‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 107 sur 210 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

Ce poème, qui dans l'origine avait une forme différente et une étendue beaucoup plus limitée, était destiné à faire partie, comme épisode, d'un ouvrage dont je me suis occupé à différons intervalles, pendant les deux dernières années. J'appris, il y a quelques mois, que mon ami lord Byron, par l'effet d'un hasard singulier et imprévu, avait choisi le môme sujet pour une composition dramatique * ; comme je ne pouvais manquer de sentir le désavantage d'arriver après un rival aussi formidable, j'ai jugé qu'il valait mieux publier sans retard mon humble esquisse, avec les changemens et les additions que le temps m'a permis d'y faire, afin de me donner la chance , en paraissant ainsi le premier sur l'horizon littéraire, d'avoir ce que les astronomes appellent un lever héliaque, avant que l'astre qui devait m'absorber dans ses rayons eût paru.

Comme plusieurs personnes, dont je respecte les opinions, pourraient me blâmer d'avoir tiré un semblable sujet des saintes Écritures, je crois devoir remarquer qu'en point de fait, le sujet n'appartient point à la Bible ; la tradition sur laquelle il se fonde ( celle de l'amour des Anges pour les femmes ) ayant pris son origine dans une erreur commise par les Septante en traduisant un verset du sixième chapitre de la Genèse, seule autorité à l'appui de cette fable (1). Le fondement de mon poème a donc aussi peu de rapport avec la sainte Écriture que les rêveries des derniers platoniciens ou les visions des théologiens juifs. En appropriant ainsi cette tradition à la poésie, je n'ai fait que la fixer dans la région des fictions, parmi lesquelles les opinions des Pères de l'Église les plus raisonnables, et celles de tous les autres théologiens chrétiens, l'avaient rangée depuis long-temps.

Outre la convenance du sujet pour la poésie, il me frappa aussi comme propre à fournir un voile allégorique, au travers duquel je pourrais retracer et nuancer ( comme j'ai essayé de le faire dans les histoires sui-

* Heaven and Earth, Ciel et Terre. Voyez les œuvres de Byron.

vantes ) la chute de l'àme, la perte de sa pureté originelle, la privation de lumière et de bonheur qu'entraîne pour elle la poursuite des plaisirs périssables de ce monde, enfin les châtimens de la conscience et de la justice divine, réservés à l'impureté, à l'orgueil, à la présomptueuse curiosité qui veut sonder l'abîme des secrets de Dieu. La fable charmante de Cupidon et de Psyché doit son charme principal à cette sorte de sens voilé, et j'ai désiré ( quoique j'aie pu échouer dans cette tentative ) donner à mon ouvrage le même intérêt moral.

Le monde était dans sa fleur ; les étoiles brillantes venaient de commencer leur course radieuse, et le temps, jeune alors, comptait ses premiers jours par le soleil; à la lueur du crépuscule de la nature joyeuse, les anges et les hommes se rencontraient sur le sommet des collines et dans les riantes prairies. C'était avant le règne de la douleur, avant que le péché eût étendu son voile sombre entre l'homme et les cicux. La terre alors était plus près du ciel que dans ces jours de crime et de désolation; alors les yeux des mortels voyaient sans surprise des yeux angéliques contemplant, du haut des airs, le monde qui s'étendait au-dessous. Hélas ! fallait-il que la passion eût déjà profané cette belle matinée de la terre, qu'elle eût souillé des cœurs d'origine céleste; et, souvenir plus triste encore, que cette sombre malédiction fût née de l'amour de la femme !

Un soir de ce printemps du monde, sur le penchant d'une colline où restait suspendu un rayon du soleil couchant qui semblait assoupi au milieu des parfums, trois beaux jeunes hommes conversaient. De temps à autre, ils regardaient le ciel lointain où le jour repliait ses ailes radieuses , et leurs fronts sublimes révélaient en eux des habitans de la patrie céleste, créatures de lumière qui se jouent autour du Seigneur, comme les atomes dans l'éclat du soleil, et qui, à chaque instant de la nuit et du jour, transmettent, à travers leurs innombrables légions, l'écho de sa parole lumineuse (2) î

Ils parlaient du ciel , et plus souvent encore des Èves brillantes qui les en avaient fait descendre. Cédant par degrés à la douce influence de l'air embaumé du soir, de l'haleine silencieuse des fleurs, de la lumière suave qui rayonnait au-dessus d'eux, comme dans leurs premiers jours d'égarement et de bonheur,

chacun raconta l'histoire de ses amours, l'histoire de cette heure funeste où , semblable à l'oiseau qui abandonne son nid élevé, fasciné par des yeux séducteurs , il échangea les cieux contre le sourire d'une femme.

Le premier qui parla semblait le moins céleste des trois : esprit d'une trempe légère, prompt à recevoir les impressions terrestres ; dans le ciel même, il n'était pas de ceux qui avoisinent le trône, mais il prenait place au loin parmi les cercles étincelans qui s'étendent dans l'espace sans bornes, parmi ces anges dont les ailes ne réfléchissent que de faibles lueurs de Celui qui habite au centre, Lumière et vie!

Beau et glorieux , il brillait cependant d'un éclat moins pur que ses compagnons. La lumière d'Éden lui restait encore, mais altérée, mais ternie. Ce n'était pas l'amour seul qui, dans son passage rapide, avait flétri son front; d'autres joies plus terrestres y avaient laissé leur empreinte profonde.

Il soupira. Comme le voyageur qui explore d'antiques tombeaux, sa mémoire, parcourant le passé nuageux, soulevait chaque linceul que le temps avait jeté sur ses espérances ensevelies ; enfin il commença.

Page 1