REUBEN ET ROSE
Ballade.
On se rappelle encore avec effroi et tristesse les ténèbres qui enveloppaient les murs de Willumberg : des années s'écoulèrent sans qu'un seul rayon de soleil pénétrât dans ces salles, sans que le jour dissipât leur ténébreuse horreur.
Les vallées d'alentour sont baignées de lumière, mais aucune clarté n'illumine les bois du triste manoir; et l'éclair qui sillonne le torrent voisin, recule, comme effrayé, devant ces ombres.
a Oh! quand se dissipera cette affreuse nuit? » demande le seigneur de Willumberg au devin de la caverne. « Jamais, » répond le prophète, « à moins que la plus brillante étoile de la chevalerie ne s'éteigne dans les vagues. »
Et qui était cette brillante étoile? quel autre que Reuben, la fleur des chevaliers, la merveille du temps. Reuben, le premier au combat, quoique la jeunesse le compte à peine dans ses rangs.
Son coeur bat pour la jeune fille du manoir, pour Rose, vierge aussi radieuse que l'Esprit du crépuscule, lorsque de sa baguette semant les di amans, il foule de ses pieds argentés les fleurs des montagnes et des plaines.
Faudra-t-il donc que Rose et Reuben soient ainsi fatalement
séparés par le sort î Tristes sont les paroles du devin ; il a dit que les ténèbres couvriraient à jamais le château, si Reuben ne disparaissait sous la vague impitoyable.
Elle vole chez le magicien :« Dites, oh ! dites! ne dois-je plus revoir Reuben ?» — « Si : quand un esprit ébranlera la cloche de l'abbaye en ruines, Reuben reparaîtra. »
Deux fois, trois fois, il a redit : « Reuben reparaîtra, » et Rose se sent un moment soulagée de sa peine; en l'écoutant, elle essuie ses larmes, heureuse de penser qu'elle reverra celui qu'elle aime !
Le héros se rit de la mort et de ses terreurs , surtout quand il sait qu'il va mourir pour le père de sa belle. Il courut vers l'Oder, s'y plongea tout entier, et trouva le repos dans le sein des vagues.
Que les décrets du destin sont parfois étranges î — A peine le guerrier avait disparu sous les eaux, qu'un rayon de soleil vint dorer les murailles, et inonder de lumière le vieux manoir.
Mais les ténèbres et la tristesse s'étaient réfugiées dans l'âme de la jeune fille: seule, elle restait sombre au milieu des clartés ; deux jours, et toute une longue nuit, elle erra à la recherche de son amant sur les rives du vaste fleuve.
Souvent elle s'arrête pour écouter le tintement de la cloche ; mais elle n'entend rien que les soupirs de la nuit. Long-temps elle contemple la course rapide des eaux gonflées ; mais elle ne voit que l'écume de la blanche vague.
A l'heure où minuit soulève son voile noir, elle regarde la pâle lune se réfléchir dans l'onde ; elle croit voir reluire un casque d'argent; ce n'était que la crête du flot, étincelant dans le rayon.
La troisième nuit se montra étoilée ; la pauvre Rose, courbée sur la rive humide et froide, pleurait, et les larmes se glaçaient dans ses yeux, quand — Paix ! n'est-ce pas le son grave et sonore de la cloche apporté par le vent ?
Elle tressaille, et voit à travers le brouillard une ombre majestueuse glisser sur les eaux. Elle a reconnu son amant, quoi-
que sa joue soit décolorée, et que son cimier d'argent soit lavé par les flots.
Était-ce donc là l'entrevue que lui avait promise le devin? — La lune dardait sa faible lueur à travers le fantôme; c'était Reuben; mais, hélas! froid et mort! 11 s'évanouit comme la magie d'un songe.
Deux fois, trois fois, il reparut sur l'onde, et chaque fois elle crut pouvoir le serrer dans ses bras ! mais jamais ! oh ! jamais ! Enfin, elle s'élança , et embrassant la vague, s'endormit sur son sein!
l'anneau (1).
Conte.
Annulus Me viri.
Ovide, Amor, lib. il, eleg. 15.
L'heureux jour est enfin venu où Rupert doit s'unir à la plus belle fille de la Saxe, et la conduire à la couche nuptiale.
Aussitôt que l'aurore parut dans les cieux, commencèrent les jeux et les fêtes ; les hommes admiraient l'heureuse vierge, et les jeunes filles l'heureux époux.
