ACTE I, SCÈNE I
Et résoudre dès lors qu'elle auroit pour époux
Ce prince destiné pour régner après tous.
Le peuple en sa personne aime encore et révère *
Et son père Maurice et son aïeul Tibère,
Et vous verra sans trouble en occuper le rang
SMl voit tomber leur sceptre au reste de leur sang.
Non, il ne courra plus après Tombre du frère,
S'il voit monter la sœur dans le trône du père.
Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mars,
Chaque jour, chaque instant, s'offre à mille hasards.
Et n'eût été Léonce, en la dernière guerre \
Ce dessein avec lui seroit tombé par terre ',
mdre: il n'y a pas là de fautes contre la langue, mais il y en a contre le tragique. (Y.)
i Cette personne se rapporte i ce prince; et c'est de cette fiUc que Phocas a réservée, c'est de Pulchérie que Crispe veut parler. (V.)
< Ces expressions sont bannies aujourd'hui, même du style familier. (Y.)
* On a déjà repris ailleurs ces façons de parler Ticieuses. Toute métaphore qui ne forme point une image rraie et sensible est mauvaise, c'est une règle qui ne souffre point d'exception : or, quel peintre pourrait représenter nneidée qui tombe par terre! (V.) — C'est ici que Voltaire s'explique sans détour : il veut, sans aucune exception, que l'on paisse peindre chaque métaphore. On ne revient pas d'étonnement qu'une idée aussi bizarre, aussi destructive de toute ])oésie, ait pu se former dans la tête d'un homme qui non-seulement avoit cultivé toute sa vie l'art des vers, mais qui en avoit fait d'excellents. Rien ne prouve mieux combien le meilleur juge est sujet i s'égarer lorsqu'il discute à ftoid ce qui ne doit être senti qu'avec enthousiasme. En mesurant, si nous l'osons dire, avec le compas des grammairiens, la valeur de chaque expression de Corneille, il sembleroit que Voltaire eût oublié que luimême avoit été poète. Mais quelques exemples feront mieux sentir ce que son système a d'étrange, et combien il pourroit induire en erreur les jeunes gens qui, sur la foi de son nom, croiroient ne pouvoir pas thoisir de meilleur guide. Quel est le peintre qui oseroit essayer, d'après le principe de Voltaire, de faire voir dans un tableau des mains avides de sang qui volent à des parricides; un nom qui chatouille ^'orgueilleuse faiblesse d'un cœur; un pouvoir qui s'achemine à gfands pas vers sa chute; des pleurs mis dans une balance avec les lois d'un État: des yeux qu'on voit venir de toutes parts; une victoire qu'on "ûrite dans les bras du vainqueur, ou qui se laisse attendrir aux pleurs d'wie femme; des murs qui vont prendre la parole; des portes qui U. 16
254 HURACLIUS.
Puisque, sans la valeur de ce jeune guerrier» Martian demeuroit ou mort ou prisonnier ^ Avant que d'y périr, s'il faut qu'il y périsse, Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice, Et qui, réunissant l'une et l'autre maison, Tire chez vous l'amour qu'on garde- pour son nom *.
n'obéissent qu'à un seul homme ; des mains qui promettent; un glaiv.? qui marche; des coursiers qui ne ccnnoissent plus le frein, ou Dieu lui-même mettant un frein à la fureur desflots^ etc., etc.? Il faudroit transcrire tout Racine et tout Bolleau, si l'on vonloit épuiser toutes les métaphores hardies dont leur poésie est animée, et que pourtant aucun peintre n'entreprendroit de peindre. Molière, La Fontaine luimême, en sont pleins; et Voltaire, quoiqu'il n'ait que médiocrement enrichi la langue poétique, en offriroit en foule : comment donc a-t-il pu se permettre ce paradoxe insoutenable* Il est, nous le répétons, des métaphores vicieuses, et l'on pourroit en citer quelques unes dans nos meilleurs poètes. Telle est celle-ci, par exemple, empruntée d'une des plus belles tragédies de Voltaire :
Nous préserve le ciel de ce fnncste abus.
Berceau de la mollesse et tombeau des vertus !
Un abus qui se trouve berceau et tombeau, dans le même vers, est évidemment une figure que le bon goût réprouve. Il en seroit de même de ce compliment si déplacé de Polyphonte à Mérope :
Je sais que vos appas, encor dans leur printemps,
Pourroient s'effituroucher de l'hiver de mes ans.
Certainement aucun peintre ne pourroit représenter ces jeunes appas qui s'effarouchent d'un hiver : mais ce nest point là le vice de cette métaphore, c'est qu'elle est pleine de recherche et d'affectation. Nous ne nous arrêterons donc plus ni à cette singulière imagination, que Voltaire renouvelle de temps en temps, ni à son idée, non moins étrange, d'essayer les vers en les mettant au creuset de la prose. Ces deux pa> radoxes auroient pu déshonorer son commentaire, s'il n'étoit rempli d'ailleurs de remarques très précieuses, et sur le caractère particulier du génie de Corneille, et sur l'art de la tragédie. (P.)
1 On ne peut dire qu'un homme serait demeuré mort si on ne l'avait secouru. Ces mots, demeuré mort^ signifient qu'il était mort en effet. On peut bien dire qu'on demeurerait estropié, parcequ'un estropié peut guérir; qu'on demeurerait prisonnier, parcequ'un prisonnier peut être délivré : mais non pas qu'on demeurerait mort, parcequ'un mort ne ressuscite pas. (Y.)
« On a d^a repris ailleurs cette expression, Hrtr l'amour; oo ne tire l'amour «hec pertouie. (Y.)