‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 168 sur 377 · ACTE I, SCÈNE IF · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IF

Quand ta ne m'as laissé père, mère, ni frère,

Que j'en fasse ton fils légiUme héritier!

Que j'assure par Ui leur trône au meurtrier !

Non, non ; si tu me crois le cœur si magnanime

Qu'il ose séparer ses yertus de ton crime.

Sépare tes présents, et ne m'offre aujourd'hui

Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui.

Avise; et si tu crains qu'il te fût trop infome *

De remettre l'empire en la main d'une femme,

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé.

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé;

On dit qu'Héraclius est tout prêt de parottre :

Tyran, descends du trône, et lus place à ton maître t.

A ce compte, arrogante, un fantôme nonvetu *« Qu'un murmure confus foit sortir du tombeau, Te donne cette audace et cette confiance! Ce bruit s'est fait déjà digne de la croyance ^.

1 Corneille emploie •onrcttt ce mot avise; fl étftft très bien reçu et son temps. Qu*il Ufût infamie n'est pas français : la langue permet qu'on dise, cela m'est honteux^ mais non pas cela m*est it^awtê; «t cependant on dit,^ t7 est in/ame à lui d*avoir /ait celte action. Tontes les langues ont leurs bizarreries et leurs inconséquences. (V.)

> Vers admirable; il le serait encore plus si Ton pouvait parler ainsi à un empereur dans une simple conversation. Il n'y a qu'une situation violente qui permette les discours violents. Il est toujours étrange que Phocas persiste à vouloir offrir son lils à une princesse que tout antre ferait renfermer pour Tempécher de conspirer et pour avoir nu otage. — N. B. En général, toutes les scènes de bravade doivent être ménagées par gradation. Un empereur et une fille d'empereur ne se disent point d'abord les dernières duretés, et quand une fois on a laissé échapper de ces reproches et de ces menaces qui ne laissent plus lieu 4 la conversation, tout doit être dit. La scène aurait fini très heureusement par ce beau vers , Tyran^ descends du trône^ et fais place et ton maître; mais quand on entend ensuite, à ce compte^ arrogante^ etc.,. les injures multipliées révoltent le lecteur, et font languir le dialogue.

^ A ce compte est du style n^ligé et du ton familier qu'on se permettait alors mal à propos. Ce mot arrogante conviendrait à Pulchérie, s'il était possible qu'un empereur et une fille d'empereur se dissent des injures grossières. (Y.)

^ Un bruit ne se peut faire digne ni indigne ; cela n'est pas français^ parcequ'on ne peut s'exprimer ainsi en aucune langue. (Y.)

24i HÉRACUUS.

Mais...

PULCHÉRIE

Je sais qu*il est faux; pour rassurer ce rang Ta rage eut trop de soin de verser tout mou sang ; Mais la soif de ta perte en cette conjoncture Me fait aimer Fauteur d'une belle imposture. Au seul nom de Maurice il te fera trembler : Puisqu'il se dit son liis, il veut lui ressembler; Et cette ressemblance où son courage aspire Mérite mieux que toi de gouverner Tempire^ J'irai par mon suffrage affermir cette erreur, L'avouer pour mon frère et pour mon empereur, Et dedans son parti jeter tout Tavantage Du peuple convaincu par mon premier hommage. Toi, si quelque remords te donne un juste effroi. Sors du trône, et te laisse abuser comme moi ^ ; Prends cette occasion de te faire justice.

PHOCAS

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice : Ma bonté ne peut plus arrêter mou devoir; Ma patience a fait par delà son pouvoir'. Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage ; Et l'audace impunie cnOe trop un courage. Tonne, menace, brave, espère. en de faux bruits, Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits; Dans ton ame à ton gré change ma destinée; Mais choisis pour demain la mort ou Thyménée^.

t (7e8t une faute en toute langue, parceqa'une ressemblance ne peut ni gouverner ni mériter. (V )

> Elle fait deux fois cette proposition, et la seconde est bien moins forte que la première ; mais peut-elle sérieusement lui parler ainsi ! Je sais que ces bravades réussissent auprès du parterre ; mais je doute qu'un lecteur instruit les approuve, quand elles ne sont pas nécessaires, et quand elles sont si fortes qu'elles doivent rompre tout commerce entre les deux interlocuteurs. ( V.)

3 Comment une patience fait-elle par delà son pouvoir! jamais on ne peut faire que ce qu'on peut. (V.)

4 Phocas enfin la menace; mais quelle raison a-t-il de persister à lui faire épouser son fils, qui ne ve^it pas d'elle, et dont elle ne veut pas! Il n'en a d'autre ra's jn que celle qui lui a été suggérée par son confi-

Page 1