Le jour s'écoula en doux et joyeux passe-temps : les uns dansant, d'autres chantant d'amoureuses chansons. ' Les plus jeunes filles se jouaient dans les bosquets avec Isabelle ; elles ornaient sa robe et couronnaient son front de fleurs blanches et pures.
Les matrones, en riches habits, assemblées dans les murs du
(1) Je serais fâché de penser que l'auteur a eu aucune sérieuse intention d'effrayer les petits enfans par cette histoire; j'espère plutôt, quoique le style me laisse quelques doutes, qu'il a voulu ainsi tourner en ridicule le goût maladif qui préfère ces écarts de l'imagination aux « miracles spécieux » de la vraie poésie. Je vois, d'après une note du manuscrit, que le poète a emprunté le sujet à un auteur allemand Fromman, sur la fascination, livre III, partie vu, chapitre 18.
[Note de Moore.)
château, écoutaient les chants des chœurs qui retentissaient sous les voûtes.
Le jeune Rupert et ses amis se réunirent dans une cour spacieuse pour lancer la paume bondissante, et se livrer à de mâles exercices.
Le jeune époux avait au doigt le brillant anneau nuptial qui devait orner ce même soir la blanche main d'Isabelle.
Craignant de briser l'anneau ou de le perdre, il regarda autour de lui, cherchant où il pourrait le déposer.
Dans cette cour s'élevait une statue qui était là depuis longtemps ; c'était une déesse païenne, ou peut-être quelque reine de l'antiquité.
Il essaya de passer l'anneau à son doigt de marbre, et sûr que là il serait en sûreté, il l'y laissa.
Cependant les jeux continuèrent jusqu'à ce que tous fussent fatigués ; et bientôt des serviteurs annoncèrent que le banquet était servi.
Le jeune Rupert alla vers la statue pour reprendre son anneau ; mais quel fut son effroi ! le doigt de marbre s'était plié !
La main fermée retenait la bague avec force; en vain il essaya à plusieurs reprises de l'ouvrir, il ne put en venir à bout.
Quelle terreur s'empara de l'âme de Rupert ! et qui n'eût été effrayé ! Je reviendrai , dit-il , à l'approche de la nuit , quand personne ne pourra me voir.
Il se rend au festin, pensant à son anneau, et s'étonnant de ce que pouvait signifier une chose si étrange.
Le festin fini, il retourna en hâte dans la cour, résolu de briser la main de marbre et de lui arracher sa bague !
Mais, ô surprise encore plus grande! l'anneau n'y était plus; la main de marbre était ouverte comme avant.
Il cherche sur le piédestal et partout sans rien trouver. Iî revint au château l'âme triste et l'esprit inquiet.
Tout était joie parmi les convives : la nuit s'écoula dans les danses; le jeune époux se procura un autre anneau, et personne ne sut l'aventure.
Le prêtre a réuni leurs mains ; les heures de l'amour s'avancent! Rupert a presque oublié la mésaventure du matin.
Ici ma chanson les laisserait tous deux, et ne raconterait rien de ce qui se passa, sans l'horrible, l'épouvantable histoire que j'ai encore à dévoiler!
Bientôt Rupert, entre sa belle et lui, trouve un cadavre glacé par la mort; il ne le voit pas, mais il se sent enlacé dans ses bras.
Il s'élance hors de sa couche, puis il revient; le fantôme est toujours là ; en vain il recule, le spectre l'étreint de ses brag humides et glacés.
Et quand il se courba, des lèvres terreuses lui donnèrent un baiser plein d'horreur, pareil à la vapeur fétide qui s'échappe des caveaux funèbres, ou de la poussière des tombeaux !
Infortuné Rupert! D'une voix haute, égarée, il crie à sa fiancée :« Sauve-moi! oh! sauve-moi! délivre-moi de cet affreux démon, mon Isabelle! ma vie ! »
Mais Isabelle n'avait rien vu ; elle regarda autour d'elle, affligée de voir la tête de Rupert troublée par une si folle vision.
Enfin cet être invisible adressa à Rupert ces paroles : (0 Dieu ! lorsqu'il entendit ces mots, quelle terreur agita son corps!)
« Époux! époux! j'ai l'anneau que tu m'as donné; tu es à jamais uni à moi, je suis à toi! »
Et toute la nuit, le cadavre glacé reposa près de lui, le serrant d'une étreinte si mortelle qu'il crut expirer!
