‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 8 sur 42 · CBEFS-D'OEUV. DE BOSS. — T. I · texte numérisé non relu

CBEFS-D'OEUV. DE BOSS. — T. I

50 ORAISON FUNÈBHë

lièrement les derniers règnes , où Ton voit non-Hseule* ment les rois majeurs ^ mais encore les pupilles, et les reines mêmes si absolues et si redoutées ' ; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou rétablie par Henri , par Edouard , par Marie , par Elisabeth , on ne trouve ni la nation si rebelle , ni ses parlements si fiers et si factieux : au con^ traire , on est obligé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis 9 puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de Tlle la plus célèbre du monde , qui , selon les plus fidèles histoires , tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens , les Danois et les Saxons , aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang *, qu'ils soient capables de s'emporter à des procédés si barbares, s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'estHje donc qui les a poussés? Quelle force, quel transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences ? N'en doutons pas, chrétiens : les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de disputer des choses divines, sans fin , sans règle, sans soumission, a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eus à combattre , et que ni sa prudence , ni sa douceur, ni sa fermeté, n'ont pu vaincre.

J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits quand on ébranle les fondements de la religion , et qu'on remue les bornes une fois posées. Mais, comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste,

^ Il s'agit ici de Marie , et surtout d'Elisabeth ; les rois nu^eurs désifi;neat Henri VIII ; et les pupilles, Edouard VI , son successeur immédiat. (C.)

' Les éditions les plus estimées portent bon sens, leçon évidemment fautive.

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et unique dans tous les siècles, de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusques au principe , et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne et <^lui de l'autorité de TÉglise ont été capables de pousser les hommes.

Donc* la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas eraint de tenter , au siècle p€ussé > la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l'Église , ils * ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur sainte unanimité, l'ancienne tradition du saint-siége et de l'Église catholique , n'ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s'est fait à soi-même un tribunal , où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de rÉcriture sainte , comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait Tinterprète, et croirait que le SaintrEsprit lui en dicte l'explication , il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions , à consacrer ses erreurs , à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini ; que l'opiniâtreté serait invincible ; et que , tandis que les uns ne cesseraient de disputer , ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres , fatigués de tant de folles visions , et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée

' P. Corneille à souvent employé cette particule affirmative au commencement des phrases.

' Va«. Première et seconde éditions , ils manque,

par tant de sectes, iraient enfin 'chercher un repos funeste et iiné entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans Tathéisnie.

Tels , et plus pernicieux encore , comme vous verrez dans la suite, sont les effets naturels de cette nouvelle doctrine. Mais, de même qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages , parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures > ainsi, quoique cet esprit d'indocilité et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles , il n'a pas produit universellement les mêmes effets; il a reçu divcFses limites , suivant que la crainte , ou les intérêts , ou l'humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées , Font différemment retenu^ Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleterre, et si sa malignité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert ; mais aussi les rois en ont été cause. Us ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres, trop remuées et devenues incapables de consistance , sont tombées de toutes parts , et n'ont fait voir que d'effroyables précipices. J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de répiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les Communes^ Ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements, par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout

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ee qui a de Tautorité , et une démangeaison ' d'innover sans fin , après qu'on en a vu le premier exemple. . Ainsi les calvinistes^ plus hardis que les luthériens, ont servi à établir les sociiiiens* , qui ont été plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des anabaptistes^ sont sorties de cette même source ; et leurs opinions, mêlées au calvinisme, ont fait naître les indépendants ^ ,, qui n'ont point eu de bornes: parmi lesquels on voit les trembleurs'^, gens

' La Harpo blâme le mot démangeaison , qu^il trouve du style familier. N'y a-t-il pas un excès de délicatesse dans une telle critique? Cette expression n*est-eUe pas relevée par remploi qu'en fait Bossuet? doit-elle plus choquer que le mot chatouiller, par exemple , si heureusement placé par Corneille et par Racine dans les vers suivants :

Chatouiilaii malgré lui son âme avec surprise.

Pompée, acte lU, se. i.

Ch^touiilaietil dç. mon cceur Turgueilleuse faiblesse.

Jphigénie, icie If ac.l.

(M. Patin.)

