HISTOIRE DU SECOND ANGE
« Vous vous rappelez tous deux le jour où celui à qui tout obéit assembla, dans les bosquets nouvellement créés d'Éden, les puissances angéliques pour contempler (13) la merveille qu'il voulait accomplir avant d'apposer sur le monde le sceau de sa divinité : merveille alors unique, surpassant en beauté l'homme, l'ange, l'étoile et le soleil; dernier prodige, couronnement de l'œuvre magnifique de la création. Au milieu du cercle des anges ravis d'admiration et de surprise, la Femme ouvrit les yeux pour la première fois et contempla les cieux et la terre ; un feu rapide, échappé de ses longues paupières, parcourut chaque esprit vivant, et comme le premier rayon de lumière, inonda la Yoûte céleste.
» Avez-vous pu oublier l'instant où le souffle de l'âme appelée à la vie se glissait par degrés à travers ces belles formes qui semblaient devenir transparentes, à mesure que le crépuscule rayonnait au dedans, et qu'un nouveau charme naissait de chaque pensée nouvelle? Ainsi la brise vive et chaude qui s'élève en été vers le milieu du jour fait onduler la face brillante et silencieuse de la mer, qu'elle orne sans cesse de grâces diverses en variant les riches teintes que le ciel y déploie, ou comme la lumière du couchant qui vient peu à peu dorer quelque beau temple enseveli dans l'ombre durant le jour, et rayon par rayon révèle lentement ses beautés, jusqu'à ce qu'il brille enfin de tous ses charmes et de tout son éclat.
» Avez-vous oublié sa rougeur, lorsque promenant ses regards étonnés sur le jardin solitaire et enchanté d'Éden, sur la mer, sur les cieux, elle entendit le frémissement des ailes de la mul-
titude céleste qui disparaissait obéissante à l'ordre du Seigneur? alors qu'elle rencontra les yeux des derniers anges qui, comme moi, s'éloignaient à regret de cette scène ravissante?
» Depuis cette heure miraculeuse, le sort de ce nouvel être si glorieux oppressa mon âme d'un poids magique! Soir et matin, soit que je m'abandonnasse à mes rêveries ou à mes sensations, la pensée de ce qui attendait cette brillante créature me poursuivait sans cesse. Ce n'était pas elle seule, mais toute sa race dans les âges à venir; tout ce qui, tendre, beau, féminin, faible, devait sortir d'une source si pure , tout éveillait en moi l'intérêt le plus intense. Les formes, l'âme, les sentimens de ces êtres privilégiés, étaient de tous les mystères du Très-Haut celui qui me troublait le plus.
» Ce fut là mon destin. Dès l'instant où je fus appelé avec les Chérubins pour assister au premier réveil de la nature dans ces sphères éblouissantes, fleurs lumineuses qui jaillirent au premier souffle de l'Éternel , dès lors je fus condamné à être sans cesse en proie à quelque nouvelle merveille, à quelque œuvre sublime et sans égale, qui pour un temps s'emparait de mon âme, la tenait captive, la ravissait, ne me laissant plus une pensée, un rêve, une parole dont elle ne fût l'objet.
» Le besoin de connaître, cette soif insatiable qui s'irrite à mesure qu'on l'étanche, et qui devient un bienfait ou une malédiction, selon la source où l'on se désaltère, aiguisait encore mon désir d'apprendre, d'explorer— quels que fussent les prodiges qui éveillaienten moi une idolâtrie nouvelle,— leurs causes, leur but, leur origine, leurs puissances les plus cachées, comme si ma vie eût été attachée à ce savoir.
» Oh ! quelle sublime vision furent pour moi les étoiles, lorsque je les vis pour la première fois brûler dans les airs, roulant au milieu de l'espace comme des chars vivans de lumière préparés pour des dieux ! Elles furent la première passion de mon cœur. Infatigable, jour et nuit, je me balançais dans leurs rayons, jusqu'à ce que tous mes sens fussent imprégnés de leur brillante influence. Joie innocente ! Hélas ! combien j'eusse évité de misères ici-bas, si j'eusse vécu heureux de ces plaisirs si purs,
et qu'orgueilleux et inquiet, je n'eusse pas brûlé de connaître la science qui traîne à sa suite le crime et la douleur !
» Que de fois— tant j'aimais à surprendre les secrets de cette race étoilée!— j'ai parcouru soir et matin les lignes radieuses qui s'étendent comme des réseaux d'or entre les étoiles et le soleil, déliant tous ces faisceaux de lumière, dont les teintes variées se fondent ensemble. Puis, je volais rapidement à la découverte des astres lointains et solitaires, qui veillent, comme des sentinelles vigilantes, sur le vide, au-delà duquel habite le chaos. Là, d'un vol silencieux, je suivais leur course à travers ces immenses solitudes, interrogeant avec force chacun d'eux sur l'âme qu'il enfermait, et souhaitant que sa douce lumière se convertît en paroles pour me révéler ses destins.
» Souvent même, dans mon ardeur à poursuivre ces habitans resplendissans de l'espace, et de crainte qu'un rayon ne m'échappât dans la nuit la plus reculée, je suivais dans sa course quelque comète voyageuse attirée vers des centres ignorés de lumière. Je me rappelle avec quels transports j'entonnais l'hymne de gloire lorsqu'à mes yeux éblouis de nouveaux mondes d'étoiles, brillans de jeunesse et de fraîcheur, surgissaient du sein des ténèbres.
» Telle était alors ma pure ambition ; tels étaient mes innocens ravissemens, avant que cette terre eût été créée pour l'homme, avant que dans une heure fatale j'eusse vu se lever parmi les fleurs du Paradis le plus beau des astres! Dès lors ma nature changea : mon cœur, mon âme, mes sens se tournèrent ici-bas. Celui qui venait de parcourir cette vaste étendue où étincellent des mondes entassés, qui trouvait son âme à l'étroit au milieu de cette immensité de lumières, bénissait maintenant le plus humble, le plus vil gazon de cette terre obscure habitée par la femme ! En vain mes premières idoles étincelaient du haut de leurs trônes; en vain je prêtais l'oreille à la musique jadis si mélodieuse qui retentissait autour de mes sphères chéries : chaque pensée demon âme à demi égarée s'abaissait vers la terre, comme l'ombre d'une haute montagne couvre la plaine, tandis que sa cime se perd dans la nue.
