‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 312 sur 377 · SCÈNE r · texte numérisé non relu

SCÈNE r

PERPENNA, AUFIDE

PERPEXXA.

D'oii me vient ce désordre, Aiifide? et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire 2? L'horreur ([ue, malgré moi, me fait la trahison 3

1 On doit être plus scrupuleux sur Scz-lorius que sur les quatre ou cinq pièces précédentes, parccque celle-ci vaut mieux. Cette première scène parait intéressante; les remords d'un homme qui veut assassiner son généra] font d'abord impression. (V.)

2 L'abbé d'Aubignac, malgré l'aveuglement de sa haine pour Corneille, a raison de reprendre ces expressions, que veut dire qu'un cœur garde peu d'empire sur des vœux î II traite ces vers de galimatias; mais il devrait ajouter que cette manitre de parler, ç?/e veut dire au lieu de pourquoi, est-il possible, comment sa peut-il etc. était d'usage avant Corneille. Malherbe dit, en parlant du mariage de Louis XIII avec l'infante d'Espagne :

Son Louis soupire Après SCS appas. ^ Que ve;it-clle dire Du ne venir pas?

Cette ridicule stance de Malherbe n'excuse pas Corneille, mais elle fait voir combien il a fallu de temj)s pour épurer la langue, pour la rendre toujours caturelle et toujours noble, pour s'élever au-dessus du Ir.ngage du peuple, sans être guindé. (V.)

s L'horreur que, malgré moi, me fait la trahison

Contre tout mon espoir révolte ma raison.

Le premier vers est bien ; le second semble pouvoir passer à l'aide des autres, mais il ne peut soutenir l'examen. On voit d'abord que le mot raison n'est pas le mot propre : un crime révolte le cœur, l'humanité, la vertu ; un syst'me faux et dangereux révolte la raison. Cette raison

45i SERTORIUS.

Contre tout mon espoir révolte ma raison i ; Et de cette grandeur sur le crime fondée,

ne peut être révoltée contre tout, un esi)oir. Le mot de tout mis avec espoir est inutile et faible; et ce'a seul suffirait pour défigurer le plus beau vers. Examinez encore cette phrase, et vous verrez que le sens en est faux. L'horreur que me /ait la trahison révolte ma raison contre mon es;)Oi> signifie précisément, empêche ma raison d'espérer; mais que Perpenna ait des remords ou non, que l'action qu'il médite lui paraisse partionnable ou horrible, cela n'empêchera pas la raison de Perpenna d'espérer la place de Scrtorius. Si l'on examinait ainsi tons les vers, on en trouverait beaucoup plus qu'on ne pense de défectueux, et chargés de^mots impropres. Que le lecteur applique cette remarque à tous les vers qni lui feront de la peine, qu'il tourne le vers en prose, qu'il voie si les paroles de cette prose sont précises, si le sens est clair, s'il est vrai, s'il n'y a rien de trop ni de trop peu ; et qu'il soit sûr que tout vers qui n'a pas la netteté et la précision de la prose la plus exacte ne vaut rien. Les vers, pour être bons, doivent avoir tout le mérite d'une prose parfaite, en s' élevant au-dessus d'elle par le rhythme, la cadence, la mélodie, et par la sage hardiesse des figures. (V.) — Si Voltaire eût voulu se rappeler que la poésie et la prose sont deux langues essentiellement difiercntes , il eût bientôt reconnu combien étoit insoutenable le paradoxe qu'il avance à la fin de ravant-dernière phrase, et c'est ce qu'il eût encore mieux senti, s'il eût fait l'essai de sa méthode, non sur de mauvais vers, qu'il pouvoit très bien juger sans se donner la peine de les mettre en prose, mais sur des vers généralement reconnus pour beaux, et tirés de nos meilleurs poëtos. Alors il eût vu que ces vers, ainsi décomposés, n'aiiroient produit souvent qu'une prose très bizarre, sans qu'on pût leur en faire un stijetde reproche, ni rien en conclure à leur désavantage. Veut-on s'en assurer par une expérience? Que l'on choisisse, dans le récit de la mort d'Hippolyte, quelques vers du style le plus élevé, tels que ceuxci, par exemple :

Cependant, sur le dos de la plaine liquide ,

S'élève à gros bouillons une montagne humide, etc. et qu'on essaie de les mettre en prose sans rien changer aux expressions, cette prose ne paroîtroit-elle pas fort étrange! Que l'on tâche de soumettre à la construction vulgaire ces vers de Racine :

Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge.

Que deviendra l'effet de ses prédictions ?

i Une raison révoltée contre «n espoir, une image qui ne trouve point de bras à lui prêter, au point d'exécuter, méritent le même reproche que l'abbé d'Aubignac fait aux premiers vers ; et exécuter Be peut être employé comme im verbe neutre. (V.)

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