ACTE V, SCENE
DOIANTE. ^ *^
Ah, rencontre fôcbeuse! ^ f^*^
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÈRONTE.
Croyez-vous qu'il suflSt d'être sorti de moi?
DORANTE
Ayec toute la France aisément je le croi.
GÉROifTE.
Et ne savez-YOus point avec toute la France
D*où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang!
DORANTE
J'ignorerois un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne ?
GÉRONTE
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire; Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire; Et, dans la lâcheté du vice où je te voi. Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE
Moi?
GÉRONTE
Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, 11 ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire,
futs; et, si Ton disait anx farouches ennemis du théâtre, aux persécuteurs du plus beau des arts : Oserez-vous nier que cette scène, biej» représentée, ne fasse une impression plus heureuse et plus forte sur l'esprit d'un jeune homme que tous les sermons que Ton débite journellement sur cette matière 1 je voudrais bien savoir ce qu'ils pournient répondre. Goldoni, dans son Bugiardo^ n'a pu imiter cette belle scène de Corneille, parceque^antalon Bisognosi est le père de son Menteur, et que Pantalon, marchand vénitien, ne peut avoir l'autorité et le ton d*mi gentilhomme : Pantalon dit simplement à son fils qu'il teut qu'un marchand ait de la bonne foi. (Y.)
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire?
Est-il quelque foiblesse, est-^1 quelque action
Dont un cœur vraimenl noble ait plus d'aversion,
Puisqu^un seul démenti lui porte une infiimie
Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie.
Et si dedans le sang il ne lave l'affront
Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?
DOBANTK.
Qui vous dit que je mens?
GÉRONTB.
Qui me le dit, infâme?
DisHUoi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. Le eonte qu'hier au soir tu m'en lis publier...
GLITON, i Dorante.
Dites que le sommeil vous Ta fait oublier.
GÉROMTB.
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie;
Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.
CLITON, iDonuite.
. Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.
GÉaONTE.
De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mou âge a cru l^èrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée. Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée ! Mais, dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard? Voyois-tu violence ou courroux de ma part? Si quelque aversion t'éloignoit de Clarice, Quel besoin avois-tu d'un si lâche artifice? Et pouvois-tu douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentoit ^ à tes yeux l'hymen d'une inconnue?
1 Consentir est un verbe neutre qui régit le datif, c'est-à-dire notre préposition à^ qui sert do datif. On ne dit pas consentir quelque chose, mais à quelque chose. Dans quelques éditions, on a substitué optprimvait h consentait. (V.)
ACTB V» SCEIfE UI.
Ce grand excès d'amour que je fa! témoigné N^a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné : Ingrat, tu m'as pajé d'une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. Va, je te désaToue.
DOIANTE.
Eh! mon père, écoutez.
^lOHTE.
Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
OMMNVB
Non, la vérité pure.
GiaoïrTE.
En est-il dans ta bouche?
CUTON , i Donnte.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
DORANTS.
Épiis d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir
Qu'elle a pris sur mon ame un absolu pouvoir,
De Lucrèce, en un mot : vous la pouvez connottre...
GÉRONTE
Dis vrai : je la connois, et ceux qui l'ont fait naître ; Son père est mon ami.
DORANTE
Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment. Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice, Sitôt que je le sus, me parut un supplice : Mais comme j'ignorois si Lucrèce et son sort Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport. Je n'osois pas encor vous découvrir la flamme Que venoient ses beautés d'allumer dans mon ame; £t j'avois ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais si je vous osois demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race. Je vouscoiyurerois, par les nœuds les plus doux Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous. De seconder mes vœux auprès de cette belle; . Obtaiez'la d'un père, et je Tobtiendrai d'elle;
8é LE MENTEUR.
6ÉR0MTE.
Tu me courbes encor.
DORANTE
Si VOUS ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton, que vous voyez; Il sait tout mon secret.
' GÉRONTE
Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, £t que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton Valet qu'à toi î Écoute : je suis bon, et, malgré ma colère, Je veux encore un coup montrer un cœur de père ; Je veux encore un coup pour toi me hasarder. Je connois ta Lucrèce, et la vais demander; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...
DORANTE
Pour vous mieux assurer, soufifrez que je vous suive.
GÉRONTE
Demeure ici, demeure, et ne suis point mesipas :
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
Tu fais la moindre fourbe, ou la moindre finesse.
Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais;
Autrement souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
Que tu ne mourras point que de la main d'un père,
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
Kendra prompte justice à mon honneur perdu.