de clirélien, qui devait être alors un nom d^opprobre. Les fidèles de ce tempslà, regardantes empereurs de la sorte, n^avaient garde de corrompre leur simplicité à la cour : il ne fallait pas craindre que les faveurs des empereurs fussent capables de les tenter; et leurs mains, qu'ils voyaient trempées et encore toutes dégouttantes du sang des martyrs, leur rendaient leurs offres et leurs présents non-seulement suspects, mais odieux. Pour ce qui regardait leurs menaces, il fallait à la vérité beaucoup de vigueur pour n'en être pas ému; mais ils avaient du moins cet avantage, qu'une guerre si déclarée les déterminait à la résistance, et qu'il n'y avait pas à délibérer si on s'opposerait à une puissance qu'on voyait si ouvertement armée contre l'Évangile.

Mais après la paix de l'Eglise, après que l'empire s'est uni avec elle, les choses peu à peu ont été changées. Comme le monde a paru ami, les fidèles n'ont plus refusé ses présents. Ces chrétiens sauvages et durs, qui, ne pouvaient s'apprivoiser avec la cour, ont commencé à la trouver belle; et la voyant devenue chrétienne, ils ont appris à en briguer les faveurs. Ainsi les douceurs delà paix ont amolli ces courages mâles, que l'exercice delà guerre rendait invincibles; l'ambition, la flatterie, l'amour des grandeurs, se coulant insensiblement dans l'Église, ont énervé peu à peu cette vigueur an-

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cieune^ mérae dans l'ordre ecclésiastique, qui en était le plus ferme appui; et, comme dit saint Grégoire *, on a cherché l'honneur du siècle dans une puissance que Dieu avait établie pour Tanéantir.

Dans cet étst du cliristiautsme,. s'il arrive qu'un roi clirétien, comme Henri d'Angleterre, entreprenne contre l'Église , ne faudra-t-il pas, pour lui résister, une résolution extraordinaire? Combien a désiré notre saint prélat, puisqu'il plaisait à Dieu qu'il souffrit persécution pour la justice, que Dieu lui envoyât un Néron ou quelque monstre semUable pour persécuteur! 11 n'eût pas eu à combattre tant de fortes considérations qui le retenaient contre un roi, enfant de l'Église y son maître, son bienfaiteur, dont il avait été le premie.r ministre. De plus, un ennemi déclaré, à qui le prétexte du nom chrétien n'aurait pa5 donné le moyen de tromper les évoques par de belles apparences, aurait-il pu détacher tous ses frères les évoques, pour le laisser seul et abandonné dans la défense de la bonne cause? Voici donc une nouvelle espèce de persécution qui s'élève contre saint Thomas ; persécution formidable, à qui la puissance royale donne de la force, à qui la profession du christianisme donne le moyen d'employer la ruse. N'est-ce pas en de pareilles rencontres que la justice a besoin d'être soutenue avec toute la vigueur ecclésiastique : d'autant plus qu'il ne suffit pas de résister seulement à ce roi superbe ; mais il faut encore tâcher de l'abattre, mais de l'abattre pour son salut, par l'humilité de la pénitence?

Notre saint évéque n'ignore pas qu'il n'est rien de plus utile aux pécheurs que de trouver des obstacles à leurs desseins criminels. Il ne cède donc pas à l'iniquité, sous prétexte qu'elle est armée et soutenue d'une main

* Pastor.y part. I, cap. vni.

royale : au contraire, lui voyant prendre son cours d'un lieu éminent, d'où elle peut se répandre avec plus de force, il se croit plus obligé de s'élever contre, comme une digue que Ton élève à mesure que Ton voit les ondes enflées. Ainsi le désir de sauver le roi l'oblige à lui résister de toute sa force. Hais que dis-je, de toute sa force? Est-il donc permis à un sujet d'avoir de la force contre son prince; et pensant en faire un généreux, n'en ferons-nous point un rebelle? Non, mes frères , ne craignez rien , ni de la conduite de saint Thomas, ni de la simplicité de mes expressions. Selon le langage ecclésiastique, la force aune autre signification que dans le langage du monde, La force, selon le monde, s'étend jusqu'à entreprendre; la force, selon l'Église, ne va pas plus loin que iie tout souffrir : voilà les bornes qui lui sont prescrites. Écoutez l'apôtre saint Paul : Nondum mque ad sanguinem restitutis^; comme s'il disait : Vous n'avez pas tenu jusqu'au bout, parce que vous ne vous êtes pas défendus jusqu'au sang. Il ne dit pas, jusqu'à attaquer, jusqu'à verser le sang de vos ennemis; mais jusqu'à répandre le vôtre.

