‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 204 sur 210 · LA CONSULTATION · texte numérisé non relu

LA CONSULTATION

personnages.— Le docteur Whig et le docteur Tory, médecins consultais. Le Patient, étendu sur le plancher entre eux deux.

LE DOCTEUR WHIG

Ce maudit malade irlandais m'obsède et m'harasse à tel point, que le diable m'emporte si je sais qu'en faire! Je lui ai promis des remèdes anodins, des caïmans...

LE DOCTEUR TORY

Des caïmans! fi donc! vous compromettriez toute la médecine. Qu'on me l'attache, qu'on me le bâillonne! et je réponds de sa docilité. C'est ma manière de voir, à moi, ma façon de traiter.

LE DOCTEUR WHIG

C'est vrai, c'est tout-à-fait dans la ligne que vous avez suivie ; malheureusement ce n'est pas trop la mienne. C'est si pénible !

LE DOCTEUR TORY

Pouah! folie! demandez à Ude (1), cet émule de Carême, ce qu'il sent lorsque pour fêter Epicure il apprête ses anguilles vivantes, les écorche, les met sur la braise, et les laisse s'y tordre jusqu'à ce qu'elles se lassent. Lui aussi dit que c'est pénible, que « c'est un spectacle à faire saigner le cœur ! » Mais, après tout, les anguilles sont une « race vile et succulente. » Il voudrait les traiter doucement, pauvre homme. Son humanité dit « oui, » mais l'art culinaire dit « non. » Bref, les anguilles naquirent pour être rôties et mangées (2). Il en est de même de vos Irlandais , qui sont encore plus brutes ; votre tendre cœur de Whig répugne à les écorcher vifs, cela se comprend. Moi qui vous parle, dans ma jeunesse, avant d'être devenu sage, je m'avisais de rougir jusqu'aux yeux devant certains expédiens; mais par le fait, mon cher confrère (si je puis me permettre de vous donner ce nom), nous autres docteurs devons agir avec la froide impassibilité de Carême ou de Ude, et indifférens à tout, sauf à la sauce du poisson , nous devons , pour le bien général, torturer l'Irlandais palpitant. {Ici le patient gémit et fait mine de lancer quelques coups de pied aux révérends docteurs.)

LE DOCTEUR WHIG

Mais, après tout, si le malade pousse sa perversité, son entêtement diabolique jusqu'à ne pas vouloir se laisser torturer....

(1) Célèbre cuisinier anglais, auteur d'un savant traité de gastronomie.

(2) Cet artiste eminent, insistant dans la seconde édition de son livre sur cette recette pour purifier les anguilles, déclare être fort sensible à l'accusation d'inhumanité que lui a valu son procédé ; mais il demande de la façon la plus respectueuse la permission d'affirmer que c'est la seule manière décente et convenable d'apprêter les anguilles pour qu'elles figurent honorablement sur une table bien servie.

LE DOCTEUR TORY

Il faut l'y contraindre, monsieur, et employer la force. Vous êtes un novice, je le vois ; mais une fois que vous vous y serez mis, vous ne saunez croire comme la main s'y fait vite. Et {souriant) qui sait si le vieux Tory ne se résoudra pas à prendre sa retraite? heureux de penser qu'en se retirant dans son fromage, il laisse à son poste un autre lui-même, — un homme d'état, sans entrailles, comme lui.

le docteur whig, d'un air flatté.

Eh bien! à vous parler franchement, j'ai là de côté quelque chose que vous m'avez aidé à faire pour mon malade, l'an dernier (il va à une armoire, et en tire un bâillon et [une camisole de force), et depuis lors, j'ai joui d'un si complet repos pendant les crises du patient, que j'ai pris mon parti de le remettre à ce régime.

le docteur tory, l'embrassant.

A la bonne heure ! je savais bien, mon cher Whig, que nous finirions par nous entendre. Vous êtes un vrai trésor en politique médicale, et après le plaisir d'infliger moi-même la torture, je n'en ai pas de plus grand que de vous donner un coup de main. (Il aide le docteur Whig .) Permettez , — sans me vanter, j'ai l'habitude de ces sortes d'applications ; là, — plus serré !

— d'abord le bâillon dans la bouche, — à merveille ! tout va bien. — A présent vous n'avez plus à craindre le moindre cri.

— Croyez-moi, renvoyez vos remèdes anodins et vos caïmans à l'année prochaine.

(La toile tombe.)

Page 1