» Ce n'était pas l'amour qui enlaçait mon âme de ses liens brûlans; encore moins cette flamme grossière autour de laquelle il voltige, de plus en plus près, jusqu'à ce qu'il meure. Non, c'était l'admiration qui faisait tressaillir mes sens devant tous les ouvrages de Dieu ; le même ravissement, plus vif seulement, plus passionné, plus profond ; un feu ardent et sans but, qui n'était encore ni de l'amour, ni du désir, mais qui, aussi indécis que la foudre, planait au-dessus des belles compagnes de l'homme, n'attendant qu'un mot, un regard, pour se fixer brûlant sur une d'elles.
» Puis l'ardeur inquiète, l'avide curiosité de connaître les sensations de ces êtres si beaux, de pénétrer une seule fois sous cette enveloppe séduisante, de voir quelles âmes animaient ces yeux brillans, d'apprendre si ces regards, semblables aux feux du soleil qui pénètrent jusque dans les profondeurs où le diamant est enfoui, pouvaient tourner leurs rayons au-dedans, et prêter à l'âme leur éclat divin! Tout aiguillonnait mes désirs. Et plus je vis, plus j'étudiai ce sexe faible, tendre, et toujours vainqueur, plus mon admiration redoubla.
» J'avais vu naître la première femme, Eve, dans ce Paradis splendide (14) que Dieu fit uniquement pour recevoir la lumière de ses yeux. J'avais vu les anges les plus purs s'incliner audessus d'elle en l'adorant. J'avais vu l'homme... oui, j'avais vu avec envie l'homme orgueilleux en possession de tout son amour!
» Témoin de leur bonheur si complet et si court, témoin aussi de son erreur (15), fruit de cette confiance facile, de cette prompte croyance à toutes les illusions d'un cœur généreux, de cette foi dans les paroles dites avec tendresse, qui séduit encore aujourd'hui ses pareilles, mêlées de ce besoin de connaître que je n'osais blâmer, car je le partageais. Triste et funeste ardeur! présage infaillible de maux, qui, malgré sa pure et céleste origine, dénaturé, corrompu, fit descendre sur elle, sur moi, sur tout ce qui respire ici-bas, la honte et le péché! J'avais vu l'homme, dont l'âme était armée de force et d'intelligence, courir à sa perte aux premiers accens de la femme. La froide défense
de sa raison si vantée s'évanouit devant ses sourires, comme un rempart de glace se fond aux rayons du soleil d'été. Chose plus étrange encore ! en dépit de tout, égaré par ses conseils, chassé du Paradis pour elle,— et avec elle, au moins c'était encore du bonheur! — ne l'avais-je pas entendu, si prompt à pardonner, avant de franchir le seuil de ce lieu de délices perdu pour un de ses sourires, comme il la pressait faible et tremblante sur le sein qu'elle avait voué au chagrin et aux remords, ne l'avais-je pas entendu la nommer, — le croiriez -vous?... sa vie, sa chère vie (16) ! Oui, tel fut le nom enseigné par l'amour que l'homme déchu donna à la femme, à l'heure même de l'exil, lorsque, cédant à sa magie, il en reçut pour premier gage de tendresse la malédiction du tombeau ! Celle qui ouvrit à la Mort les portes du monde était là devant lui, encore radieuse de la lumière d'Éden, qui se jouait dans les boucles de sa chevelure ondoyant de ses blanches épaules à ses pieds; — si belle, avec un cœur si tendre, et une voix si douce, qu'elle eût racheté la perte des choses les plus chères, de tout, excepté d'elle-même, dont la présence était une intarissable source de vie !
» Pouvais-je ne pas admirer un être doué de charmes si merveilleux, dont chaque pensée, chaque mot, chaque trait, dans la joie comme dans la douleur, dans le mal comme dans le bien, avaient reçu du ciel une si douce puissance pour bénir ou pour perdre, pour maudire ou pour sauver ?
» Le prodige ne cessa pas avec elle. Toutes ses filles furent autant d'Èves nouvelles, aussi habiles dans l'art de charmer, aussi sujettes à l'erreur, aussi sûres de captiver le cœur de l'homme par la louange ou par le dédain ; de l'homme leur adorateur, constant et insensé, soit qu'elles lui apportent la gloire ou la honte. Enchanteresses de l'âme et des sens, dès qu'elles daignent sourire, à qui, depuis la première heure jusqu'à la dernière, le ciel semble avoir livré le monde et toutes ses destinées pour le sauver ou le perdre au gré de leur caprice !
» Oh! comment vous exprimer avec quelle impatience, avec quelle ardeur, j'aspirais à découvrir, au milieu de cette fouie brillante, la merveille de ce sexe sans égal ! un être parfait d'âme
et de forme, qui, tout à moi, dans mes bras, pût me communiquer le pouvoir de séduire, d'enflammer, — et si mon sort rigoureux l'ordonnait,— de tout perdre avec elle : dont je pusse sonder le cœur et les plus secrets sentimens, comme l'abeille se plonge dans le calice de la rose, et là savourer dans toute sa pureté la fleur, l'essence, les prémices de l'âme de cette étonnante créature!
» Enfin, mon souhait ardent, ma vive prière, car mes lèvres proférèrent ces vœux impies,— que n'ose pas la langue, quand le cœur est égaré! — ma prière fatale fut entendue... de l'Enfer ou du Ciel?... Écoutez; vous le saurez bientôt.
» De toutes les vierges qui se meuvent comme des visions sur ce globe, une seule était digne de tout l'amour d'un esprit de lumière, tant elle était brillante et belle. A l'orgueil de sa démarche, lorsqu'elle rasait la terre sans la toucher, on eût dit qu'elle était née pour habiter une région céleste, pour parcourir les plaines d'azur où ses pieds eussent rencontré une étoile à chaque pas. Ce n'était point seulement le charme— si prompt à séduire nos sens ravis— de ces lèvres dont le souffle était un bienfait , de cette rougeur passagère et folâtre, éclair lumineux de la pensée, de ces yeux que la colère faisait parfois étineeler, mais qui à un mot de tendresse redevenaient si doux, que, comme l'oiseau du soleil , ils semblaient se fondre dans leur propre flamme; d'une taille aussi flexible que les branches du jeune arbre couvertes de fleurs printanières, avec des formes arrondies et fraîches comme les fruits qui s'en détachent à la fin de l'été : ce n'était pas seulement cette beauté, partage de la plus belle femme, quoique du riche excès des dons qu'elle avait reçus elle eût pu embellir tout son sexe; mais c'était l'âme étincelant dans tout son être, l'âme éclatant dans chaque charme, et pourtant indépendante de ce qu'elle éclairait, comme le soleil qui colore les fleurs brillerait du même éclat, quand même les fleurs ne croîtraient pas pour recevoir sa lumière. C'était tout réuni en une seule : les grâces sans nombre, les regards célestes, qui font la gloire des jeunes vierges, quand le temps n'a encore glacé aucun de leurs attraits, animés par une âme qui donnait
à des beautés, peut-être trop voluptueuses, l'empreinte delà divinité ! Mélange exquis, réservé à elle seule, de tout ce qu'il y a de plus aimable, de plus folâtre, de plus tendre, de plus pur, de plus noble dans la nature des anges et dans la sienne. Voilà ce qui m'attirait vers celle qui semblait alliée au Ciel et à moi, ma brillante sœur du Paradis, dont l'amour devait renfermer les délices de l'un et de l'autre monde; tout ce que l'âme cherche dans les cieux, tout ce que le cœur brûle de trouver ici-bas!
