‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 106 sur 210 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

(première édition.)

En entreprenant de faire passer dans notre langue le charmant poème des Amours des Anges, je ne me suis point dissimulé les difficultés de ce ravail. Je n'ai pas espéré donner dans une traduction en prose une juste idée du délicieux talent de Moorc, si harmonieux, si varié, si brillant : j'ai voulu seulement offrir aux Français qui ne comprennent pas la poésie anglaise, une faible partie des jouissances que m'a données la lecture de cet ouvrage, dont vingt éditions ont paru en Angleterre, et qui s'est réimprimé huit fois à Paris.

Élevée par des Anglais, nourrie de la littérature anglaise, surtout de la poésie, j'en sens vivement les beautés, et je me persuade aisément qu'on peut les reproduire en français avec la même verve et la môme élégance ; mais lorsqu'il faut exécuter, je reviens de cette erreur. Les paroles me manquent, les expressions me semblent décolorées. Je cherche, trop souvent en vain, à reproduire le tour énergique et concis de l'original ; je tremble que le sentiment ne m'échappe. Le temps me presse; la crainte qu'un traducteur plus froid, moins idolâtre que moi des beautés qui me ravissent, ne me devance auprès du public ; tout m'attriste et me décourage.

La poésie de Moore est un diamant taillé à facettes qui brille de mille feux, de quelque côté qu'on l'envisage. Sa muse est parée de tout l'éclat des cieux et de la terre ; on serait presque tenté de lui reprocher l'abus des images que la nature offre au poète. Ses vers, qu'il a su rendre harmonieux même à des oreilles étrangères, dans une langue qui ne se prête point à l'harmonie, sont toujours d'un rhythme noble et cadencé qui charme et séduit l'oreille. Ses inspirations, tour à tour gracieuses ou énergiques, éveillent dans le cœur une foule de sensations et de tendres sentimens. Personne ne chanta comme lui l'amour, la liberté, la patrie. Autant son coloris est doux et voluptueux dans les Amours des Anges, autant il est vif et brillant dans les Mélodies. Souvent il mêle à ses élans sublimes une mélancolie rêveuse, semblable au nuage de vapeurs qui voile l'éclat du soleil. Il pleure sur l'Irlande, sa terre natale, et ses pleurs semblent féconder

le sol et reproduire des héros ; puis reprenant sa lyre, il chante l'espérance, il appelle au combat les descendans de ces guerriers si braves qui, malgré leurs blessures mortelles, inventaient des moyens pour donner encore à la patrie la dernière goutte de leur sang *.

C'est surtout dans la traduction des Mélodies que j'ai regretté de n'être pas poète, quoique j'eusse peut-être craint d'affaiblir encore davantage le sentiment qui les a dictées, en voulant le plier aux règles de notre versification. Je ne crois pas, je l'avoue, que notre langue pût se prêtera la traduction poétique de ces chants, non que le génie qui se joue des obstacles n'en pût venir à bout; mais il faudrait pour cela tant de talens et de persévérance, qu'un homme qui pourrait sentir, concevoir et recréer, pour ainsi dire, dans notre langue les beautés de certains auteurs anglais, aimera mieux assurément attacher son nom à une œuvre toute de lui, qu'à une traduction, qui n'a jamais qu'un mérite secondaire.

Delille n'a point traduit Milton ; je retrouve bien le même sujet, les mêmes chants, souvent le même sens, quelquefois même, quoique plus rarement, l'imitation du tour anglais ; mais je cherche en vain l'inspiration sublime qui a dicté le Paradis perdu. Cette grandeur colossale, cette chasteté pleine de simplicité et de noblesse, cette poésie énergique et serrée qui caractérisent le génie de Milton, n'existent point dans la traduction. C'est du talent de Delilie qu'elle est surtout empreinte, et non de celui de l'auteur anglais. Avec une heureuse facilité pour la facture des vers, qui n'exclut pas la froideur et la monotonie, le poète français s'arrête aux détails, il les soigne, il y met toute sa grâce et tout son charme ; il délaie en une page six vers de Milton ; il décrit longuement ce que celui-ci n'a fait que nommer, et pendant ce temps, le bel et grand ensemble lui échappe ; il en saisit çà et là quelques parties, que le lecteur, guidé par lui, entrevoit à peine. Voilà pourquoi tant de Français sont restés froids devant le Paradis perdu, une des plus sublimes productions de l'esprit humain. J'aurais pu appuyer mon jugement de plusieurs citations ; mais ce n'est ici ni le temps ni le lieu. Je reviendrai peut-être un jour sur ce sujet, que je compte traiter avec plus de développement dans un examen de la littérature anglaise, particulièrement de la poésie, que je prépare depuis longtemps, mais pour lequel il me faut encore beaucoup voir et beaucoup sentir.

Revenant à mon premier avis, je persiste à croire qu'on parviendra mieux à faire connaître à la France les poètes anglais en les traduisant en prose qu'en vers, pourvu qu'on s'applique surtout à donner à chacun l'accent

* Voyez le chant d'O'Brien le Brave et la noie sur l'héroïsme des Dalgais.

et le sentiment qui lui est propre. C'est ce que les Anglais ont peine à concevoir, eux dont la langue, riche d'images et d'expressions pittoresques, se prête plus à la poésie qu'à la prose. Cette vérité est d'autant plus triste qu'il est impossible de rendre en français le charme indéfinissable des Mélodies irlandaises. Musicien, amant passionné de la musique, Moore a créé en anglais une harmonie égale à celle de la langue italienne. Il est le seul des poètes de l'Angleterre qui ait pu opérer cette espèce de prodige. On comprend, on devine les airs nationaux qui circulent au travers du rhythme. Resserré dans un cadre étroit, la prodigalité des images fatigue moins; d'ailleurs toutes viennent en aide à quelque noble pensée. Un ardent amour de la patrie, une sympathie inépuisable pour ses joies et pour ses douleurs, respirent dans chaque vers. Sur ce sujet le poète n'a jamais tout dit, et on ne se lasse pas de l'entendre.

En dépit des séductions de l'Angleterre, malgré la faveur avec laquelle ses œuvres y ont été accueillies, Moore est resté fidèle à l'Irlande. En même temps qu'il était un de ses plus illustres fils, il a été son plus éloquent défenseur : il l'a fait plaindre et aimer au loin; et, pour nous servir de son langage fantastique, ses Mélodies sont autant d'anneaux de la chaîne d'union et de liberté qui lie entre eux les peuples opprimés et les cœurs généreux.

Paris, 1823.

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