‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 311 sur 377 · EXAMEN DE NICOMEDE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE NICOMEDE

Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions, dont n'a point parlé Aristote, et ([ui est peut-être plus sûre que celle qu'il ])rescrit à la tragédie parle moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité; et la généreuse reconnoissance d'Héraclius, qui expose sa vie pour Martian, à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.

Je ne veux point dissimuler que cotte pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je tpiece défaut de la fin qui va trop vile, comme je l'ai dit ailleurs, et où l'on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias cl Flaminius, qui, après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en ass,ez méchante posture, voyant réunir toule la famille rople, malgré les soins qu'il avoil pris de la diviser, et les instructions qu'il en avoit apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis pour instruments à traverser sa grandeur, et semble n'être revenu que pour être témoin du tnomphe qu'il remporte sur lui. D'abord, j'avois fini la pièce sans les faire revenir, et m'é(ois contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances.

Cela ne démentoit point l'effet historique, puisqu'il laissoit sa mort en incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassemblés tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes, fut cause de ce changement, où je me résolus, pour leur donner plus de satisfaction, bien qu'avec moins de l'égularilé. "

FIN DE ?<ICOMÈDE.

SEilTORIUS,

TRAGÉDIE

Ne cherchez point dans celte tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de colle nature : vous n'y trouverez ni tendresse d'amour, ni oinporlements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations paihéliques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur do leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ses grâces. Le sujet est simple, et du nomhre de ces événements connus , où il ne nous est pas permis de rien changer qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché. L'une a vécu de ce tempslà; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla, par le mariage d'Emilie, fîlle de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée ; mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Anlislie, à la réserve d'un Espagnol, évoque de Girone, qui lui donne le nom d'Aristie, que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence ra'ayant laissé la liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avoienl outragée : cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Serlorius et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marquti. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc

rien qui répugne à leur donner une reine; cl je ne la pou- ▼ois faire sortir d'un rang plus considérable que celui de Viriatus, dont je lui fais poricr le nom, le plus grand homme que TEspagn^ ail opposa aux Romains, el le dernier qui leur ail fait télc dans ces provinces avant Sertorius. Il n'ctoit pas roi en efiet, mais il en avoit toute Tautorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre, el qu'il défit souvent , rcslimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite; tic sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.

Il fui défait par le consul Q. Servilius, et non par Brulus, comme je Fai fait dire à celte princesse, sur la foi de cet évoque espagnol que je viens de citer, el qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement (Tun mol dans ce vers unique qui en parle, el qu'il faut rétablir ainsi :

El de Servilius l'astre prédominant 1.

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort six ans avant Serlorius; mais, à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les lemps pour faire l'unité de jour; el , pourvu qu'il n'y ail point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici , puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature; ce qu'il fait en même temps que Serlorius est assassiné. Je dis de plus que, bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, el aient eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoil mort quand Serlorius fut tué, mais il

1 Après une si'mbîablc remarque, nous avons dû nous étonner de --^♦rouver la première leçon dans les éditions de 1682 et 16\)2.

pouvoir vivre encore sans miracle; elPaiiditeur, qui communément n'a qu'une teinture supcrricielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une r^gle générale de cette licence, sans y mettre quelque dislinclion. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Serlorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plularque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les Etats, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avoit l'imprudence de la mettre après celle de César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser eu quelque sorte la guerre que Pompée et les autre» chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y obslinoil, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté qu'il avoit fait revivre dans Rome n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'amc à prendre sa place, craignoient que Sertorius w leur y fût un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eut mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par celte jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus* à propos de faire vivi-e Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'eflet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son Aristie, avec ([ui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du coté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'amc de toute cotte tragédie.

Le même Pompée semble sWarter un peu de la prudence d'un géncial d'armée, lorsque, sur la foi de Scrtorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont le chef du parli conlraire esl maiire absolu; mais cesi une confiance de jiénéreux à généreux, et de Romain à Homain^ qui lui donne quelque droil de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa proprt' sûreté; mais il m'éloit impossible de garder Tunilé de lien sans lui faire faire celte échappée, qu'if faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner ù l'impatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur (ju'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous le pardonnerez au plaisir qu'on a pris à celle conférence, que quelques uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il y n apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera * pourront mériter cette grâce.

PERSONNAGES

SERTORIUS, général du parti de Marias en Espagne.

PERPENNA, lieutenant de Sertorius.

AUFIDE , tribun de Parmée de Sertorius.

POMPÉE, général du parti de Sylla.

ARISTIE, femme de Pompée.

VIRIATE , reine de Lusitânie , à présent Portugal.

THAMIRE, dame d'honneur de Viriate.

CELSUS, tribun du parti de Pompée.

ARCAS, alfranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius à présent Catalayud.

* Retirera seroit aujourd'hui le mot propre.

SERTORIUS

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