» Eussions-nous... Mais poursuivons mon triste récit, en dépit de la douleur qu'éveille le souvenir, semblable au dard qu'on remue dans la plaie. Suivez avec moi chaque pas si plein de bonheur, et cependant si funeste, qui conduisit au fond du sombre abîme, où ils périrent tous deux, l'ange déchu et la mortelle!
» Depuis l'heure où mes yeux se fixèrent sur elle, je ne la quittai plus. Planant au-dessus de sa tête jour et nuit, à ses côtés dans ses méditations les plus solitaires, je pus bientôt lire chaque pensée qui rayonnait au fond de son cœur, comme brillent les cailloux argentés sous l'onde transparente. Là, habitaient tant d'innombrables choses qui nourrissent l'ardeur des jeunes cœurs, les désirs vagues, les tendres illusions, les rêves d'amour encore sans objet, les espérances légères et ailées qui viennent à nos ordres, les joies brillantes comme l'arc-en-ciel qui se dissolvent comme lui en pleurs, et les passions cachées sous des pensées virginales, semblables aux serpens endormis sous des fleurs. Au milieu de ces sentimens connus de tous les jeunes cœurs qui palpitent, je démêlais de hautes pensées, de nobles aspirations, supérieures à tout ce qui remplit d'ordinaire une âme si tendre ; des sillons de lumière perçant et éclairant le vague de l'avenir; des imaginations grandes et libres se jouant, comme de jeunes aigles, aux portes des cieux ! Je découvris aussi, —quelle riche et facile proie pour l'art du tentateur !— une ardeur de savoir telle que n'en recela jamais une forme si belle, depuis la première heure où Eve, bénie de tous les fruits d'Ëden, excepté d'un seul, aima mieux tout perdre que de rien ignorer.
» Ce fut pendant ses rêves que je m'emparai de son âme avec une douce puissance, pendant ce mystérieux crépuscule de l'es-
prit, lorsque le flambeau de la raison, à demi voilé par les nuages des sens, dore faiblement chaque image fantastique qu'évoque l'imagination. X la lueur de cette suave clarté, je faisais apparaître à ses yeux surpris de vagues et brillantes visions, des étincelles de lumière évanouies aussitôt qu'entrevues, de brillans labyrinthes n'aboutissant à rien , de vastes échappées au travers desquelles on n'apercevait que le vide , des demeures célestes qui s'entr'ouvraient pour laisser voir leur éclat, puis se refermaient soudain et disparaissaient sans laisser une trace : enfin, tout ce qui pouvait animer l'espérance dans son vol, sans lui offrir où reposer ses ailes : tandis qu'avec un front aussi pur alors que le disque argenté de la lune, rayonnant sans cesse au milieu de ses songes, je présidais à ces enchantemens. Créateur de ces prodiges fugitifs, je donnais l'espérance pour la retirer aussitôt. Je lui disais: «Contemple ce monde de lumière! » puis j'abaissais tout-à-coup le voile qui le dérobait à ses regards.
»Bientôt, je m'aperçus que dans la veille comme dans le sommeil, toutes ses pensées étaient fixées sur ces scènes mensongères, et sur moi, être mystérieux, qui passais et repassais devant elle, à demi voilé, pour irriter encore sa curiosité. A force d'art, je m'étais rendu maître de son imagination exaltée. Un soir, c'était dans un lieu consacré qu'elle avait choisi pour la prière, dans une grotte du marbre le plus rare, creusée au-dessous de ses jardins parfumés. La lueur des lampes invisibles s'y glissait furtivement, et répandait partout un éclat doux et pur comme cette lumière mystérieuse que l'àme invisible répand sur les traits : là, prosternée devant l'autel, en proie à toutes les sensations qui agitent la femme quand Dieu et l'homme réclament à la fois ses soupirs; le geste, la voix, les yeux animés par chaque pensée brûlante, qui, semblable aux nuages d'été, reste suspendue entre le ciel et la terre, trop pure pour tomber, trop terrestre pour s'élever ; environnée de cette douce clarté qui se dissolvait à l'entour, comme si ces rayons eussent émané d'elle, je l'entendis s'écrier :
«0 idole de mes rêves! qui que tu sois, mortel, ange, ou demi-dieu (17), trop beau, trop céleste pour jamais être à moi!
» Esprit merveilleux qui rends le sommeil si enchanteur, qu'il semble que ce ne soit plus vivre que de vivre éveillé, puisque le ciel même descend tout entier dans les songes!
» Pourquoi te perdais-je toujours? pourquoi, lorsque je comtemple toi et tes royaumes, laisses-tu retomber ce voile que je donnerais ma vie pour soulever une heure seulement?
» Long-temps avant ton apparition radieuse, avant que tes merveilles se fussent emparées de mes pensées, mon âme nourrissait cette soif de lumière dont tes regards ont fait une passion.
» Il n'y a rien de brillant au-dessus, au-dessous de ce monde, dans les cieux, sur la terre, dans l'Océan, que mon cœur ne brûle ardemment de connaître, et toi, toi, par-dessus tout !
» Viens donc, Esprit radieux, écarte les voiles de ta patrie céleste, soit que tu veuilles être adoré comme Dieu, ou être aimé, chéri comme mortel ; oh viens !
» Amène à ta suite tous tes prodiges éblouissans, afin qu'éveillée, je puisse tout connaître et tout voir! ou plutôt, transporte-moi à l'ombre de tes ailes dans ta sphère lumineuse, dans ton ciel, ou... oui, même là, avec toi !
» Démon ou Dieu, qui tiens le livre de la science ouvert sous tes yeux, permets à mes regards avides de se fixer un instant sur ses pages brillantes, et après laisse-moi mourir!
