‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 79 sur 377 · A MONSEIGNEUR LE PRINCE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE PRINCE

Monseigneur,

Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut croire qu'après avoir fait sa bonne fortune vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de connoissance de votre bonté pour craindre que vous vouliez laisser votre ouvrage imparfait, et lui dénier la continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C'est à votre illustre suffrage qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudissement ; et les favorables regards dont il vous plut fortifier la foiblesse de sa naissance lui donnèrent tant d'éclat et de vigueur, qu'il sembloit que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit partout. Après cela, Monseigneur, quels hommages peut-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu'elle lui doit? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconiioissance par l'admiration de ses vertus, où trouverat-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d'essais furent signalés par la défaite des premiers capitaines de TEurope? Votre Altesse sut vaincre avant qu'ils se pussent imaginer qu'elle sût combattre ; et ce grand courage, qui n'avoit encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu'il y avoit lu des Alexandre et des César, sitôt qu'il parut à la tête d'une armée. La gêné-

m y '. '•:':'• À MONSBIGNEUR raie consternation où la perte de notre grand monarque nous avoit plongés, enfloit Torgueil de nos adversaires en un tel point qu'ils osoient se persuader que du siège de Rocroi dépendoit la prise de Paris; et Tavidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur d'un royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s'étoient promis tant de conquêtes sur nous virent terminer la campagne de cette même année par celles que vous fîtes sur eux. Ce fut par là. Monseigneur, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies qu'elles ont honoré deux règnes tout à la fois, comme si c'eût été trop peu pour Votre Altesse d'étendre les bornes de l'État sous celui-ci, si elle n'eût en même temps effacé quelques uns des malheurs qui s'étoient mêlés aux longues prospérités de l'autre. Thionville, Philisbourg, et Norlinghen, étoient des lieux funestes pour la France : elle n'en pouvoit entendre les noms sans gémir ; elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâce qu'elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible en a (^tenus. Dispensez-moi, Mûnseigneue, de vous parler de Dunkerque : j'épuise toutes les forces de mon imagination , et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d'assurer l'Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires.

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