' tes sociniens rejettent tous les mystères du christianisme. On les qppelle aussi unitaires, parce qu'ils n'admettent en Dieu qu'une seule personne. Cette secte n'a pas eu pour premier auteur Fauste Socin ; elle a vait commencé à éclore en 1 5 1 7 . ( C. )

* Ces sectaires soutiennent qu'il ne faut pas baptiser les enfants avant Page de discrétion , ou qu'à cet âge on doit leur réitérer le baptême , parce que, selon eux, ces enfants doivent être en état de rendre raison de leur foi , pour recevoir validement ce sacrement. (La veaux , Dict. de la Langue française, )

* Ainsi appelés , parce qu'ils font profession de ne dépendre d'aucune assemblée ecclésiastique. Ils prétendent que chaque église ou congrégation particulière a en elle-même tout ce qui est nécessaire pour sa conduite et pour son gouvernement ; qu'elle a toute la puissance ecclésiastique et toute la juridiction, et qu^elle n'est point sujette à une ou plusieurs églises, ni à leurs. députés , ni à- leurs assemblées , ni à leurs synodes, non plus qu'à aucun évéque. (Laveaux.)

^ Secte qui a commencé en Angleterre en 1650. Les quacres ou trem- Meurs n'ont point de prêtres ; ils refusent d'aller à la guerre, tutoient tout le monde , et parlent aux rois mêmes le chapeau sur la tête. Le nom (Je trembleiirs leur a été donné à cause du tremblement et. des contor-c

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fanatique ,. qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspiras ; et ceu^x q^u'on nomme chercheurs ^ ^ à cause que^ dix-jsept cents ans après Jésus-Christ^ ils cherchent encore la religion, et n'en ont point d'arrêtée. C'est, messieurs, en cette sorte que les esprits, une fois émus , tombant de ruinas en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d'A.ngleterre ont cru. les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse, en conservant répiscopat. Car que peuvent des évoques qui ont anéanti eux-mêmes l'autorité de leur chaire , et la révérence qu'on doit à la succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusqu'à la source même de leur sacre, c'est-à-dire jusqu'au pape saint Grégoire, et au saint moine Augustin son disdple ' , et le premier apôtre de la nation anglaise? Qu'est-ce que l'épiscopat, quand il se sépare de l'Église qui est son tout , aussi bien que du saint-siége qui est son centre, pour s'attacher, contre sa nature, à la royauté comme à son chef? Ces deux puissauces d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement quand on les confond ensemble ; et la majesté des rois 4''^'^"* gleterre serait demeurée plus inviolable , si , contente de

sions qu'ils font dans leurs assemblées, lorsqu'ils se. croient inspirés par le Saint-Esprit.

' Selon Stoup, dans son traité su^ la religion des Hollandais, il y a dans ce pays des chercheurs qui conviennent de la vérité de la religion de Jésus-Christ, mais qui prétendant que cette religion n'est professée dans sa pureté par aucune église , par aucune communion du christianisme. En conséquence , ils né sont attachés à aucune ; mais ils cherchent , disent-ils, ce que les hommes ont ajouté ou retranché à la parole de Dieu. Ces chercheurs, suivant le. même écrivain , so|it communs en Angleterre. (C.)

' Cet archevêque de Cantorbéry, envoyé.en 596 par saint Grégoire le Grand pour prêcher le christianisme on Angleterre, est regardé comme le premier apôtre de cette nation.

ses droits sacrés , elle n'avait point voulu attirer à soi les droits etTautoritéde l'Église *. Ainsi rien n'a retenu la violence des esprits féconds en erreurs : et Dieu , pour punir l'irréligieuse instabilité de ces peuples, les a livrés à l'intempérance de leur folle curiosité ; en sorte que Tardeup de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.