» Par ces ailes éthérées qui se frayent une route à travers un élément si plein d'âme, qu'à mesure qu'elles s'agitent chaque mouvement éveille une pensée!
» Par ces boucles dorées que l'amoureux zéphyr du Paradis caressait encore il n'y a qu'un instant, et où il a laissé son souffle parfumé !
» Par ces yeux passionnés dont l'éclat pénètre jusqu'au fond du cœur, et verse, comme le soleil couchant dans l'eau, un feu liquide dans chaque veine !
» Par tous tes charmes si puissans, je t'invoque, Esprit lumineux et adoré ! Brille cette nuit seulement à mes yeux ouverts et ravis; cette nuit bienheureuse... — je n'en demande pas plus! »
» Épuisée, respirant à peine en achevant ces mots brûlans, elle laissa retomber sa tête languissante sur les marches de l'autel, comme si cette émotion eût été la dernière : mais bientôt tressaillant au souffle de mes lèvres qui répétaient ses soupirs, elle leva la tête, et m'aperçut debout sur l'autel ; non plus resplendissant d'un éclat divin, tel que je lui étais apparu dans ses derniers songes, mais encore brillant et paré de charmes plus terrestres. Ma couronne de fleurs, trop radieuse pour ce monde, était restée suspendue à la voûte étoilée ; mes ailes étaient repliées comme les étendards quand la paix condamne leur pompe à l'oubli ; ou comme les nuages d'automne qui retiennent les éclairs prêts à s'échapper de leurs flancs pour ne pas troubler l'heure du lever de quelque naissante étoile. Je n'avais gardé que les attributs de l'amant glorieux d'une simple mortelle ; mes yeux peignaient un feu aussi ardent, aussi passionné que le sien, mon cœur brûlait des mêmes flammes; ma faute, mon délire étaient les mêmes; et mon âme égarée perdit pour elle et son amour, à cette heure funeste, plus de gloire et de lumière que la puissance du ciel même ne peut en redonner.
» Et cependant cette heure!... »
Ici l'Esprit s'arrêta, comme si les paroles cédaient aux flots impétueux de ses pensées, semblables aux cordes qui se brisent sous les doigts du Barde inspiré quand il veut en tirer de trop mâles accens, tandis que sa main pressée sur son front trahissait la douleur qu'y éveillait le souvenir. Mais bientôt tout s'apaisa. Ce réveil accidentel des feux assoupis du passé, ces restes d'une flamme trop dévorante et trop vive pour se rallumer, disparurent, et se tournant vers ses brillans compagnons, l'ange reprit son récit :
« Les jours, les mois s'écoulaient : en possession de tout ce que j'avais le plus désiré sur la terre, étais-je enfin heureux? Tu lis, grand Dieu! au fond du cœur de ceux qui tombent; à travers leurs sourires, leur dissimulation, leur orgueil, tu sais de quel bonheur ils jouissent ! C'était l'angoisse la plus amère, aiguisée par l'amour et ses délices, dont elle venait glacer les transports, comme les vapeurs immondes et les lueurs terribles,
échappées des Enfers, qui s'élèvent entre le Ciel et les habitans du Purgatoire au moment où ces derniers entrevoient la région céleste ! Le seul sentiment qui ressemblât à de la joie, ou plutôt l'unique relâche à ma peine, était de voir ma Lélia heureuse. Elle, si fraîche, si belle, si fière de son sort, et pourtant source de tous les maux de mon âme éperdue, après laquelle je soupirais sans cesse et dont le charme était toujours nouveau : la voir heureuse, réfléchir sur elle l'éclat obscurci de mon ancienne splendeur, les derniers rayons qui se jouaient encore autour de moi : sur elle, planète dont j'étais la lumière, et dont Fame adorait jusqu'à mon ombre ; c'était, je l'avoue, une douce jouis-* sance : le seul et dernier éclair de joie qui me restât. Brillante créature, si remplie d'orgueil, que les plus hautes pensées de royauté et de domination nourries dans le cœur de la femme ne sont rien auprès des siennes. Elle ne courbait son beau et noble front que devant le Très-Haut, tant elle était fière de l'amour de son Chérubin (18).
» Puis, cette passion qui devenait plus forte d'heure en heure, à laquelle son amour même cédait par intervalle, cette soif de connaître tout ce que la Terre et le Ciel enserrent de plus rare : non seulement ce que Dieu se plaît à montrer, mais tout ce qu'il a scellé au profond des ténèbres, loin des yeux de l'homme. Ce désir, hélas ! si fatal et si dangereux, était sans cesse alimenté par moi. Je dévoilais à sa pensée des mondes de merveilles qui jamais auparavant n'avaient brillé à des yeux humains. Nous pénétrions ensemble dans les profondeurs de la terre, sous la mer, à travers les cavernes de feu, à travers les solitudes des airs, en tout lieu où le Mystère assoupi étend son voile épais. L'Amour, toujours à nos côtés, suivait nos courses vagabondes, sûr de trouver une patrie dans chaque élément, sûr d'être partout adoré.
» Ce fut alors que la Nature apprit pour la première fois à venir déposer les richesses de tous ses royaumes aux pieds de la femme, en lui disant : « Brillante créature, tout ce que tu vois t'appartient! » Alors, pour la première fois, les diamans, semblables à des yeux qui étincellent au milieu de la nuit, furent
surpris dans leur retraite obscure, et vinrent éclairer de leurs rayons la marche triomphale de la jeune et fière beauté (19). Alors, la perle enfouie dans sa coquille au fond des eaux où ne brille point le soleil, comme un esprit condamné à habiter un lieu lugubre, fut aussi tirée de sa prison, et vint orner la femme d'un éclat que tour à tour elle donne et emprunte. Car jamais Lélia, quelle que fût l'ambition du moment, n'oubliait l'orgueil de sa beauté, ni cette parure rare et pleine de goût qui prêtait une nouvelle force à l'aimant de ses charmes (20); il n'était rien de beau, de grand, de curieux dans le domaine de mon aile légère, au fond des ondes ou dans l'air, qu'aussi prompt que son désir, je ne volasse chercher avec une impatience si vive et si tendre, que, la voyant contempler avec admiration quelque brillante étoile, je m'écriais : «Oh! ne la regarde pas ainsi, mon amour; hélas! je ne puis te la donner (21).»
