‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 283 sur 377 · ACTE IV, SCENE IH · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE IH

Tai tendresse f)Oiir toi, j'ai passion pour elle ' ; Et je lie veux pas voir cette haine éterneHe, Ni que des sentiments qi»e j'aiuie à voir durer Ne régnent dans mon eœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'anfwur et ia nature, Être père et mari dans cette conjoncture. .

NICOMÈDK.

Seigneur, voulez-vous bit^n vous en fier à moi? iSe soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS

Et que dois-je ôtre ?

MCOMÈDE.

Roi.

Reprenez hautement ce noble caractère.

Un véritable roi n'est ni mari ni père; Il regarde son trône, tit rien de plus. Régnez, Rome vous craindra plus que vous ne la craignez *. Malgré celle puissance et si vaste et si grande, Vous. pouvez dtja voir comme elle m'appréhende, Combien en me perdant elle espère gagner, Parcequ'elle prévoit que je saurai régner.

PRUSIAS

Je règne donc, ingrat ! puisque tu me l'ordonnes, Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes : Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi ; Je ne suis plus ton père, obéis à ton rôi.

NICOMÈDE-

Si vous étiez aussi le roi de Laotlice,

1 II faut, pour l'exactitude, j'ai de la tendresse^ j'ai de la passion, €t pour la noblesbc et l'élégance, il faut un autre tour. (V.)

2 Ce morceau sublime, jeté dans cette comédie, fait voir combien le reste est petit. Il n'y a peut-être rien de plus beau dans les meilleures pièces de Corneille. Ce vrai sublime fait sentir combien l'ampoulé doit déplaire aux esprits bien faits. Il n'y a pas un mot dans ces quatre vers qui ne soit simple et noble ; rien de trop ni de trop peu ; l'idée est 'grande, vraie, bien placée, bien exprimée. Je ne connais point dans les anciens de passage qui l'emporte sur celui-ci. Il fallait que toute la pièce fût sur ce ton héroïque. Je ne veux pas dire que tout doive tendre au sublime, car alors il n'y en aurait point; mais tout doit être noble. Nicomède insulte ici un peu son père ; mais Prusias le mérite.

416 NICOMEDE

Pour l'offrir à mon choix avec quelque justice, Je vous demanderois le loisir d'y penser : Mais enlin pour vous plaire, et ne pas l'offenser, J'obéirai, seigneur, sans répliques frivoles, A vos intentions, et non à vos paroles. A ce frère si cher transportez tous mes droits, Et laissez Laodice en liberté du choix. Voilà quel est le mien.

Quelle bassesse d'anieî Quelle fureur t'aveugle en faveur d'une femme! Tu la préfères, lâche! à ces prix glorieux Que ta valeur unit au bien de tes aïeux ! Après cette infamie es-tu digne de vivre i?

NICOMÈDE

Je crois que votre exemple est glorieux à suivre : Ne préférez-vous pas une femme à ce fds Par qui tous ces Ëtats aux vôtres sont unis ?

PRUSIAS

Me vois-tu renoncer pour elle au diadème?

NICOMÈDE

Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-môme?

Que cédé-jc à mon frère en cédant vos États?

Ai-je droit d'y prétendre avant votre trépas?

Pardonnez-moi ce mot, il est fâcheux à dire :

Mais un monarque enfin comme un autre homme expires;

Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi,

Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.

Seigneur, nous n'avons pas si grande resseml)lance. Qu'il faille de bons yeux pour y voir différence; Et ce vieux droit d'aînesse est souvent si puissant,

1 Prusias ne doit point traiter son fils de lâche, ni lui dire qu'il est indigne de vivre oprh celle infamie : il doit avoir assez d'esprit pour entendre ce que lui dit son fils, et ce que ce prince lui explique bientôt après. (V.)

î Quoique ce vers soit un peu prosaïque, il est si vrai, si ferme, si naturel, si convenable au caractère de Nicomède, qu'il doit plaire beaucoup, ainsi que le reste de la tirade. On aime ces vérités dures et fières, surtout quand elles sont dans la bouche d'un personnage qui les relève encore par sa situation. (V.)

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