Il ne faut point s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids, qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur Je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire ; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ, inconnu jusques alors au christianisme, qui devait anéantir toute royauté * , et égaler tous les hommes; songe séditieux des indépendants , et leur chimère impie et sacrilège . Tant il est vrai que tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand Tautorité de la religion est anéantie ! Mais pourquoi chercher des preuves d'une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence m9iiifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer

^ Henri VIII avait cru donner à l*autorité royale plus de force et d'étendue en concentrant toute la puissance spirituelle et temporelle ; mais il est à remarquer que c'est précisément depuis cette époque que la puissance royale s'est affaiblie en Angleterre , et que le roi d'Angleterre n'est plus que le premier magistrat de la nation ;.et.Bûssuet en donne la raison. On énerve la religion . etc. { B. )

' C'est ainsi qu'on lit dans les cinq .premières éditions : la est ajouté i^al à, propos dans les suivantes.

du milieu d'eux , et par là de les livrer aux guerres civiles. Écoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie * : a Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers . « moi, » quand ils opt si souvent changé la religion, a et « je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur, » c'estàrdire je vous abandonnerai à vous-mêmes, et à votre cruelle destinée : et voyez la s\»ite : a Que ce qui doit « mourir aille à la naort; que ce qui doit être retranché {{ soit retranché ; » entendezrvous ces paroles? « et que . ^< ceux qi^i demeureront, se dévorent les uns les autres. » prophétie trop réelle, et trop véritablement accomplie ! Ia reine a^v^it bien raison de juger qu'il n'y avait point (le inoyen d'(j.ter les causes des guerres ciyiles qu'en retournant à Tunité catholique qui a, fait fleurir durait tant 4e siècles l'église et la monarchie d'Angleterre, autant que les plus saintes églises et les plus illustres monarchies du monde. Ainsi quand cette pieuse princesse servait l'Église, elle croyait servir l'État ; elle croyait assurer au roi des serviteurs , çn conservant à Dieu des fidèles. L'expérience a justifié ses sentim,ents ; et il est vrai que le roi son fils n'a rien trouvé de plus ferme dans son service que ces <^atholiques si haïs , si persécutés , que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible que puis-, que la séparation et la révolte contre l'autorité de l'Église a été la source d'où sont dérivés tous les maux , on n'en trouvera janxais les remèdes que par le retour à l'unité, et par la soumission au/cienne. C'est le mépris de cette unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me demandez comment ta^t de factions opposées , et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire les unes les autres, ont pu si opiniâtrement

' Anima eorum variavit in me , et dixi : Pionpascam vos : quod moritur. moriatur ; et quod sucçiditur, succidatur ; et reliqui dévorent unu$qjitisquc carrf,em prçximi sui. (Zach., xi , 8 et scq. )

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conspirer ensemble contre le trône royal , vous l'allé?; apprendre.

Un homme s'est rencontré * d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, égal^ ment actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout*, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent être nés pour changer le monde*. Que le sort de tels esprits est hasar-

* La première expression de ce portrait oontient un des secrets partie culiers du style de Bossuet : Un homme s'est rencontré. Un autre écrivain aurdit pu dire : « Cromwell était un de ces prodiges de scélératesse qui apparaissent de temps en temps dans l'univers comme d'effrayants phénomènes, etc. » Il aurait bien dit, mais comme tout le monde peut bien dire, Bossuet dit tout cela d'un seul mot : Un homme s'est rencontré ; et , de plus , il dit mieux , parce qu'il fait entendre avec ce seul mot ce qu'il y a de plus extraordinaire, et qu'il y monte l'imagination. Voilà ce que j'appelle la langue de Bossuet : on en trouverait des traits à toutes les pages, et souvent en foule et pressés les uns sur les autres. ( L. H. ) « Bossuet n'a pas nommé une seule fois Cromwell. Il fait mieux ; il le montre à tous les esprits ; il le rend présent à tous les regards ; il lui laisse tous les lau^ riers qui ombrageaient son front tant de fois victorieux , et il arrache le masque qui couvrait tant de crimes et d'hypocrisie : c'est la plus noble vengeance du génie et de la vertu. (B.) — Cette modération de Bossuet est d'autant plus remarquable , que l'éloge funèbre de la veuve de Charles l"" fut prononcé en 1 669 , onze ans seulement après la mort de Cromwell , et dix ans après le rétablissement de Charles II sur le trône : c'est-à-dire, quand depuis deux lustres révolus la mémoire de Cromwell était livrée au jugement de l'histoire , et que son cadavre avait été exhumé, traîné sur la claie dans les rues de Londres, pendu, et enterré au pied du gibet. ( M. )

