A MONSEIGNEUR SÉGUIER
noître Thçnneur que j'ai d être connu de vous. Cependant on sait par toute TEurope Taccueil favorable que Votre Grandeur fait aux gens de lettres; que l'accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de Tesprit élèvent audessus du commun; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu'ils valent ; et qu'enfin nos plus belles muses, que feu monseigneur le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa main pour en composer un corps tout d'esprits , seroient encore inconsolables de sa perte, si elles n'avoient trouvé chez Votre Grandeur la même protection qu'elles rencontroient chez Son Éminence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n'y portent les assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il vous en doit? Trouvez bon , Monseigneur , que celui-ci , plus heureux que le reste des miens , affranchisse mon nom de ne vous en avoir point encore rendu , et que , pour affermir ce peu de réputation qu'ils m^ont acquis , il tire mes lecteurs d'un doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu , mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces : de sorte que, quand votre vertu ne me donneroit pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serois le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étois toute ma vie très véritablement.
Monseigneur ,
Votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,
Voici une hardie entreprise sur Tliistoire, dont vous ne reconnoitrez aucune chose dans cette tragédie, que Tordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas, et Héraciius. J*ai falsifié la naissance de ce dernier ; mais ce n''a été qu^en sa faveur, et }K>ur lui en donner une plus illustre, le faisant fils de Tempereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique de même nom que lui. J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point, mais seulement d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à un Priscus ou Grispus. J'ai prolongé de même la vie de l'impératrice Goustantine, et comme j'ai fait régner ce tyran >ingt ans au lieu de huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année de sa tyrannie, quoiqu'il l'eûl sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j'ai prise ; l'événement l'a assez justifiée, et les exemptes des anciens, que j'ai rapportés sur Rodogune^ semblent l'autoriser suffisamment : mais, a parler sans fard, je ne voudrois pas conseiller à personne de la tirer en exemple. G'est beaucoup hasarder, et l'on n'est pas toujours heureux; et, dans un dessein de cette nature, ce qu'un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.
Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de f^lle de ses fils, que Phocas faisoit immoler à sa vue, rapporte une circonstance très rare, dont j'ai pris l'occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement. Celle nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avoit donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange, et l'empêcha par une considération pieuse que celte extermination de toute sa famille étoit un juste ju-
gement de Dieu, auquel il if eût pas cru satisfaire, s'il eût souffert que le sang d^un autre eût payé pour celui d'un do ses fils. Mais quant à ce qui étoit de la mère, elle avoit surmonté Faffection maternelle en faveur de son prince, et ron peut dire que son enfant étoit mort pour son regard. Gomme j'ai cru que cette action étoit assez généreuse pour n^itcr une personne plus illustre à la produire, j'ai ftût de cette iiourrice une gouyernante. J'ai supposé que i'écltange avoit eu son effet ; et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontine ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que MaUrice avoit commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas en faisoit faire , et se voyant même déjà loupQonnée et prête à être découverie, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyraa, en lui ■allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu'il crut ne pouvoir remettre son fils Martian aux mains d'une persomie qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jetée, à ce qu'il croyoit, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu'ils avoient seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu À un second échange d'Héraclius, qu'elle nourrissoit comme son fils sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui 4iYoit confié. Je lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses ; et à son retour, je fais qu'elle lui domrie Héraclius pour fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian, cependant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle, et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu'elle avoit exposé pour l'autre. Gomme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce derniei échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avoit réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la soeur, avertit Héraclius
de sa naissance. Je serois trop long si je youlois ici toacker le reste des incidents d^un poème si embarrassé, et me contenterai de TOUS aToir donaé ces lumières, afin que tous en puissiez commencer la lecture avec moins d^obscnrité. Vo«s vous souTiendrez seulement qu^Héraclius passe pour Martian^ fils de Phocas, et Marlian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce; mais que le Trai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n^en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontiue et sa fille Eudoxe. ,
On m^a fait quelque scrupule de ce qu'il n^est pas traisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre : à quoi j'ai deux réponses à faire ; la pre* mière, que notre unique docteur Aristote bous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action, ou^ pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fàbulam^ comme est ici cette supposition d'enfant, et nous donne pour exemple Œdipe, qui, ayant tué un roi de Thèbes, llgnore encore vingt ans après; l'autre, que l'action étant vraie du côté de la mère, comme j'ai remarqué tantôt, il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes lés vérités sodt recevables dans la poésie, quoiqu'elle ne soit "pas obligée à les suivre. La liberté qu'elle a de s'en pcarter n'est pas une nécessité, et la vraiseiliblance n*cst qu'une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui Sont appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable ; et il Test, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens, la vérité^ la vraisemblance, ou l'opinion commune. J'irai plus outre ; et, quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qiti ne veut pasqu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi, parceque, bien que cela soit vraisemblable, il n'excite daii» l'ame des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deuic passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans
les éyénemenls extraordinaires qai se passent entre personnes proches, comme d*un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur; ce qui, n'étant jamais Traisemblahle, doit avoir Tautorité de Thistoire ou de ropinion commune pour être cru : si bien qu'il n'est pas permis d'inTcnler un sujet de cette nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitoient. presque les mêmes sujets, d'autant qu'ils rencontroieiit peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.
Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre plus au long sur cetle matière : j'en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre d'une objection qui détruiroit tout mon ouvrage, puisqu'elle va à en saper le fondement, et non par ambition d'étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pai généralement avouées des savants. Aussi ne donné-je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montaigne, non pour bonnes, mais pour miennes. Je m'en suis bien trouve jusqu'à présent ; mais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.
PERSONNAGES
PflOCAS, empereur d'Orient.
HÉRACLIUS, fils de l'empereur Maurice, cru Martian, fils
de Phocas, amant d'Eudoxe.
MARTIAN, fils de Phocas, cru Léonce, fils de Léontine,
amant de Pulchérie.
PULGHÉRIE, fille de l'empereur Maurice, maîtresse de
Martian.
LÉONTINE, dame de Gonstantinople, autrefois gouvernaote
d'Héraclîus et de Martian.
EUDOXE, fille de Léontine, et maîtresse d'Héraclias. CRISPE, gendre de Phocas.
EXUPÈRE, patricien de Gonstantinople.
AMINTAS, ami d'Exupère.
Un page de Léontine.
La scène est à Constantinoplt.
HERACLIUS