» Ce n'était pas seulement les merveilles répandues avec profusion sur toute la nature qu'elle brûlait de connaître, ni les glorieux trésors, visibles et matériels, qui brillaient comme autant de lumières dans sa sphère enchantée. Non : c'était tout ce qui, invisible, éthéré, habite loin des bornes de la raison humaine, enveloppé dans sa propre intelligence : le mystère de cette Source éternelle d'où découle l'esprit de vie, le souffle de l'existence, soit qu'il anime les hommes, les anges, les fleurs ou les soleils ; les inspirations du Tout-Puissant, quand il traça pour la première fois sur le chaos les contours du monde, et qu'au milieu de l'espace ténébreux il vit se former graduellement ce vaste et sublime tableau, comme on voit l'arc-en-ciel sortir, teinte par teinte, de la nuée pluvieuse ; puis, l'alliance que Dieu fit avec l'espèce humaine : les chaînes du Destin qu'il lui plut enlacer autour de lui-même et des hommes, jusqu'à ce que sa tâche glorieuse soit accomplie; jusqu'à ce que, par la voie de la douleur et du péché, le mal ait enfanté le bien, la haine ait enfanté l'Amour, et que le sort brisant sa chaîne de fer, tout redevienne libre et radieux!
» Tels étaient les grands mystères, quelquefois même encore plus profonds, plus incompréhensibles, qu'elle osait sonder et
que j'osais révéler, du moins aussi avant que pouvait pénétrer la pensée d'une femme, ou que pouvait atteindre un ange déchu et proscrit. Remplie de ce savoir céleste, et mêlant cette pure lumière aux fausses lueurs dont l'imagination avait déjà peuplé son âme, la jeune enthousiaste parlait en inspirée, et sa race, encore plongée dans les ténèbres, désertait les autels élevés au soleil, et accourait contempler son saint et beau visage. Elle parlait de choses vagues et incohérentes ; cependant, parmi les fumées de l'erreur que l'imagination colore et revêt de formes séduisantes, brillaient quelques lueurs de la vraie religion! Sillons lumineux, précurseurs du jour, qui n'ont point éveillé le monde encore endormi, mais qui l'ont fait tressaillir au milieu de ses rêves ! Ah ! plus d'une vérité sublime que Dieu voulait cacher aux hommes, jusqu'au temps qu'il avait fixé, se fit jour dans ces révélations. Obscures prophéties qui ont devancé de plusieurs siècles le brillant Sauveur (22) ! Semblables à ce crépuscule imparfait, à cette faible lueur s'échappant des signes du Zodiaque (23), qui éclaire à demi l'orient douteux avant la véritable apparition de l'aurore.
» Ainsi s'écoulèrent quelques mois de bonheur : de bonheur pour celle qui ne voyait qu'amour et savoir sur la terre et dans les cieux. Ses yeux et son cœur amoureux contemplaient en moi un rival du soleil, la lumière de tout ici-bas, l'Esprit de la mer, de la terre, et de l'air, dont l'influence, sentie partout, avait pour centre le cœur de Lélia, et s'étendait jusqu'aux extrémités du monde ; tandis qu'elle parcourait ce monde d'un vol si élevé et si rapide, que perdant de vue la terre, son imagination, orgueilleuse et libre, lui montrait déjà les portes des cieux entr'ouvertes !
» Heureuse enthousiaste ! ah ! en dépit du froid mortel de mon cœur, en dépit de cette douleur pénétrante qui plonge à la fois ses regards dans le passé, dans l'avenir, qui contemple la veille et le lendemain, et les voit tous deux tristes et désolés : oui, en dépit de mes souffrances, j'eusse pu tout oublier en la voyant heureuse, ou, si ma peine eût repoussé l'oubli, j'eusse du moins enduré sans murmures. Lorsque la pensée d'un Dieu
offensé venait m'accabler d'effroi; lorsque le souvenir de ma faute, que, tout en me précipitant dans l'abîme, je savais bien devoir être irrémissible, m'abreuvait d'angoisses qu'aucune douleur humaine ne peut atteindre : torture réservée à ceux qui connaissent toutes choses, et— des supplices leplus affreux! — qui connaissent et aiment la vertu en la perdant! Alors même, sa présence me calmait, adoucissait mes maux, me rendait à la vie et presque au bonheur, si jamais fleur si délicate a pu s'épanouir sur une tige si pleine d'amertume. Même alors son sourire radieux m'apportait la chaleur et la lumière, sinon le repos, comme la clarté de la lune luit sur la mer agitée, et éclaire la tempête qu'elle ne saurait calmer.
» Souvent aussi, cette crainte accablante qui s'empare de tous ceux qui aiment ici-bas, lorsqu'ils contemplent les objets chéris de leur tendresse, la terrible pensée de la mort s'offrait à moi dans toute son horreur! Pensée désolante qui se mêle aux plus douces joies de l'homme, qui le poursuit dans sa demeure, dont le triste présage couvre d'un voile funèbre les plus brillans dons du ciel, ternit ta fraîcheur de l'enfant, et creuse une fosse sous les pas des jeunes amans! Crainte si triste pour tous, et pour moi plus amère encore par la pensée qu'il faudrait lui survivre après qu'elle aurait disparu comme la neige tombée hier dans les flots! Moi, à qui le ciel avait refusé le sceau de toutes les misères humaines, et qui devais sentir éternellement l'aiguillon de la mort sans pouvoir mourir ! Eh bien ! jusqu'à ces cruelles angoisses cédaient au charme de ses tendres caresses;— jamais plus vives étreintes ne resserrèrent l'union de deux cœurs! — ses regards dissipaient tous les nuages; ou s'ils demeuraient, leur obscurité passait, et les ténèbres se paraient d'une auréole. Il y avait dans son souffle embaumé une fraîcheur qui défiait la puissance de la mort! Et sa voix; oh! qui eût pu douter que ces mélodieux accens, trop doux pour mourir, seraient immortels comme l'harmonie des sphères célestes! Ses lèvres frémissantes recelaient une vie d'ambroisie, semblable à celle qui fermente dans le fruit baigné de la rosée délicieuse d'Éden : j'aurais pu croire parfois, quoique je les eusse connues
et aimées comme mortelles, qu'elles étaient devenues, à force de délices, aussi célestes que les miennes !
» Mais, hélas ! il n'est pas au pouvoir du pécheur, du coupable, d'être long-temps heureux! elle aussi fut enveloppée dans les ombres de ma faute ; ténèbres de mort, qui tue tout ce qu'elles touchent, trop profondes pour que son âme pût les percer, et fuir la désolation qu'elles apportaient. Écoutez, et s'il reste une larme dans vos cœurs, pleurez sur moi !