' Prêt à tout signifie plutôt une disposition de l'âme , qui attend le malheur sans crainte, qu'une attention de l'esprit, qui ne peut étreVii surprise ni prévenue. (Battedx. )

^ Bossuet emprunte ici quelques traits à Salluste, qui avait dit, eix

deux , et qu'il en parait dans Thistoire à qui leur audace a été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir! Il fat donné à celui-ci de tromperies peuples, et de prévaloir contre les rois*. Car, comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes , qui n'avaient plus de règles certaines . le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier parla, qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés , allaient toujours sans regarder qu'ils allaient à la servitude; et leur subtil conducteur, qui en combattant , en dogmatisant', en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde , qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commençai s'apercevoir qu'il pouvait encore^ les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée % ni cette longue tran-

parlant de Catilina : ^fiimn^ audax^ subdolus, varius; cujus reliibet Simulator ac dissimulaton et ailleurs : Nunquam super industriam ejus fortuna fuit. ( F. )

' Apoc, XIII, 5, 7.

' Cromwell ne se servit pas seulement de son épée , il se servit aussi de sa plume , tantôt pour combattre ses adversaires, tantôt pour aigrir les partis, et pousser les choses jusqu*aux excès dont il avait besoin pour parvenir à ses desseins.

^ Voilà un mot qui n'est point dans les anciens. Le vida Catoni da kucainest emphatique et impie ; la vertu indignée des victoires de Cro»l^ içell est aussi simple que vrai. (V. )

quillité qui a étonné Tunivers, C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Église. Il voulait découYrir;^ par un grand exemple , tout ce que peut l'hérésie; combien elle est naturellement indocile et indépendante^ combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste , quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins^ rien n'en arrête le cours; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte teut ce qui est capable de résistance, a Je « suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie; c'est « moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, (f et je la mets entre les mains de qui il me plait. Et « maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabucho- « donosor, roi de Babylone, mon serviteur*. » 11 l'appelle son serviteur, quoique infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets, a Et j'ordonne, <c poursuit-U, 'que tout lui soit soumis, jusqu'aux ani- « maux* : » tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent, et « qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le a temps des uns et des autres vienne '. » Voyez, chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les géné-« rations sont comptées : Dieu détermine jusques à quand doit durer l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde.

Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que, dans cette

' Ego feci lerram^ et homines, et jumenia quœ siint super faciem terrœ^ in fortitudine mea magna et in brachio meo extento ;]et dedi eam et qui placuit in oculis meis. Et nunc itaque dedi omnes terras istas in manu JSa" huchodonosor, regts Babylonis, servi mei, ( Jerëm., xxvir, 5, 6. )

* Jnsuper'et bestias agri dedi d, tit serviant illi. (Ibid. )

* Et servient ei omnes gentes, et filio ejus, doncc veniat tempus lerrœ eJHS et ipsius. (Ibid., 7.)

effroyable confusion de toutes choses, il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume; ses voyages, ses négociations , ses traités, tout ce que sa prudence et son courage op^ posaient à la fortune de l'État; et enfin sa constance , par laquelle n'ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort ! Tous les jours elle ramenait quelqu'un des rebelles; et, de peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours parce qu'ils avaient faiUi une fois , elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa bonté, et leur sûreté * dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Sharborough remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hothams père et fils , qui avaient donné le premier exemple de perfidie , en refusant au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull, choisirent la reine pour médiatrice, et devaient rendre au roi cette » place avec celle de Beverley ; mais ils furent prévenus et décapités; et Dieu, qui voulut punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles , ne permit pas que le roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de Londres, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle ; et si Dieu n'eût point été inflexible, si l'aveuglement des peuples n'eût pas été incurable, elle aurait guéri les esprits, et ^ le parti le plus juste aurait été lé plus fort.

On sait, messieurs, que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes; mais j'ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins ; et, malgré la défec-

' Dans sa bonté et leur sûreté. Ces mots sont omis dans les éditions vulgaires depuis 1689.

