‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 309 sur 377 · ACTE V, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IX

de Racine, que c'étoit une de ses pli:s foibles tragédies, ou même que ce n'étoit point une tragédie ; mais que Racine pourtant étoit seul capable de faire un si bel ouvrage. Nous croyons qu*à beaucoup d'égards on en pourroit dire autant de Nicomède. Quel autre, en effet, que Corneille eût osé concevoir le projet d'une tragédie qui ne seroit soutenue par aucune de ces passions sans lesquelles on auroit cru que la tragédie ne pouvoit exister! Lui-même reconnoît qu'elles n'ont aucune part dans cette pièce; et véritablement il l'a fondée tout entière sur le sentiment d'admiration que doit inspirer un grand homme qui n'oppose â tous les malheurs dont il est menacé qu'un courage inébranlable, et u»e fieité qui ne se dément jamais. Tel est, en effet, d'un bout à l'autre de la pièce, le caractère de Nicomède. Eédaignant de se plaindre, et ne pouvant s'abaisser un moment à la dissimulation, il ne sait combattre ses persécuteurs que par l'excès de son mépris. C'est en s'armant contre eux de l'ironie la plus accablante qu'il parviert souvent à les déconcerter, sans épargner même la foiblesse de son propre père. Ce qu'on n'a point encore osé tenter en comédie, le caractère du railleur, Corneille a su le rendre héroïque dans la tragédie. Nous le répétons, cette prodigieuse difficulté ne pouvoit être vaincue que par son génie; et Voltaire, en disant que cette pièce est dans le goOt de Do» SancAc^f'^y-CT^on, quelque éloge qu'il en fasse ensuite, semble n'avoir senti que foiblement ce qu'elle a de vraiment admirable. Elle se soutiendra avec éclat au théâtre, tant qu'il restera des acteurs qui réuniront, comme le célèbre Le Kain, à une grande supériorité «Tintelligence et de talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dii^nité le beau personnage de Nicomède. Voltaire dit qu'après avoir été oubliée pendant plus de quatre-vingts ans, cettfe pièce ne reparut qu'en 1756, et que les comédiens n'osèrent lui donner que lé tiire de tragi-comédie. Il devoit ajouter qu'elle reparut d'une manière si brillante, que bientôt on ne lui donna plus sur les affiches que le titre de tragédie, titr^que Corneille lui avoit donné dans son origine, et qu'elle porte en effet dans toutes les éditions. Il est vrai qu'elle est du nombre de ces pièces qui ne peuvent se passer du talent d'un' très grand acteur, et qui doivent, par conséquent, dispa^oître assez fréquemment du théâtre. (P.)

nX DC CINQUIEME ACTS.

EXAMEN DE MCOMÈDE.

Voici une pièce crunc conslilulion assez cxlraonliiiairc : aussi esl-ce la vingl et unième que j'ai mise sur le théâtre; oi après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouvcafi, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s''égarer. La lendrcsse.et les passious, qui doivent être Famé des trai;cdies, n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui ])révoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.

L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce luiul degré est tirée du trente-quatrième livre de Justin. J'ai olé de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père, qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai donné ni à Prnsias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fail ce dernier amoureux de Laodice, reine d'Arménie, afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de celte histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petil ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierlé conlre les Komains : el, prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur gran- <leur, je l'ai chargé d'une commision secrète de traverser ce mariage qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine, qui, suivant l'ordinaire de?

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