» C'était le soir d'un jour que nous avions dissipé en rêveries d'amour ; dans ce même jardin où, me glissant sous la terre silencieuse, dépouillé de ma couronne, et repliant mes ailes dont l'éclat était trop éblouissant pour des yeux humains, je lui étais apparu pour la première fois; là, je m'étais vu — 6 extase que le comble de la douleur ne peut faire oublier! —oui, je m'étais vu adoré comme Dieu seul doit l'être, et aimé comme jamais mortel nel e ut Nous étions dans ce jardin, pensifs, appuyés l'un sur l'autre; les yeux de Lélia étaient tournés vers le ciel, et son front brillait de ses muettes pensées. Jamais soirée plus calme et plus belle ne rougit les vagues et les bosquets, souriant du haut des cieux, comme si le mal n'eût osé se montrer à une heure aussi douce. Cependant, il m'en souvient, nous devînmes tristes sous cette clarté. Lélia, au cœur si jeune, au front si joyeux, sentit elle-même l'imposante et muette solennité de l'heure, et crut voir dans ce repos non seulement la mort de la lumière, mais celle de ce monde radieux, la fin de toutes choses belles et brillantes, le dernier coucher de soleil, dans les rayons duquel la nature elle-même expirait avec calme !
» Enfin, comme si quelque pensée, s'éveillant tout-à-coup, prenait l'essor dans son sein, semblable au jeune oiseau que le point du jour surprend au milieu de ses rêves et chasse du nid, elle tourna vers moi ses grands yeux noirs, qui, émus de joie, de colère, de surprise, s'ouvraient comme pour laisser échapper plus d'âme : et posant sa main caressante sur ma tête, elle sourit et dit :
« J'ai eu la nuit dernière une vision pareille à ces rêvés di-
vins qui te précédaient, comme le prélude d'une douce mélodie, ayant que tu descendisses toi-même des cieux.
» Aussi éblouissante que si elle eût été formée de la lumière des étoiles, la môme guirlande ornait ton front; tes ailes, maintenant sombres et immobiles, étincelaient en s'agitant autour de toi, semblables à des météores enflammés.
» Tout rayonnant comme dans ces rêves heureux, tu appelais l'adoration autant que l'amour! Être divin, exhalant la lumière par tous les pores comme les fleurs exhalent les parfums l
» Tout-à-coup, je me sentis attirée vers ton cœur, où, tendrement pressée, je me vis enveloppée de cette atmosphère lumineuse émanée de toi.
» Tandis que tu me tenais ainsi sur ton sein, la flamme passa de ton àme céleste dans la mienne, et — ô moment trop délicieux! — je devins comme toi tout esprit, toute divinité!
» Dis, pourquoi ce rêve si brillant m'a-t-il visitée, s'il faut qu'au réveil il s'efface et s'enfuie? Quand mon Chérubin brillera-t-il devant moi aussi radieux qu'il brillait dans le ciel?
» Quand pourrai-je, éveillée, te contempler si beau, te tenir ainsi embrassé, sans qu'un nuage, un brouillard terrestre s'élève entre nous ?
» Oh! quel orgueil de dire : Voici mon Ange, il est à moi! divin, pur, éblouissant, tout radieux encore du Ciel, il est à moi! il est à moi!
» Penses-tu que si, comme toi, Lélia eût été habitante de ce ciel lointain, elle eût voulu dérober une seule de ses beautés, un seul rayon de sa gloire, aux yeux de son amant?
» Non, non! Si tu aimes autant que moi, brille donc, jeune Esprit, de tout l'éclat de ta divinité superbe ! Ne crains point d'éblouir les yeux d'une mortelle!
» J'ai trop long-temps soutenu le feu de tes regards ardens, je les ai trop souvent cherchés avec amour, comme à cette heure encore : mes yeux se sont trop approchés des étoiles pour redouter la plus sublime, la plus lumineuse vision!
» Ne doute donc plus de moi ! Oh ! qui sait si mon rcve ne
s'accomplira pas; si mon esprit bienheureux ne s'enivrera pas de ta gloire, jusqu'à ce qu'il devienne aussi tout céleste?
» Que je sente une seule fois la flamme de tes ailes étendues, et l'orgueil changera ma nature, et ta seule approche déifiera mon être! »
» Ainsi parlait la vierge , comme inaccoutumée aux refus de Dieu ou des hommes. On eût dit que, certaine de son influence sur toutes les créatures , quelles qu'elles fussent, si elle ne pouvait s'élever jusqu'aux cieux , elle voulait du moins les faire descendre jusqu'à elle !
» Hélas! elle et moi; oui, moi-même, dont l'âme n'était qu'à demi plongée dans la nuit du péché, comme la planète où nous vivons à la moitié de son disque ensevelie dans l'ombre, nous étions loin tous deux de prévoir le sort effroyable.... Où trouver des paroles? 0 Dieu! peindre de telles angoisses, c'est encore les sentir... mais mon cœur accablé d'amertume se brisera, s'il n'exhale sa douleur!
» Quelques sombres pressentimens avaient, je l'avoue, traversé un instant mon esprit : la crainte d'un danger vague, inconnu, qui menaçait l'un de nous, et peut-être tous deux ! la pensée des suites funestes que pouvait avoir cette ambitieuse prière ! Mais bientôt ces tristes présages s'évanouirent : je ne vis plus rien qui pût s'opposer à mon entière révélation : rien, que la crainte de ce premier éblouissement, à la vue d'une gloire éclatante se dévoilant tout-à-coup à des yeux que la lumière du ciel n'avait pas éprouvés: encore, l'amour et ses soins caressans pouvaient-ils lui apprendre à supporter cet éclat, comme les jeunes aigles supportent celui du soleil; car je savais bien que le feu répandu sur mes ailes, lorsqu'elles se déployaient dans toute leur pompe, était d'une nature fugitive, pure, innocente, comme la lumière que le ver luisant suspend la nuit aux herbes, pour attirer son compagnon ailé vers son vert bocage. Souvent, dans mon vol rapide, j'avais sillonné les nuages où dormait la foudre, prête à s'élancer de sa retraite, et je ne l'avais pas éveillée, quoique des milliers d'étincelles tombassent en pluie de mes ailes. Souvent aussi , les aigrettes
de neige— que j'aimais dans mes jours d'innocence, à cause de leur blancheur— descendaient de la nue autour de moi, semblables aux plumes de la colombe des cieux, et la guirlande qui ceignait mon front brillait d'un feu si céleste, qu'en agitant ses fleurs, chaque flocon s'en détachait aussi pur, aussi entier, aussi beau, aussi glacé que lorsqu'il était tombé!
