EPITRE A LORD VICOMTE STRANGFORD
A bord de la frégate le Vhaêton , à la hauteur des Aço-res, à la clarté de la lune.
Douce lune ! si ma main, comme celle du sage de Crotone (8), pouvait, à l'aide d'un charme magique, faire de ton disque brillant sa page immense et tracer là mes pensées, mes souhaits, combien d'amis, dont l'œil insouciant erre maintenant sur le ciel étoile, souriraient en rencontrant sur ton orbe placide ces souvenirs si doux, si chers, ces rêves passionnés d'un passé regretté, ces promesses qui ne s'oublieront plus, et tout ce que mon cœur, tout ce que mon âme voudraient envoyer au loin à plus d'un ami bien aimé !
0 Strangford! quand pour la dernière fois nous nous sommes quittés, je pensais peu qu'ils fussent passés, pour jamais passés, ces temps brillans de joie, où tout le vague de mon cœur était à l'œuvre, était rempli; où toujours dispos, toujours prêts, nous
(8) Pythagore, qui, à ce que l'on croyait, pouvait écrire sur la lune, à l'aide d'un miroir magique.
courions d'un plaisir à l'autre, trouvant les jours trop avares de leurs rapides heures, n'usant de la science que pour changer en ravissantes merveilles tout ce qui nous était appris I Jours délicieux de fantaisie, jours riches d'âme, où mêlant le savoir et le rire, le bol de punch devenait le pupitre de l'in-folio, et le souffle de la folie tournait la page légère ! Oh ! que je me doutais peu que c'en fût fait de toutes ces joies, qu'avant que la fleur d'été fût flétrie, mon œil verrait se dérouler la voile qui m'entraîne vers le monde occidental!
Et cependant, c'était le temps alors — en ces jours de jeunesse, quand pour calmer les feux brûlans de la saison l'âme se plaît parfois à laisser ses capricieuses ailes se reposer plongeant aux sources du plaisir ; mais si l'on attend le souffle de l'hiver il séchera la source, il glacera le cœur. Comment plus tard retrouver l'espérance? 0 fantasque et divine fée! que de rêves heureux elle éveillait, donnant à mon âme quelque but décevant pour chacun des projets enfantés et nourris avec une ardeur si vive ! Certes, le poète de Vérone lui-même ne quittait pas les rivages phrygiens poussé par un plus ardent espoir; son cœur ne palpitait pas plus vivement que le mien pour les joies d'une vie errante (9).
Même aujourd'hui, la trompeuse espérance se glisse à travers mes regrets si profonds, les calmant comme fait le rayon placide qui poursuit les grondeuses vagues pour les apaiser sous sa trace lumineuse, les berçant à ce sourire qui sait endormir et calmer! Oh! que de fois j'ai pensé durant ces nuits paisibles que si mes amis étaient proches ce serait trop de bonheur! Quel délice de regarder ensemble ce brillant clair de lune ! cette mer, lac d'argent, sur lequel glisse le vaisseau aussi doucement que s'il craignait d'éveiller les flots silencieux qui sommeillent ! Un seul nuage envieux se détache et jette son ombre sur le
(9) Allusion à ces vers si animés du quarante-quatrième carmen du poème de Catulle :
« Jam mens prœtepidans avet vagari, » Jam, lœti studio pedes viqescuntl »
sommet du Pïco(lO), qui, là-bas s'élevant dans la brume, et sourcilleux en ce ciel de lumière, semble s'enorgueillir de voir l'orage naissant ramper autour de sa base gigantesque.
Mais écoutez ! — le sifflet du contre-maître dit qu'il est temps de mettre fin à mon rêve... huit coups — le quart du milieu de la nuit est relevé. Adieu, mon Strangford: — n'oublie jamais que loin par-delà les mers occidentales, est l'ami dont le cœur ne saurait t'oublier.