Au reste, saint Thomas n'abuse pas d« ces maximes vigoureuses. Il ne prend pas par fierté ces armes apostol iques, pour se faire valoir dans le monde : il s'en sert comme d'un bouclier nécessaire dans Vextrènie besoin de l'Eglise. La force du saint évèque ne dépend donc pas du concours de ses amis ^ ni d'une intrigue finement menée. II ne sait point étaler au monde sa patience pour rendre son persécuteur plus odieux, ni faire jouer de secrets ressorts pour soulever les esprits. Il n'a pour lui que les prières des pauvres, les gémissements des veuves et des orphelins. Voilà, disait saint Ambroise*, les défenseurs

' Heh.y xri, 4. — » Serm, contra Auxent., n» 4.

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1 des évéques; voilà leurs gardes^ voilà leur armée. Il est fort, parce qu'il a un esprit également incapable et de crainte et de murmure. 11 peut dire véritablement à Henri, roi d'Angleterre, ce que disait Tertul lien, au nom de toute TÉglise, à un magistrat de Fempire, grand persécuteur de l'Église : Non te terremus , qui nec timemus^. Apprends à connaître quels nous sommes, et vois quel homme c'est qu'un chrétien : « Nous ne pensons pas à te a faire peur, et nous sommes incapables de te craindre. » Nous ne sommes ni redoutables ni lâches : nous ne sommes pas redoutables, parce que nous ne savons pas cabaler ; et nous ne sommes pas lâches, parce que nous savons mourir.

C'est ce que semble dire le grand saint Thomas, et c'est par ce sentiment qu'il unit ensemble les devoirs de Tépiscopat avec ceux de la sujétion. Non te terremiis ; voilà le sujet toujours soumis et respectueux : qui nec timemm: voilà Tévèque toujours ferme et inébranlable. Non te terremus^ je ne médite rien contre l'État : qui nec timemus;je suis prêt à tout souffrir pour l'Église. J'ai donc eu raison de vous dire qu'il résiste de toute sa force ; mais cette.force n'est point rebelle, parce que cette force, c'est sa patience. Encore n'étale-t-il pas au monde cette patience avec une contenance lière et un air do dédain, pour rendre son persécuteur odieux : au contraire, sa modestie est connue de tous , selon le précepte de l'Apôtre *. C'est par là qu'il espère convertir le roi : il se propose de l'apaiser, du moins en lassant sa fureur. Il ne désire que de souffrir, afin que sa vengeance épuisée se tourne à de meilleurs sentiments. Quoiqu'il voie que ses biens ravis, sa, réputation déchirée, les fatigues d'un long exil, l'injuste persécution de toupies siens,.

' Ad Scapul., n» 4. — » Philip. ^ iv, 5.

n'aient pu assouvir sa colère, il sait ce que peut le sang d'un martyr; et le sien est tout prêt à couler pour amol- • lir le cœur de son prince. Il n'a pas été trompé dans son espérance : le sang de ce martyr, le sacrifice, sanglant de Thomas, a produit un autre sacrifice d'humilité et de pénitence; il a amené à Dieu une autre victime, victime royale et couronnée. .

Je vous ai représenté l'appareil du premier sacrifice : que celui-ci est digne encore de vos attentions 1 Là, un évoque à la tête de son clergé; et ici, un roi environné de' toute sa cour : là, un évèque nous a paru revêtu de ses ornements ; ici , nous voyons un roi humblement dépouillé des siens : là , vous avez vu des épées tirées , qui sont les armes de la cruauté; ici , une discipline et une hairé, qui sont les instruments de la pénitence. Dans le premier sacrifice; si vous avez eu de l'admiration pour le courage , vous avez eu de l'horreur pour le sacrilège : ici, tout est plein de consolation. La victime est frappée ; mais c'est la contrition qui perce son cœur : la victime est abattue; mais c'est l'humilité^ qui la renverse. Le sang qui est répandu, ce sont les larmes de la pénitence : Quidam sanguis animœ^; l'autel du sacrifice, c'est le tombeau même du saint martyr. Le roi se prosterne devant ce tombeau, il fait une humble réparation aux cendres du grand saint Thomas , il honore ces cendres, il baise ces cendres, il arrose ces cendres de larmes, il mêle ses larmes au sang du martyr, il sanctifie ces larmes par la société de ce sang; et ce sang qui criait vengeance, apaisé par ces larmes d'un roi pénitent , demande protection pour sa couronne. Il affermit son trône ébranlé, il relève le courage de ses serviteurs; il met le roi d'Ecosse , son plus grand ennemi, entre ses mains ;

• s. Aug.j Serm. CCCLI, n» 7.

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