(ioR de tant de sujets^ malgré Tinfàme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et des munitions, non-seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février, malgré Thiver et les tempêtes; et, sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale sa fille aînée, qui avait été mariée à Guillaume, prince d'Orange , elle va pour engager les États dans les intérêts du roi , lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée, quand elle partit d'Angleterre ; l'hiver ne l'arrête pas onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi : mais le succès n'en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit * , et quelquesuns d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, toujours intrépide , autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté. Elle excitait ceux qui l'accompagnaient à espérer en Dieu, qui faisait toute sa confiance ; et, pour éloigner de leur esprit les funestes idées de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait, avec un air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme, que les reines ne se noyaient pas. Hélas ! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordinaire ! et pour s'être sauvée du naufrage % ses malheurs n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux, et, presque toute l'espérance d'un si grand secours. L'amiral où elle était , conduit par là main de celui qui domine sur la profondeur de la mer, et qui dompte ses

' Var. Première édition. Les matelots alarmés en perdirent Tesprit de fraveur.

' Var. première édition. Sauvée des flots.

flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande; et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.

Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux ^ ; et^ comnîe disait un ancien auteur ' , ils n'en peuvent même supporter la vue. Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante! la reine à peine sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l'Océan et à la rigueur de l'hiver. EUeramassequelques vaisseauxqu'ellecharge d'officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse? Après s'être sauvée des flots, une autre tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur d'un si noir attentat ! On l'amena prisonnier peu de temps après ; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience , et à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse : tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte!

Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi qui souhaite si ardemment son retour? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tète d'une armée royale , pour traverser des provinces que les rebelles

' Var. Première 'édition. Ils n*en peuvent même supporter la vue; ce sont les paroles de Tertullien. Quatrième édition. Comme dit Tertullien. Cependant, etc.

' Naufragio liberati, exinde repudium et navi et muri dicnnt. (Ter- TULi., dePcmit.fiï. 7.)

tenaient presque toutes. Elle assiège et prend d'assaut en passant une place considéral)le qui s'opposait àsa marche; elle triomphe , elle pardonne ; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne où il avait remporté^ Tannée précédente^ une victoire signalée sur le général Essex ^ Une heure après^ on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée. Tout semblaitprospérer par sa présence; les rebelles étaient consternés : et si la reine en eût été crue; si, au lieu de diviser les armées royales, et de les amuser , contre son avis , aux sièges infortunés de HuU et de Glocester, on eût marché droit à Londres, Taffaire était décidée , et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué. Le terme faital approchait, et le ciel, qui semblait suspendre, en faveur de la piété de la reine, la vengeance qu'il méditait, commença à ise déclarer. « Tu sais vaincre, disait un brave Africain au t( plus rusé capitaine qui fut jamais ; mais tu ne sais Xi pas user de ta victoire : Rome que tu tenais t'échappe; ce et le destin ennemi t'a ôté tantôt le moyen, tantôt la « pensée de la prendre '. » Depuis ce malheureux moment tout aUa visiUement en décadence, et les affaires

' C'était le fils du célM)re et malheureux favori d'Ëiisabctb. 11 hérita de la fierté de son père. A Tavénement de Charles I*' au trône, il fut employé dans diverses circonstances , et se conduisit avec honneur ; ses services devenus inutiles , on le remercia avec une froideur qui ne pouvait que choquer un homme aussi fier. Dans les troubles de la guerre civile, Charles le fit déclarer traître , et ne voulut pas entendre des pro* positions de paix , parce qu'elles venaient de lui. Cette victoire signalée, dont parle Bossu et , est sans doute la bataille d'Edgebil , dans laquelle Ëssex combattit le roi en personne. Chaque parti s'attribua la victoire. Peu de temps après il força Charles de lever le siège de Glocester, ce siège infortuné auquel Torateur fait une allusion si douloureuse. ( C. )

' 7um Maharbal : Vincere scis, Annibal, Victoria utinesâs. (.Tit. Liv., Dec. m , lib. ii. )

Potiundœ urbisBomœ, modommtem non dari, modo fortunam, (Ibid* lib. Ti. ) Dans l'historien', c'est Annibal qui parle ainsi de lui-même.