» Ma Lélia elle-même, n'avais-jc pas voltigé resplendissant autour d'elle, pendant son sommeil ? N'avais-je pas plané audessus de ses beautés, les effleurant de mes lèvres radieuses? Et cependant, n'était-ellc pas sortie le matin de son doux repos, fraîche et brillante comme la rose confiante et sans tache qui a reçu toute la nuit les baisers de la mouche de feu? Même, lorsque les rayons que je lançais se glissaient jusqu'au fond de son âme assoupie, aucun tressaillement n'agitait ses membres immobiles, tant était subtile et éthérée la flamme qui, aussi vive que l'éclair qui fond le glaive sans toucher au fourreau, pouvait atteindre l'âme et la dissoudre sans se faire sentir au corps !
» Ainsi délivré de tout sujet d'alarme, — je le croyais, hélas ! aveuglé par mon péché!— contemplant ces yeux noirs fixés sur les miens , comme si les cieux n'attendaient pour s'ouvrir qu'un signal de moi, pouvais-je lui rien refuser? Pouvais-je dire un mot qui eût éveillé dans son cœur une crainte, un seul doute que les rayons que j'apportais du Ciel ne lui appartinssent pas tous? Je m'élevai lentement d'auprès d'elle, tandis que debout, muette et tremblante, non d'effroi, mais toute espérance, tout désir, elle attendait l'accomplissement solennel de ma promesse, comme les prêtresses épient d'un œil enflammé le lever du disque de la lune, dont les rayons— elles le savent et ne peuvent l'éviter— doivent les plonger dans le délire. Rien ne manquait à ma gloire que la couronne éblouissante, qu'en descendant des cieux, pour la dernière fois, je laissai... Voyez làbas ces nuages qui voguent vers l'Occident... là, elle est encore suspendue, étincelant dans le lointain, plus semblable à une étoile qu'au diadème d'un ange déchu. —Je ne l'avais plus ; mais mon front lumineux était couronné des boucles de ma cheve-
lure, rayons jaillissans du soleil; mes yeux, brillant du double éclat du ciel et de l'amour, répandaient une lumière inconnue à eux-mêmes, tandis que de mes ailes étendues s'échappait, comme de deux sources radieuses, une nuée d'étincelles, semblable à la rosée d'écume qui jaillit d'une cascade. Tout ce que j'avais gardé de la parure des cieux, du riche appareil que revêt un Chérubin au plus beau jour de pompe, je m'en étais orné, fier de briller à ses yeux de tout l'éclat divin. Je me glissai dans ses bras qui étaient restés ouverts pour recevoir l'amant qu'elle n'osait contempler lorsque, éblouie,— hors d'état de soutenir une vue si resplendissante,— elle avait laissé retomber sa tête sur son sein.
» Grand Dieu! comment ta vengeance put-elle s'appesantir sur un être aussi parfait ! Comment la main qui créa de tels charmes a-t-elle pu les anéantir dans les bras mêmes de l'Amour! A peine avais-je touché son corps frémissant, que je sentis.... — ô affreux souvenir !— oui, je sentis chaque étincelle de ce feu, si pur quand j'habitais parmi les astres, se changer, dénaturé par mon crime, en un feu terrestre et grossier qui brûlait et consumait tout ce qu'il touchait aussi rapidement qu l'œil pouvait suivre ses flammes dévorantes, jusqu'au moment — ô Dieu, pourquoi te vengeas-tu sur elle?— où je la vis devenir cendres entre mes bras ! Ces joues si ravissantes avoir, ces lèvres dont l'approche était pour moi ce qu'est à la soif d'un ange nouvellement créé la première et enivrante coupe d'immortalité! ces bras dont la douce étreinte formait l'horizon de mon cœur, les bornes de mes espérances, de mon avenir, où je trouvais les cieux : aussi tendres à ce moment redoutable, que lorsqu'ils m'enlacèrentpour la première fois, ne purent être désunis même par la mort; brûlans, ils me tenaient encore embrassé : ces cheveux dont le voile noir ombrageait son cou d'albâtre qu'on apercevait au travers comme une voile blanche qu'on voit briller, par intervalles, à la clarté de la lune, au milieu des sombres vagues: ces cheveux dont j'aurais voulu sauver, au prix de mille vies, une des longues et brillantes tresses! tout, tout ce qui, une minute auparavant, respirait l'amour et ses
parfums, gisait devant moi, noir, desséché, dépérissant dans les angoisses! 0 douleur! c'était de ma flamme qu'était née cette désolation ! J'étais le démon dont les caresses empoisonnées avaient détruit tant de charmes. Pensée hideuse ! pensée délirante! Mais écoutez le plus affreux.— Si la mort eût été la seule malédiction que j'eusse fait descendre sur elle; si l'expiation eût fini alors que sa jeunesse et sa fraîcheur n'étaient plus que poussière, et que l'âme n'eût point hérité de cette funeste condamnation, mon sort serait moins horrible ! Approchez... la Terre frémirait de l'entendre... A l'instant où ses yeux, ternis et voilés, me dirent leur poignant et dernier adieu, et fixèrent les miens.... oh, ce regard!... Puissance vengeresse, quel que soit l'enfer que tu destines aux mortels, le mien est dans ce souvenir!... Durant sa dernière lutte avec la mort, ses lèvres livides imprimèrent sur mon front un baiser dévorant! Je le sens encore! C'était du feu....: mais un feu plus impur que le mien... il ressemblait à cette flamme dont le nom seul fait frissonner les anges; élément éternel de l'Enfer! Il pénétra comme un dard dans mon cerveau, éveillant sur son passage la folie et les tortures. Voyez ici sa trace! Voyez la tache ineffaçable qu'il a laissée sur mon front, sillonné par ce dernier baiser de l'amour et du péché : flétrissure que l'orgueil de ces boucles brillantes ne peut cacher, et dont le contact impur les repousse au loin !
» Mais se peut-il, redoutable Providence! se peut-il qu'elle, qui eût honoré le ciel même... sans cette seule faute d'orgueil et d'amour, soit maintenant condamnée.... je ne puis le dire... Non, Dieu miséricordieux! il n'en est pas ainsi. Jamais des lèvres divines n'auraient pu proférer une si horrible sentence ! Cependant, ce regard... ce regard si plein d'une angoisse plus que mortelle, d'un désespoir.... Ce feu nouveau et dévorant, qui n'a pas son pareil au ciel ou sur la terre.... Cette marque que je porte!... Oh! pour la première fois depuis ma chute, je me prosterne devant toi, Pouvoir suprême!... si jamais, au cri de ma prière, tu consentais à révoquer tes décrets, pardonne à cette âme, et verse sur moi, sur moi seul qui égarai son or-
gueil, tous les flots de ta brûlante colère ! Vois aussi , près de moi, deux autres proscrits à genoux, qui, tombés et perdus eux-mêmes, osent encore s'attendrir et t'implorer pour cette pauvre mortelle.
