ACTE V, SCENE IX
Et demandons aux dieux, nos dignes souverains, Pour comble de bonheur l'amilié des Romains i.
l Nicomède est dans le goût de Don Sanche d'Aragon. Les Espagnols, comme on l'a déjà dit, sont les inventeurs de ce genre, qui est une espèce de comédie héroïque. Ce n'est ni la terreur ni la pitié de la vraie tragédie; ce sont des aventures extraordinaires, des bravades, des sentiments généreux, et une intrigue dont le dénouement heureux ne coûte ni de sang aux personnages, ni de larmes aux spectateurs. L'art dramatique est une imitation de la nature, comme l'art de peindre. Il y a des sujets de peinture sublimes, il y en a de simples ; la vie commune, la vie champêtre, les paysages, les grotesques même, entrent dans cet art : Raphaël a peint les horreurs de la mort, et les noces de Psyché. C'est ainsi que dans l'art dramatique on a la pastorale, la furce, la comédie, la tragédie, plus ou moins héroïque, plus ou moins terrible, plus ou moins attendrissante. Lorsqu'on rejoua, en 1756, Nicomède, oublié pendant plus de quatre-vingts ans, les comédiens du roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie. Cette pièce est peut-être une des plus fortes preuves du génie de Corneille; et je ne suis pas étonné de l'affection qu'il avait pour elle. Ce genre est nonseulement le moins théâtral de tous, mais le plus difficile à traiter. Il n'a point cette magie qui transporte l'ame, comme le dit si bien Horace :
nie per extentnm funem mihi possc videtur
Ire poeta, meum qui pcctus inaniter angit,
Irritât, niulcet, falsis terroribus implet
Ut magiis, et modo me Thebis, modo ponit Atlienis.
Ce genre de tragédie ne se soutenant point par un sujet pathétique, par de grands tableaux, par les fureurs des passions, l'auteur ne peut qu'exciter un sentiment d'admiration pour le héros de la pièce. L'admiration n'émeut guère l'ame, ne la trouble point : c'est de tous les sentiments celui qui se refroidit le plus tôt. Le caractère de Nicomède avec une intrigue terrible, telle que celle de Rodogune, eût été un chef-d'œuvre. 1 V.) — Après Héraclius, le talent de Corneille commence à baisser. Il ne s'étoit pourtant écoulé que l'espace de dix ans entre cette tragédie et celle du Cid, et l'auteur n'en avoit encore que quarante. C'est l'âge où l'esprit est dans sa plus grande force : c'est depuis cet âge que Voltaire a fait le plus grand nombre de ses chefs-d'œuvre. Bacine avoit cinquante ans quand il composa son admirable Athalie; et à cette même époque nous ne trouvons plus que deux ouvrages ou le grand Corneille, déjà fort inférieur à lui-même dans le choix des sujets et dans la composition tragique, se retrouve encore à sa hauteur, au moins dans quelques scène, je veux dire Nicomède et Sertorius. Il semble que l'auteur de Nicomède ait voulu faire voir dans cette pièce 11. 29
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le contraste singulier de toutes celles où il avoit fait triompher la grandeur romaine : ici elle est sans cesse écrasée, et l'on diroit qu'il a voulu en faire justice. Cette singularité prouve les ressoiirces de son talent, qui se montre encore dans lé rôle de Nicomède. On aime à voir la fierté de ces tyrans du monde foulée aux pieds par un jeune héros, élève d'AnnibaL Ce rôle soutient la pièce, qui d'ailleurs n'a rien de tragique. Aucun des personnages n'est jamais dans un véritable danger. C'est une intrigue domestique à la cour d'un roi vieux et foibie, à qui Ton veut donner un successeur. Une belle-mère ambitieuse veut écarter Nicomède du trône, et y placer son fils Attale : les ressorts de l'intrigue sont entre les mains de deux subalternes qui ne paroissent même pas : ce sont deux faux témoins subornés par la reine, et qu'elle prétend subornés par Nicomède. Il s'agit d'un projet d'empoisonnement : mais l'accusation est si peu vraisemblable, Nicomède si puissant, si bien soutenu car ses exploits et par la faveur du peuple, et, d'un autre côté, la reine a tellement subjugué la vieillesse de Prusias, qu'il est impossible de craindre pour personne. Le dénouement est très défectueux, parcequ'il se trouve à la fin qu' Attale, méprisé par Nicomède, et traité d'homme sans cœur, fait une action de générosité très éclatante, et que tout à coup Nicomède lui est redevable de la- vie, sans que l'on comprenne bien comment cette vie a été en péril. Joignez à ces .défauts la foiblcsse et l'avilissement extrême de Frusias,.et l'on conviendra que Voltaire a raison quand il dit que l'auteur auroit dû appeler cet ouvrage comédie héro'i'qîie, et non pas tragédie. (La H.) — Nicomède n'est pas, comme le dit Voltaire, dans le goût de Bon Sanche d'Aragon. Don Sanche n'est qu'un personnage de pure fantaisie, un aventurier, ou, si l'on veut, un héros de roman ; et Nicomède, Prusias, Attale, Flaminius, sont des personnages historiques. Observez d'ailleurs avec quel art Corneille, par un choix heureux de circonstances. a su prêter à son sujet tout l'éclat dont il étoit susceptible. C'est cher Prusias même, père de Nicomède, qu'Annibal, se méfiant avec raison de la foiblesse de ce prince, venoit d'éviter, par une mort volontaire, l'affront d'être livré aux Romains ; et non-seulement Corneille ne manque pas d'enrichir son sujet de ce trait d'histoire, et de prêter, si nous l'osons dire, à sa pièce l'appui du grand nom d'Annibal, mus il suppose qae Nicomède avoit été l'élève de ce héros dans l'art de la guerre, et l'héritier de toute sa haine contre les Romains. Observe» encore que jamais Corneille n'a peint avec plus de vérité que dans cette pièce la politique insidieuse de ces mêmes Romains, et la tyrannie qu'ils exerçoient sur les rois; et jugez si l'intrigue romanesque àaDon Sanche d'Aragon peut être comparée à ces grands objets. Il faut, avouer cependant que trop de familiarités et de négligences dans la style de Nicomède ne permettent pas de mettre cette pièce au rang des. chefs-d'œuvre de Corneille; mais noi: s ne la regardons pas moins comme une de ses plus étonnantes productions. On a dit de la Bérémi^