G^ ORAISON FUNÈBRIi:

furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse , et (|ui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur; et tout rÉtat languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi , qui était presque assiégé dans Oxford ; et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu'ils ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte où eUe fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse, et se vit, douze jours après, contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France. Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison? Éternel, veillez sur elle! anges saints, rangez à Tentour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée I Elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France, dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aïeux ^ Dieu l'a protégée, messieurs. Sa gouvernante , deux ans après , tire ce précieux enfant des mains des rebelles : et quoique ignorant sa captivité, et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même; quoique refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse ; elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère , pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire* J'ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue, des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près, qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. voyage bien différent' de celui qu elle avait fait sur

' Var* Premières éditions. Et dignes de leurs aïeux.

' Le contraste est admirable. C'est le secret des grands écrivains de

la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ! Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire sonprocès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure , n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable , elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle ar^ rive à Brest, où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.

Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse, sur la mer et sur la terre, durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État ; que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre , et aux sentiments d'orgueil, qui corrompent d'autant plus les âmes, qu'elles sont plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon. c< Le voyez-vous ce grand tt roi , dit le saint et éloquent prêtre de Marseille * , le

rapprocher les différentes situations où se trouvent leurs personnages, pour en tirer des moralités frappantes. Voyez Virgile dans l'apparition d'Hector à Énée, et la fameuse phrase de Quinte-Curce : Danus, tanti modo exercitus rex, ( C. )

D^ectus usque in servorum suoruin , quod grave est, contumeHam; veh quod gravius, misericordiam ; ut vel Siba eum pasceret» tel ei malcdicere Semei publiée non timeret. (Salv., de Guber. Dei, lib. ii, Cap. v.)

QIEf^-D'OEtY. DE B08S. — T. I. 5

«voyez-vous seul^ abandonné, tellement déchu dans '< Fesprit des siens, qu'il devient un objet de mépris « aux uns; et, ce qui est plus insupportable à un grand a courage, un objet de pitié aux autres; ne sachant, « poursuit Salvien , de laqu-elle de ces deux choses ii « avait le jdus à se plaindre , ou de ce que Siba le nour- «f riseait, ou de ce que Séméi avait Tinsolence d« le « maudire? » Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d'Angleterre, quand après de si étranges humiliations «lie fut' encore contrainte de paraître au monde , et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même , et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute rétendue de sa misère V Alors elle put bien dire avec le prophète Isaïc ' : « Le Seignenr des armées a (c fait ces choses pour anéantir tout le faste des grandeurs « humaines, et tourner en ignominie ce que l'univers « a de plus auguste. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand ' ; Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines. Hais les affaires dn roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, juge* de l'état de ces deux princesses. Henriette, d'un si grand coEfur , est contrainte de demander du secours : Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si

' « La postérité aura peine à croire, dit le cardinal de Reftz, que la « petite-fille de Henri IV ait manqué d'un fagot pour se lever, au mois de « janvier, au Louvre. »

^ Dominus exercituum cogitavit hoc. ut detraheret svperbtam omnis gloriœ p et ad ignominiam deduceret tiniversos inclgios terrœ, ( Isa-i., xxni, 9.)

' Elle y fut accueillie avec les honneurs dus à une grande reine du sang français ; mais les troubles de la Fronde n'étaient pas finis, et toute la famille royale , retirée à Saint-Germain , ressentait les effets de la détresse générale. (C.)

Ton eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux; Louis ^ qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés' ; qui, assuré de sa gloire^ dont la sagesse de ses conseils et la droiture de sas intentions lui répondent toujours malgré Tineertitudedes événements^ entreprend lui seullacause oammune^ et porte ses armes redoutées i travers des espaces immenses de mer et déterre; aurait-ii refusé son bras à ses voisins , à ses alliés^ à son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu'il sait si bien maintenir ? Avec quelle puissance TAngleterre Taurait-elle vu invincible défenseur^ ou vengeur présent* de la majesté violée ! Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre; tout lui manque, tout lui est contraire. Les Écossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles de nos rois trahissent le leur*. Pendant que le parlement d'Angleterre songe à congédier Tarmée^ celte armée toute indépendante réforme elle-même à sa mode * le parlement qui eût gardé quelques mesures, et se rend maltresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivité en captivité; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Écossais qui arment trente mille hommes ; elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la

' Allusion au secours envoyé à Candie, assiégée parles Turcs. ( Édit, )

' Vengeur présent est une expression laiâne ( numen prœsens ). Présent, en français , n'a qu'une signification d'assistance comme témc»n ; en latin , pressens signifie aussi une influence actuelle de protection et de vengeance. (V.)

