CHANSON DU MAUVAIS ESPRIT DES BOIS
Qua via difficilis , quaque est via nulla.
Ovide, 31etamorph. lib. in, v. 227.
Voilà qu'une vapeur moite et chaude, tombée de la lampe du jour expirant, fait circuler à travers l'air épaissi tout ce que l'homme blanc redoute, l'ardent frisson de la fièvre altérée, le froid aigu de l'accès mortel.
Écoutez! j'entends la chanson du voyageur qui s'égare dans les détours du bois. Chrétien ! c'est un chant de peur ; les loups rôdent autour de toi, la nuit est proche, et ce désert où tu oses errer, oh! c'était jadis, c'était la patrie, l'asile du pauvre Indien (3).
Venez , Esprits qui aimez le mal ; de tous les lieux où vous
(2) L'idée de ce poème me vint pendant que je traversais l'effroyable solitude qui s'étend entre Batavia , nouvel établissement au milieu des bois, et le petit village de Buffalo, sur le lac Erié. C'est la plus fatigante partie de la route, quand on voyage dans la contrée de Genesée pour se rendre aux chutes du Niagara.
(3) « Les cinq nations confédérées (d'Indiens) étaient établies sur les bords c?e la Susquebanuab , et dans les contrées adjacentes, jusqu'à l'année 1779, où le général Sullivan, avec une armée de quatre mille hommes, les repoussa de leur pays jusqu'au Niagara, où, obligés de vivre de provisions salées, nourriture à laquelle ils n'étaient point accoutumés, le plus grand nombre d'entre eux mourut. Deux cents furent, dit-on, enterrés dans une seule fosse sur le lieu de leur campement.» (Morse, Géographie américaine.)
préparez vos charmes, de la crique, du marécage où la pâle sorcière nourrit ses serpens, où le caïman (4) aime à ramper dans la torpeur de son sommeil d'hiver; venez des lieux que hante l'oiseau nourri de cadavres, et où le meurtrier, demeuré seul, frissonne sous son toit sanglant, tandis que du corps de sa victime tombe sur ses alimens corrompus la froide et sanglante rosée (5) !
Accourez ! volez ici ! tournez-vous là ! regards qui desséchez , ailes qui flétrissez! croisez la route du chrétien égaré, et, devant que l'aube paraisse , guidez-le, d'erreurs en erreurs, à travers un labyrinthe de ténèbres et d'épouvante, jusqu'à ce que le matin le voie gisant sur l'humide sol, pâle et sans vie. Égarez son œil, ardent à chercher le rayon hospitalier de la cabane! Brillez devant lui, feux follets, vers luisans , attirez-le près de l'antre où se cache la nichée affamée et dévorante de la louve altérée de sang, ou sur le gué si dangereux du sombre et profond marais, là où l'Indien, tremblant lui-même, suspend dans l'air ses colliers de porcelaine (6), et sa pipe et ses anneaux, tributs offerts à l'esprit funeste qui habite là! Alors, qu'épuisé de la marche errante de la nuit, égaré, éperdu , sans force, l'étranger succombe enfin, glissant sur le bord douteux de l'étroite
(4) L'alligator, qui, à ce que l'on croit, passe l'hiver dans une sorte de torpeur léthargique, au bord de quelque anse ou de quelque marais, après avoir avalé préalablement une grande quantité de pommes de pin, qui sont sa seule nourriture durant toute celte saison.
(5) C'était le châtiment du meurtre, comme le raconte le père Charlevoix, chez les Hurons. « Ils étendaient le corps du mort sur des perches, au haut d'une hutte que le meurtrier était obligé d'habiter plusieurs jours, recevant tout ce qui tombait du cadavre, non seulement sur lui-même, mais sur sa nourriture.
(6) « Nous trouvions aussi des colliers de porcelaine, du tabac, des épis de maïs, des peaux, etc., auprès des chemins difficiles et dangereux, sur les rochers ou sur le bord des chutes d'eau. Ce sont les offrandes faites aux esprits qui président à ces lieux déserts. » (Voyez Charlevois? Lettres sur les traditions et le culte des sauvages du Canada.) ~
Le père Hennequin fait mention aussi de cette cérémonie. Il dit : « Nous vîmes un sauvage qui faisait une sorte de sacrifice sur un chêne, à la cascade de Saint- Antoine de Padouc, sur le Mississipi. » (Voyez le Voyage d'Hennequin dans l'Amérique du Nord.)
chaussée, s'enfonçant peu à peu sous la fange moussue. Que là tout ce qui peut blesser et nuire apporte sa venimeuse baye, lance son ardent aiguillon ! Que l'immonde crapaud rampe sur lui, qu'autour de lui planent les mousquitesbourdonnant à ses oreilles, tourbillonnant devant son œil fixe, et mêlant leurs poisons à son sang, jusqu'à ce que sous les feux ardens du midi, tout couvert de venin, le misérable expire!