‹ Chemin de fer de Strasbourg à la Bavière rhénane Extrait du procésverbal de la séanse du gonseil municipal de Strabourg, du 29 novembre 1849Chapitre 2 sur 2 · ZO CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

ZO CHEMIN DE FER

richesses pour celle cité commerçante. C'est Bieberich, c'est Mannheim , c'est Francfort qui se sont enrichis au détriment de Mayence; les voyageurs et les marchandises qui remontent le Rhin abordent sur la rive droile d'où le chemin de fer les conduit à travers les duchés de Nassau et de Bade jusque vers les frontières de la Suisse. Mannheim a gagné, d'année en année, le transit des marchandises que Mayence a perdu, et sur les tableaux officiels, les 42,312 tonnes que Mayence a vu disparaître de son mouvement commercial annuel, correspondent presqu'exaclement aux 47,915 tonnes dont Mannheim a vu s'accroître le sien. Aussi la ville de Mayence a-t-elle compris que son salut était dans l'achèvement du chemin de fer de la rive gauche, et elle n'a rien négligé pour se relier par Worms à Spire, en attendant que de Spire elle puisse se relier à Baie par Strasbourg. Les gouvernements de Hesse et de Bavière, également convaincus par l'évidence des faits de l'urgence de celte ligne, ont accordé en 1845 la concession de la ligne de Mayence à Worms et de Worms à Spire, et en 1849, la France, au lieu de profiter de la fatale expérience qui vient d'être faite aux dépens de la ville de Mayence, hésite encore à relier le chemin de Bàie aux chemins de la Bavière et de la Hesse, à achever une œuvre dont les jalons sont posés depuis 1838? Faudra-til donc que la ruine de la rive gauche du Rhin soit accomplie pour mettre la main à l'œuvre? Et ne vaut-il donc pas mieux prévenir le mal , alors qu'il en est encore temps, que d'avoir à le déplorer par de plus grands sacrifices?

8° Dans son évaluation des ressources probables du

chemin de fer de Strasbourg à Wissembourg, M. l'ingénieur Schwilgué avait fait entrer en ligne de compte, en 1847, le transport des nombreux émigrantsqui viennent de l'Allemagne et de la Suisse, et qui se dirigent par la France pour chercher une nouvelle patrie en Amérique. A cette idée, M. Morlimer-Ternaux s'est senti ému d'une sainte indignation! «Quoi! s'est écrié cet honorable re- < présentant, nous ferions un chemin de fer pour attirer «sur notre territoire cette misérable population , que l'on < est obligé de nourrir quand elle est arrivée au Havre , et «d'embarquer au plus vile pour en débarrasser cette « ville! »

L'indignation de M. Ternaux prouve seulement que ce représentant n'a pas une idée bien exacte de ce que sont les émigrants allemands. L'émigration n'est pas en Allemagne un fait individuel ou accidentel; c'est un grand phénomène social qui a des causes morales et politiques aussi bien que des causes matérielles, et qui atteint les classes moyennes et aisées autant, sinon plus encore, que les classes moins fortunées des États de l'Allemagne. L'émigration est organisée en Allemagne sur une vaste échelle; elle a ses règles fixes; elle est dirigée par des compagnies qui se chargent du transport des familles émigrantes, qui paient les frais que leur passage et leur séjour dans les villes occasionnent. Ce sont parfois des communes presque entières qui, après avoir réalisé des sommes considérables, émigrent ainsi, conduites par leurs magistrats municipaux et leur curé ou leur pasteur. Brème, Hambourg, Anvers, le Havre trouvent à l'embarquement annuel d'environ 150,000 émigrants des bénéfices considérables, et, pour quelques-uns dont la misère peut être un spectacle

affligeant, il en est beaucoup dont le passage est un élément de prospérité. Que la France les repousse ou les détourne de son territoire, et la marine belge ou allemande y gagnera tout ce qu'y perdra la marine française. Sans doute , ce n'est pas en vue de l'émigration allemande qu'il faut construire le chemin de fer de Strasbourg à la frontière bavaroise; mais il faut accepter cette émigration comme un élément de recettes pour ce chemin de fer, de même qu'elle en est un pour les autres voies nationales dont elle se sert.