^ On entend aisément cette phrase quand on sait qu'en France la gacde écossaise ibrmait une des quatre compagnies des gardes du corps du roi. (V.)

* Cette expressitma vieilli. Aujourd'hui , à sa mode n*est pas plus noble qxCàsa^iise, (C.)

délivrance du roi son seigneur , dont le succès parait infaillible^ tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants , Tunique espérance de sa maison , et confesse à cette fois que , parmi les plus mortelles douleurs, on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit de sa prison même qu'eUe seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parceque sans cesse il se souvientqu'il est à elle. mère, ô femme, ô reine admirable, et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! enfin il faut céder à votre sort*. Vous avez assez soutenu rÉtat, qui estattaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais , sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.

Comme une colonne*, dont la masse solide parait le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ferme soutien de TÉtat, lorsqu'après en avoir longtemps porté le faix , elle n'est pas même courbée sous sa chute ^.

* Une idée à peu près semblable se retrouve dans Démosthèae : « Si un coup de foudre plus fort que nous, que tous les Hellènes , a éclaté sur nos têtes , que pouvais-je faire ? Le chef d'un vaisseau a tout fait pour sa sûreté, et muju le bâtiment de tout ce qui lui semblait le garantir ; mais la tempête vient briser, broyer les agrès ; accusera-t-on cet homme du naufrage? Ce n'est pas moi , dira-t-il , qui tenais le gouvernail. Eh bien ! ce n'est pas moi qui commandais Tarméc ; je n'étais pas maître du sort, le sort est maître de tout. » {Pro Corona, ) A. -F. Didot. )

' Vae. Première édition : Ouvrage d'une antique architecture , qui paraît le plus ferme appui , etc.

• Voyez comme Bossuet annonce avec hauteur qu'il va instruire les rois ! comme il se jette ensuite à travers les divisions et lesorages de cette lie ! comme il peint le débordement des sectes , le fanatisme des indépendants ; au milieu d'eux Cromwell , actif et impénétrable, hypocrite et Uardi , dogmatisant et combattant, montrant l'étendard de la liberté et précipitant les peuples dans la servitude , la reine luttant contre le mal-

Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? Non, messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités , ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète* : « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi « s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a « mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. « La royauté a été profanée, et les princes sont foulés «aux pieds*. Laissez-moi, jje pleurerai amèrement; « n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au « dehors; mais je sens en moi-même une mort sem- «L blable. »

Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi ) , vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en

heur et la révolte , cherchant partout des vengeurs, traversant neuf fois les mers, battue par les tempêtes , voyant son époux dans les fers , ses amis sur Téchafaud , ses troupes vaincues ,. elle-même obligée de céder, mais, dans la chute de TÉtat , restant ferme parmi ses ruines, telle qu*une colonne qui , après avoir longtemps soutenu un temple ruineux , reçoit, sans être courbée, ce grand édifice qui tombe et fond sur elle sans l'abattre ! Cependant Torateur, à travers ce grand spectacle qu'il déploie sur la terre , nous montre toujours Dieu présent au haut des cieux , secouant et brisant les trônes, précipitant les révolutions, et, par sa force invincible , enchaînant ou domptant tout ce qui lui résiste. Cette idée , répandue dans le discours d'un bout à Tautre , y jette une terreur religieuse qui en augmente encore l'effet , et en rend le pathétique plus sublime et plus sombre. (Thomas. )

' FacH sunt filii meiperditi , qtioniam invalttit inimicus. (Lam., i, 16. ) Mawumsuam misit hosiis ad emnia desiderabilia ejus. (Ibid., 10.) Polluit regnum et principes ejits, (Ibid., ii, 2. ) Becedite a me, amare flebo , nolite incumberefUt consoleminime. [Is.y xxii, 4.) Forts interficit gladius , et domimors similis. est. (Lam., i, 20. )

' Charles I" eut la. tête tranchée le 30 janvier 1649, après vingt-quatre, ans de règne.

