ACTE IV, SCENE II. 41 f
L'offense une fois faite à ceux de notre rang Ne se répare point que par des flots de sang * : On n'en fut janoais quitte ainsi pour s'en dédire. Il faut sous les tourments que Timposture expire; Ou vous exposeriez tout votre sang royal A la légèrelé d'un esprit déloyal.
L'exemple est dangereux, et hasarde nés vies S'il met en sûreté de telles calomnies *.
ARSINOÉ
Quoi! seigneur, les punir de la sincérité
Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité,
Qui vous a contre moi sa fourbe découverte.
Qui vous rend votre femme et m'arrache à ma perte f
Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrêt;
Et couvrir tout cela de mon seul intérêt !
C'est être trop adroit, prince, et trop bien l'entendre ^.
PRUSIAS
Laisse-là Métrobatc-et songe à te défendre *. Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.
NICOMÈDE
M'en purger! moi, seigneur! vous ne le croyez pas** : Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,
■ l Point que n'est pas français ; il faut, ne se répare que par desjlots.
î L'expression propre était, sHl laisse de telles calomnies impunies : on ne met point la calomnie en sûreté, on l'enhardit par l'impunité.
•3 Ce ton bourgeois rend encore le rôle d'Arsinoé plus bas et plus petit. L'accusation d'un assassinat devait au moins jeter du tragique dans la pièce;. mais il y produit à peine un faible intérêt de curiosité. (V.)
* Ce discours est d'un prince imbécile; c'est précisément de Métrobate qu'il s'agit. Le roi ne peut savoir la vérité qu'en fesant donner la question à ces deux misérables ; et cette vérité, qu'il néglige, lui importe infiniment. (V.)
t Ce vers est beau, noble, convenable au caractère et à la situstion ; il fait voir tous les défauts précédents. (T.) — Ce vers est si beau, que ~VoHaxre s'en est ressouvenu dans Œdipe^ en faisant dire à Jocas te par Philoctètc :
Qat? moi, de.teU forf«ùl»?.inoi, d«s.assaa»tn«ls!
£t que de votre époux... Vous ne le cro^pex pa« ! 4^'}
il 2 NICOMEDE.
Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir •, Où sa gloire se sauve à Tombre du pouvoir.
Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée; Venir, le bras levé, la tirer de vos mains. Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains, i:t fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l'Arménie; C'est ce que pourroit faire un homme tel que moi, S!il pou voit se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe n'est le jeu que des petites âmes. Et c'est là proprement le partage des femmes 2.
Punissez donc, seigneur, Mélrobate et Zenon ; Four la reine, ou pour moi, faites-vous-en raison. A ce dernier moment la conscience presse; Four rendre compte aux dieux tout respect humain cesse •* ; Et ces esprits légers, approchant des abois '*, Fourroient bien se dédire une seconde fois.
ARSINOE.
Seigneur...
MCOMÈDE.
Parlez, madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppose; Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas
1 Un homme de sa sorle^ qui un peu plus haut se porte, et à qui il faut im grand crime à tenter son devoir, n'a pas un style digne de ce beau vers :
M'en purger ! moi, seigneur ! vous ne le croyez pas.
11 y a de la grandeur dans ce que dit Nicomède; mais il faut que la grandeur et la pureté du style y répondent. (V.)
î Ce vers, quoique indirectement adressé à Arsinoé, n'est- il pas un trait un peu fort contre tout le sexel Quoique Corneille ait pris plaisir à faire des rôles de femmes nobles, fiers et intéressants, on peut cel)endant remarquer qu'en général il ne les ménage pas. (V.)
3 Ces idées sont belles et justes; elles devraient être exprimées aTcr ])lus de force et d'élégance. (V.)
* Cette expression des abois, qui par elle-même n'est pas noble, n'esf l)lus d'usage aujourd'hui : un esprit léger qui approche de f abois est Mut impropriété trop grande. (V.)