‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 94 sur 377 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

RODOGUNE, LAONIGE.

nODOGUNE.

Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace.

Et coule dans ma joie une secrète glace ' :

Je tremble, Laonice, et le voulois parler,

Ou pour chasser ma crainte, ou pour m'en consoler k.

LAONICE

Quoi I madame, en ce jour pour vous si plein de gloire?

Ce jour m'en promet tant que j'ai peine à tout croire. La fortune me traite avec trop de respect s ; Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect. L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice, Le trône sous mes pas creuser un précipice « ; Je vois de nouveaux fers après les miens brisés,

soit propre ow non à une confidence, c'est un trop petit objet. (V.)

i A qud dessein 1 (Y.)

t Timagène doit du respect à Rodogune, indépendamment de ce mariage ; et il doit se retirer quand elle veut parler à sa confid^te. (V.)

* Coule «ne glace n'est pas du style noble , et la glace ne coule point. (V.)

* Cet en se rapporte à la crainte par la phrase ; il semble qu'elle veuille se consoler de sa crainte. II faut éviter soigneusement ces amphibologies. (V.)

* La fortune ne traite point avec respect : toutes ces expressions impropres, hasardées, lâches, négligées, employées seulement pour la rime, doivent être soigneusement bannies. (V.)

6 La poésie française marche trop souvent avec le secours des antithèses, et ces antithèses ne sont pas toujours justes : comment un kywien cache-t-il un supplice f comment un trône creuse- l-il un précipice 1 Le précipice peut être creusé sous le trône, et non par lui. L'antithèse des premiers fers et des nouveaux^ des biens et des maux, vient ensuite. Cette figure tant répétée est une puérilité dans im rhéteur, à plus forte raison dans une princesse. (Y.)

m RODOGUNE.

Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés : En un mot, je crains tout de l'esprit de la reine.

LAONICB.

La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine *.

La haine entre les grands se calme rarement; La paix souvent n'y sert que d'un amusement * ; Et, dans Télat où j'entre, à te parler sans feinte ', Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte *. Non qu'enfîn je ne donne au bien des deux États Ce que j'ai dû de haine à de tels attentats ^ : J'oublie et pleinement toute mon aventure; Mais une grande offense est de cette nature, Que toujours son auteur impute à l'offensé

1 On ne doit jamais se servir de la particule en dans ce cas-ci ; iV fallait: la paix qu'elle a Jurée a dû calmer sa haine. Cet en n'est pas français ; on ne dit point : j'en crains le courroux^ j'en vois Vamour, \iO\yt je crains son courroux , je vois son amour. (V.) — Voilà une de ces corrections heureuses que les comédiens devroient s'empresser d'adopter. ( P.)

* Ces réflexions générales et politiques sont-elles d'une jeune femme! Qu'est-ce que la paix qui sert d'amusement à la haine 1 (V.)

•) On n'entre point dans un état ; cela est prosaïque et impropre. (V.)

* Cela ressemble trop à un vers de parodie. (V.)

5 Elle n'a point parlé de ces attentats : l'auteur les a en vue ; il répond à son idée : mais Rodogune, par ce mot tels , suppose qu'elle a dit ce. qu'elle n'a point dit. Cependant le spectateur est si instruit des attentats de Cléopâtre, qu'il entend aisément ce que Rodogune veut dire. Je ne remarque cette négligence, très légère, que pour faire voir combien l'exactitude du style est nécessaire. ( V.)

6 Maxime toujours trop générale, dissertation politique qui est un ]ieu longue, et qui n'est pas exprimée avec assez d'élégance et de force. De cette nature que,., jamais ne se fie,, etc. ; il vaut toujours mieux faire parler le sentiment ; c'est là le défaut ordinaire de Corneille : Rodogune se plaignant de Cléopâtre, et exprimant ce qu'elle craint d'un tel caractère, ferait bien plus d'effet qu'une dissertation. Peut-être que Corneille a voulu préparer un peu par ce ton politique la proposition atroce que fera Rodogune à ses amants ; mais aussi toutes ces sentences, dans le goût de Machiavel, ne préparent point aux tendresses de l'amour, et à ce caractère d'innocence timide que Rodogune prendra bientôt : cela fait voir combien cette pièce était difficile à faire, et de quel embarras l'auteur à eu à se tirer. (V.)

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