‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 323 sur 377 · ACTE I, SC£N£ III · texte numérisé non relu

ACTE I, SC£N£ III

Si je réduis Pompée à cbasser Emilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie ? Ira-t-ii se livrer à son j\iste courroux? Non, non ; si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance Que mille vrais Romains prendront votre défense : Mais, si j'en romps Taccord pour lui rendre mes vœux. Vous aurez ces Romains et Pom|)ée avec eux ; Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce ; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bieulôt trébucher ta lierté, Si je puis t'enlever ce que lu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme. Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme* : Mais, s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur. Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur ; Pour rentrer dans mes fors il brisera tes chaînes; Et nous t'accablerons sous nos communes haines. J'abuse trop, seigneur, d'un précieux loisir : Voilà vos intérêts ; c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête. Je vous le dis encor, ma main est toute prêle *. Je vous laisse y penser : surlout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux ; Qu'elle ne peut soufl'rir que ma fuite m'y range, En captive de guerre, au péril d'un échange. Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi 3,

t On ne doit jamais donner le nom dMnfame & Pompée ; etf surtout .iristie, qui l'aime encore, ne doit point le nommer ainsi. (V.)

î L'amour de Sertorius n'est ni prompt ni lent ; car en effet il n'en a point du tout, quoiqu'il ait dit qu'il est amoureux, pour être au ton du théâtre. Il faut avouer que les anciens Romains auraient été bien étonnés d'entendre reprocher à Sertorius un amjourtrop prompt. (V.)

8 Ce vers n'est pas français, c'est urf barbarisme : on dit bien, Tl est Komme à recevoir sa foi, et encore ce n'est que dans le style familier. Il y a dans Polycuclc^ Vous n'êtes pas homme à la violenter; mais

472 SERTORIUS

Qu'après vous et Pompée il n*en est point pour moi, El que...

SERTORIUS

Vous le Terrez, et saurez sa pensée.

ARISTIE

Adieu, seigneur : j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir».

SERTORIUS

Moi, je vais donner l'ordre à le bien recevoir *.

Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique •**. Que c'est un sort cruel d'aimer par politique ! Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs. S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs !

an grand homme à faire quelque chose ne se peut dire. Souvenezvous qu'elle veut un grand homme est beau', mais un grand hontime k recevoir une foi ne forme point un sens; vouloir à est. encore plus vicieux. (V,)

t On ne prépare point un pouvoir. Elle veut dire qu'elle va se pré parer à regagner Pompée, ce qui n'est pas bien flatteur pour Sertorius.

t C'est ainsi qu'on pourrait finir une scène de comédie. Rien n'est . plus difficile que de terminer heureusement une scène de politique. { V.)

3 On ne doit, ce me semble, s'adresser aux dieux que dans le malheur ou dans la passion : c'est là qu'on peut dire, nec deus intersil nisi dignus; mais qu'il s'explique avec les dieux comme avec' quelqu'un à qui il parlerait d'affaire I... Le mot s'expliquer n'est pas le mot propre. Rt que dit-il aux dieux? qtie c'est un sort cruel que d'aimer par politique, et que les intérêts de ce sort cruel sont des malheurs étranges, s'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs. C'est en efTet la situation où Sertorius et Âristie se trouvent : mais on ne plaint nullement un vieux soldat dont le cœur est ailleurs. Il y a dans cet acte de beaux vers et de belles pensées ; mais tout est affaibli par le peu d'intérêt qu'on prend k la prétendue passion du héros et aux offres qu« lui fait Aristie, et surtout parle mauvais style. (V.)

FIN ou PREMIER ACTE.

Page 1