» Hélas ! ils connaissent trop bien la douleur , le repentir, le remords, dont la passion accable les êtres les plus beaux, les plus chastes, les plus tendres. Oh! qui sera sauvé, si ces âmes brillantes et égarées n'obtiennent pas de pardon? elles, qui errent si fort à regret, et dont les égaremens penchent encore vers le Ciel! Dieu juste, entends mes cris ! accable-moi des souffrances de cette angélique créature! Seul, j'ai péché, seul j'ai commis le crime; seul, je dois être puni! Epargne-lui une minute de douleur, et que la mienne dure l'éternité ! »
Il se tut, et courba vers la terre son front brûlant; tandis que les jeunes anges, agenouillés près de lui, partageaient son angoisse, comme si elle eût été la leur. Au milieu du calme silencieux de la nuit, pendant que la brise errante se jouait tristement dans leurs plumes qui ne devaient plus revoler vers la patrie céleste, ils faisaient intérieurement la muette prière qui ne parvient qu'aux oreilles de la Miséricorde. Elle dut être exaucée, ou Dieu ne serait pas tel que le proclame cet univers glorieux et brillant, ce monde de beauté, de bonté, de lumière et d'amour infini !
Ils étaient encore à genoux, lorsque, d'un bois qui couronnait cette solitude aérienne, sortirent des sons lents et incertains, comme ceux d'un luth qui vient de trouver une heureuse inspiration, et qui murmure à l'entour de sa nouvelle rêverie un chant aussi tendre que celui du ramier sur ses petits, ayant peine à croire que des accens si doux soient nés de lui. Bientôt une voix qui se mariait à l'instrument, comme la brise de mer à une conque marine, — tant elle semblait animer de son âme le
LES AMOURS DES ANGES. l4i
luth docile, — suivit en tremblant ces délicieux accords, traduisant leur joie, leur douleur, et prêtant les ailes légères des paroles à plus d'une pensée qui, sans elle, serait restée, entre les cordes, muette et incapable d'essor.
Tous tressaillirent à ces accens, mais ils émurent surtout le troisième ange, dont les traits, quoique flétris comme ceux de ses compagnons, portaient l'empreinte d'une douleur plus pure et plus sainte: on eût dit que même, au milieu des chagrins et des maux, l'espérance ne l'avait pas abandonné, et que cette pierre précieuse était restée entière au fond du calice, pour briller quand il serait vide, et faire oublier l'amertume du breuvage. Quoique ses yeux peignissent plus de plaisir que de surprise, il les tourna le premier vers le bois d'où s'élevait cette douce et solitaire mélodie; puis promenant ses regards ravis sur ses radieux compagnons, il prêta l'oreille à la voix qui fit entendre ces mots :
« Viens prier avec moi , ô mon bien-aimé Séraphin ! mon seigneur et mon ange! viens prier avec moi! En Yain ce soir mes lèvres ont essayé d'adresser au ciel une sainte prière; je puis fléchir les genoux, je puis remuer les lèvres, mais prier, je ne le puis sans toi!
» J'ai nourri des gouttes de l'arbre qui porte l'encens la flamme de l'autel dans le bocage; je l'ai abritée du vent et de la pluie ; et cependant elle brûle tristement pendant la marche lente des heures, comme si, non plus que moi, elle n'avait puissance de vie et d'éclat, loin de toi !
» Un bateau lancé à minuit, sans pilote et sans gouvernail, sur le sein de la mer ténébreuse, un luth dont la principale corde est rompue , un oiseau blessé auquel il ne reste qu'une aile pour traverser les airs, sont ce que je suis sans toi!
» Oh ! ne te sépare donc jamais de moi, dans la vie ou dans la mort, Esprit adoré! Et lorsque, paré de l'éclat du soleil, tu parcourras de nouveau la terre enchantée d'Eden, souffre que mon ombre prosternée se glisse à tes côtés, plus heureuse ainsi que sans toi! »
Les chants avaient cessé, quand, dans le bois, brilla tout-à-
coup la lumière d'une lampe (descendant en demi-cercle de cette hauteur aérienne , elle atteignit le lieu où se trouvaient les anges) ; à mesure qu'elle éclairait le front de celle qui en élevait la flamme, comme pour jeter plus de clarté sur le groupe assemblé au-dessous , elle faisait apparaître, au milieu du feuillage sombre, deux yeux étincelans , tels qu'en voit l'imagination sur ces figures qui hantent le poète dans ses promenades du soir, présidant, de leurs vertes retraites, à ses rêves de l'amour et du Ciel. Ce ne fut qu'un instant : la rougeur qui colora ses traits à la pensée d'être vue ainsi seule dans la nuit par d'autres yeux que ceux qu'elle cherchait, avait à peine brillé à travers le noir feuillage, que la vision avait disparu : elle s'était évanouie, comme un météore qui luit tout-à-coup sur nos têtes, et qui, au moment où l'on s'écrie : «Voyez, voyez, quelle merveille ! » s'est éclipsé.
Cependant, avant le départ de la jeune fille, son oreille recueillit ces mots: «Je viens, je viens, Namah! » prononcés de cette voix douce, chère, et bien connue, évoquant la confiance, la paix domestique, la douce intimité qui rapproche deux cœurs jusqu'à ne plus en faire qu'un seul, la foi sincère, enfin tout ce à quoi l'amour vrai se complaît! Musique délicieuse, mariant le passé, le présent, l'avenir, dont l'espérance et la mémoire prolongent l'harmonie jusqu'au dernier de nos jours.
Celui à qui s'adressait ce tendre appel n'y résista pas longtemps ; il eut bientôt raconté la courte histoire de ses chastes amours, que ses compagnons, plus déchus que lui du bonheur et du ciel, connaissaient déjà.
La voici, non telle qu'il la conta, mais telle qu'elle est gravée sur les tables qui furent jadis sauvées du déluge par Cham (24) : tables couvertes des légendes sublimes et tristes d'esprits déchus, mais encore glorieux : celle de ce jeune ange (25) y était ainsi tracée.