‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 321 sur 377 · ACTE I, S<:£NE III · texte numérisé non relu

ACTE I, S<:£NE III

Vient jusque dans ces murs conféi'er avec vous :

Uordre de sou tjran, et sa flamme inquiète,

Me pourront envier Thonoeur de ma retraite :

L*un en prévoit la suite, et l'autre en craint Téclat;

Et tous les deux contre elle ont leur raison d*État.

Je vous demande donc sûreté tout entière,

Contre la violence et contre la prière.

Si par Tune ou par Tautre il veut se ressaisir

De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir. \

SEETORIUS.

Il en a lieu, madame; un si rare mérite

Semble croître de prix quand par force on le (luitte ;

Mais vous avez ici sûreté contre tous,

Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous.

Et que contre un ingrat dont Tamour fut si tendre,

Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre.

On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé.

Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

AllSTlB.

L'ingrat, par son divorce en faveur *d'Éniilic, M'a livrée au mépris de toute l'Italie. Vous savez à quel peint mon courage c t blessé : Mais s'il se dédisoit d'un outrage forcé >, S'il chassoit Emilie et me rendolt ma place, Taurois peine, seigneur, à lui refuser grâce; Et, tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.

sraiOKius.

En vain donc je me flatte; en vain j'ose, madame, Promettre à mon espoir queUiue part en votre ame : Pompée en est encor Tunique souverain.

Tous vos Ressentiments u'oflrent que votre main; Et, quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre. Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.

ARISTIE

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir. Et si mon byménée enfle votre pouvoir ?

1 Le mot dédire semble petit et peu convenable. Peut-rêtre s'il se repentait serait mieux placé. On ne se dédit point d'un outeage. (V.)

468 SERTORIUS

Vous i-avaleriez-vous jusques à la bassesse * D*exiger de ce cœur des marques de teudresse, Et de les préférer à ce qu'il fait d'efifort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de soupirs et de flammes*; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir. Unisâons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la république' : L'hymen seul peut unir des intétêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétehds ; Mais, dans ce dur exil que mon tyran m'impose, Le rebut de Pompée est encor quelque chose; Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.

SERTORIUS

Ce nom ne m'est pas dû, je suis...

ARISTIE

Ce que vous faites Montre à tout l'univers, seigneur, ce que vous êtes ; Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous» Ou moins mon infidèle est d'un rang au-dessous : (1 sert dans son parti, vous commandez au vôtre ; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre; Et son divorce enfin, qui m'arrache Ba foi. L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi. Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime ♦

1 Ravaler ne se dit plus. { V.)

â L'abbé d^Âubignac condamne durement ce commerce rampant^ et je crois qu'il a raison ; mais le fond de l'idée est beau. Aristie et Seriorius pensent et s'expriment noblement ; et il serait à souhaiter qu'il y eut plus de force, plus de tragique dans le rôle de la fenune de Pompée. (V.)

3 On n'a jamais -dû dire sauver des abois, parceque abois signifie les derniers soupirs, et qu'on ne sauve point d'un soupir ; on sauve d*uD péril, et on tire d'une extrémité; on rappelle des portes de la mort; on ne sauve point des abois. Au reste , ce mot abois est pris des cris des chiens qui aboient autour d^un cerf forcé avant de se jeter sur lui.

* Grandeur sublime n'est plus d'usage : ce terme, sublime, ne

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