70 ORAISON FUNÈBE£

recevait^ mettez fin à ce discours^ en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois a*t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une ^ de Tavoir fait chrétienne; l'autre ^ messieurs, qu'attendez-vous? peut-être d'avoir rétabli les affaires du roi son fils ? Non : c'est de Tavoir fait ^ reine malheureuse. Ah! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle. 11 faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs Tout rendue savante dans la science de rÉvangile, et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent , nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu, nous-mêmes, et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir , des délicatesses d'orgueil , qui ne donnent que trop de fondement à ces terribles malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans son Évangile * : a Mal- <r heur & vous qui riez I Malheur à vous qui êtes pleins » et contents du monde 1 Au contraire , comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les mallieursqui le fortifient. Là on expie ses péchés; là on épure ses intentions ; là on transporte ses désirs de la terre au ciel ; là on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter, les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales, liais que nous nous pardonnons aisén^ent nos fautes , quand la fortune nous les par-

' 11 faudrait faite, selon les règles grammaticales, établies postérieurement à Bossuet.

' Vœ qui sahirali esiisî.., Vœ vobis, quiridelis! (Luc, vi, 25.)

DE HENRIETTE: DE FRANCE. 7i

donne ! et que nous nous croyons bient6t les plus éclairés et les plus habiles^ quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement^ et nous arracher cet aveu d'avoir failli y qui coûte tant à notre orgueil. Alors , quand les malheurs nous ouvrent les yeux^ nous repassons avec amertume sur tous nos faiix pas : nous nous trouvons également accablés de ce que BOUS avons fait^ et de ce que nous avons manqué de Usure; et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et^ en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires^ une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité^ avec cette singulière consolation^ qu'on les répare quand on les pleure.

Dieu a tenu douze ans sans relâche^ sans aucune consolation de la part des hommes^ notre malheureuse reine ( donnons-lui hautement ce titre y dont elle a fait un sujet d'actions de grâces) ^ lui faisant étudier sous sa main ces dures ^ mais solides leçons. Enfin ^ fléchi par ses vœux et par son humble patience^ il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu^ et Tinjure des rois a été vengée. Ceux^que les armes n'avaient pu vaincre^ ni les conseils ramener^ sont revenus tout à coup d'eux-mêmes : déçus par leur liberté^ ils en ont à la fin détesté l'excès, honteux d'avoir eu tant de pouvoir S et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses afiEsdres y en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande ^me a dédaigné ces moyens trop bas. Il a cru qu'en quelque état que fussent les rois , il était de

' Var. Première édition ; honteux d'avoir tant pu, etc.

72 OBAISON FUNKBKË

leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes. Ces lois qu'il a protégées Font rétabli presque toutes seules : H règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres^ et fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence.

Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement : mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde une fois banni n'eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu , qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand elle fut arrivée, alla prendre comme par la main le roi son lils, pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine , qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires ; et , dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où l'on ne craint point d'avoir des égaux * , et où l'on voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses trois royaumes, et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion, ou pour le service du roi.

Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est, nourseulement la moindre

* Plus amani illud regnmn , in quo non liment habere consortes. ( S. AuG., de Civi^, Deif lib. v, cap. xxiv. )

parole , mais le silence même des princes ; et combien la médisance se donne d'empire , quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles, jugeaient bien qu'elle était sans cesse sous la vue de Dieu^ et que, fidèle imitatrice de l'institut de sainte Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la Majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par l'oraison, et par la lecture du livre de l'Imitation de Jésus, |] où elle apprenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et tant de traverses, elle ne connut plus d'autres ennemis que ses péchés. Aucun ne lui sembla léger; elle en faisait un rigoureux examen; et, soigneuse de les expier par la pénitence et par les aumônes , elle était si bien préparée, que la mort n'a pu la surprendre, encore qu'elle soit venue sous Tapparence du sommeil. Elle est morte, cette grande reine; et par sa mort elle a laissé un regret éternel, non-seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs devoirs , ont eu pour elle des respects si soumis , si sincères , si persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l'honneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces , qui font maintenant sa félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus pompeuse, mais ses œuvres seraient moins pleines; et, avec des titres superbes, elle aurait peutrétre paru vide devant Dieu. Maintenant qu elle a préféré la croix au ti'ône , et qu'elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes grâces , elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui pleurent *. Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice

' Matth., V, 5.

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