9° Je ne m'étendrai pas sur l'utilité stratégique que peut avoir le chemin de Strasbourg à la frontière bavaroise et que M. Benoit d'Azy a également mise en doute. On ne saurait toutefois nier que dans un cas de guerre avec l'Allemagne, en présence de la ligne de fer allemande parallèle et des lignes de fer perpendiculaires au Rhin , il peut être d'un grand intérêt pour la France de posséder de la frontière suisse à la frontière bavaroise un chemin de fer qui permette de transporter rapidement un corps d'armée, sur un point quelconque d'une étendue de 200 kilomètres, le long du Rhin, soit pour défendre le passage du fleuve contre l'ennemi, soit même pour faciliter le passage de troupes françaises sur la rive opposée. D'un autre côté, on sait que depuis 1815 la frontière de la France est entièrement ouverte au nord du déparlement du Bas-Rhin , que de Lauterbourg jusqu'à Oberslcinbach, vers le déparlement de la Moselle, sur une longueur de 35 à 40 kilomètres, la France n'est séparée de la Bavière que par des pierres-bornes, fort peu défensives. Eh bien! le chemin de fer projeté aboutit, en

passant par Haguenau , au centre de la frontière nord du département du Bas-Rhin, et sous ce rapport encore il peut présenter, éventuellement, des avantages incontestables pour la défense du pays, puisqu'en débouchant de Wissembourg, adroite vers Lau ter bourg, à gauche vers Lembach, les troupes françaises pourront en quelques heures garnir la frontière menacée.

Tels sont , Messieurs , les arguments que j'ai cru devoir faire valoir en faveur de la construction du chemin de fer de Strasbourg à Wissembourg. J'aurais pu entrer dans des développements plus complets ; j'aurais pu faire valoir encore des considérations politiques et internationales; mais je crois les raisonnements, les chiffres et les faits que j'ai produits suffisants pour réfuter d'une manière absolue les objections que l'on a élevées, il y a cinq mois, à la tribune de l'Assemblée législative. Je crois avoir démontré surtout que ces objections reposaient sur de graves erreurs , sur une connaissance imparfaite des principaux éléments de la question, et j'aime à croire que l'Assemblée législative, mieux éclairée, n'hésitera pas à accorder prochainement à la convention du 4 février 1848 la sanction qu'elle a cru devoir ajourner par son vote du 16 juillet de cette année.

J'ai par conséquent l'honneur de vous proposer d'émettre les vœux suivants:

l°Que le gouvernement français veuille présenter de nouveau, et dans le plus bref délai possible, à la sanction de l'Assemblée législative la convention conclue le 4 février 1848 entre la France et la Bavière, pour l'établissement

d'un chemin de fer de Strasbourg à Àllensladt, près de Wissembourg, sur le territoire français, et d'AItenstadt à Spire sur le territoire bavarois ;

2° Que le gouvernement français veuille accorder à la compagnie française qui se chargera de la construction du chemin de France , soit une subvention eu argent, soit une garantie d'intérêt , soit tel autre concours qui pourra être jugé convenable et efficace, afin que, par la modicité de ses tarifs, le chemin de fer français de la rive gauche du Rhin soit mis en état de soutenir avec chances de succès la concurrence contre le chemin de fer allemand de la rive droite.

Ce rapport est accueilli par d'unanimes marques d'approbation.

M. le maire propose au conseil de s'associer aux vœux émis par M. le rapporteur et de voter l'impression du rapport, d'en ordonner l'envoi aux membres de l'Assemblée législative, la distribution à Strasbourg et dans les autres villes de France ou d'Allemagne qui sont intéressées dans la question.

Cet avis est adopté.

En conséquence , le conseil, à l'unanimité, émet les vœux suivants :

c: 1° Que le gouvernement français veuille présenter de nouveau et dans le plus bref délai possible, à la sanction de l'Assemblée législative la convention conclue le & février 1848 entre la

France et la Bavière pour l'établissement d'un chemin de fer de Strasbourg à Altenstadt près de Wissembourg, sur le territoire français, et d'Altenstadt à Spire, sur le territoire bavarois.

« 2° Que le gouvernement français veuille accorder à la compagnie française qui se chargera de la construction de ce chemin en France, soit une subvention en argent , soit une garantie d'intérêt, soit tel autre concours qui pourra être jugé convenable et efficace, afin que, par la modicité de ses tarifs, le chemin de fer français de la rive gauche du Rhin soit mis en état de soutenir, avec des chances de succès, la concurrence contre le chemin de fer allemand de la rive droite.

« Le conseil ordonne enfin que la présente délibération sera imprimée et répandue par les soins de l'administration municipale.»

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