Mais quand l'aurore fut proche, l'horrible fantôme s'évanouit, et laissa le jeune homme effrayé pleurer près d'Isabelle.
Tout ce jour un sombre nuage obscurcit le front de Rupert ; la belle fiancée était triste aussi , mais elle s'efforçait d'égayer son époux.
Et comme le soir approchait, il pensait avec terreur à la nuit qui allait venir !
Enfin la seconde nuit arriva, ils rentrèrent dans leur couche ; le pauvre Rupert espérait que tout était fini, et qu'il goûterait enfin le repos.
Mais, hélas ! quand sonna minuit, le démon fut à ses côtés, et l'enlaçant dans ses bras, il s'écria avec des hurlemens de joie :
« Époux! époux! j'ai l'anneau, l'anneau que tu m'as donné ; tu es à jamais uni à moi, je suis à toi! »
En proie à la double angoisse de l'égarement, du désespoir, s' élançant hors de sa couche, le tremblant Rupert dit à sa femme effrayée :
« 0 Isabelle l ne vois-tu pas cette forme horrible qui me prodigue des baisers de mort, et m'arrache à ma bien aimée ? »
— « Non, mon amour, non, mon Rupert, je ne vois pas l'horrible vision, et je pleure sur l'étrange délire qui m'enlève mon époux! »
Cette nuit, comme celle qui l'avait précédée, s'écoula dans ces terreurs : le spectre ne s'enfuit qu'aux approches du jour.
«Mon Isabelle, dit alors Rupert, chère compagne de mes maux, je veux me rendre sur-le-champ à la sainte caverne du père Austin. »
Le père Austin était un vénérable vieillard qui faisait maint et maint miracle, et que tout le pays d'alentour révérait comme un saint — ou comme un démon.
Rupert se rendit à l'instant à la sainte retraite du père Austin; il lui conta tout, et lui demanda comment il pouvait remédier à son sort ?
L'ermite écouta le jeune homme, puis il se retira pour prier; au bout d'une demi-heure, il revint et lui parla ainsi :
« Il est un lieu où se croisent quatre routes, je te le désignerai ; sois-y ce soir, à la tombée de la nuit, et observe.
» Tu verras passer un groupe de ligures étranges marchant en désordre, voyageant à la lueur des torches, troublant l'air de mille bruits effrayans et discords.
» Un fantôme terrible dominera tous les autres ; son regard te le fera connaître : je ne t'en dis pas plus.
» Donne-lui ces tablettes de ma part , elles seront bientôt comprises; ne crains rien, donne-les sans hésiter; elles sont écrites avec mon sang! »
La nuit vint, et Rupert, pâle d'effroi, alla où se croisaient les routes; et il vit paraître un groupe de fantômes étranges marchant en désordre, voyageant à la lueur des torches, et troublant l'air de bruits bizarres et discords.
A mesure que ce sombre cortège approchait, Rupert distingua une femme aux regards impudiques, assise sur un char.
Comme Rupert contemplait la dame à peine vêtue, il pensa à la statue de marbre, car elle lui ressemblait.
Derrière elle marchait une figure hideuse ; ses yeux dardaient la mort ; quand elle respirait, une fumée sulfureuse s'échappait avec son souffle.
Ce hideux fantôme semblait le roi de la foule; terrible, il la dominait : « C'est lui, c'est lui! dit Rupert, je n'ai pas besoin d'en voir davantage. »
Il s'avança lentement, et tendit en tremblant ses tablettes au fantôme, qui les prit, les lut, et poussa un hurlement à troubler la paix des tombeaux.
Et quand il vit le nom tracé avec du sang, ses yeux étincelèrent de rage : « Je croyais, s'écria-t-il, que le temps de son règne était passé ; mais il doit bientôt être à moi! »
Lançant alors au jeune homme un regard qui glaça son âme d'épouvante, il s'approcha de la femme et lui parla tout bas.
Le démon femelle ne l'eut pas plus tôt entendu, qu'elle ôta de son doigt, bien à regret, l'anneau qu'avait perdu Rupert.
Et le donnant au jeune homme, a\rec des yeux où se peignait
l'enfer, elle lui dit de cette voix redoutable qu'il se rappelait trop bien :
« Au nom d'Austin, reprends l'anneau que tu me donnas : tu n'es plus uni à moi, je ne suis plus à toi. »
Il prit l'anneau, le cortège passa; il regagna sa demeure. Sa femme fut alors la plus heureuse des belles, et lui le plus heureux des hommes.