POMPÉE, ARISTIE
POMPÉE
Me dit-on vrai, madame, et seroit-il possible?...
ARISTIE
Oui, seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible ; *
Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tourt.
Et ma gloire soutient ma haine et mon amour.
Mais, si de mon amour elle est la souveraine,
Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine ;
Je ne la suis pas môme; et je hais quelquefois.
Et moins que je ne veux, et moins que je ne dois.
POMPÉE
Cette baine a pour moi toute son étendue. Madame, et la pitié ne Ta point suspendue ; La générosité n'a pu la modérer.
ARISTIE
Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parcequ'il doit l'être, Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître 3; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant
1 Après une scène de politique, il n'est guère possible que jamais une scène de tendresse puisse réussir. Le cœur veut être mené par degrés ; il ne peut passer rapidement d'un sujet à un autre : et toutes les fois qu'on promène ainsi le spectateur d'objets en objets, tout intérêt cesse. C'est une des raisons qui empêchent presque toutes les tragédies de Corneille d'être touchantes. Il paraît qu'il a senti ce défaut, puisque Sertorius et Pompée ont parlé d'Aristie à la fin de \A scène précédente, mais ils n'en ont parlé que par occasion. (Y.)
t Ces vers et les suivants sont un peu du haut comique , et ôtcnt a la femme de Pompée toute sa dignité. (V.)
* Ce/eu qui cherche le /eu de Pompée, ce courroux qui trébuche; en un mot, cette scène entre un mari et une femme ne passerait pas aujourd'hui. (V.)