‹ Chemin de fer électrique des boulevards a ParisChapitre 14 sur 17 · PLACE DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

PLACE DE L'OPÉRA

De toutes les objections qui, à tort ou à raison, peuvent être faites au tracé proposé, celle qui concerne le passage du viaduc sur la place de rOpéra paraît être la plus à redouter. Il y a donc lieu de l'examiner plus particulièrement.

On peut craindre que ce viaduc, quelque élégant qu'il puisse être, ne dépare la place de TOpéra, ou qu'il ne masque, d'une façon désagréable, la vue de ce monument.

Si l'on suppose, en effet, une construction sans goût, sans art, sans harmonie avec le milieu dans lequel elle se trouvera; évidemment l'effet serait malheureux, il faudrait bien peser le pour et le contre de la question avant de se décider à la résoudre. Mais, comme je l'ai déjà dit, notre art moderne n'est pas forcément laid, il est possible, il est facile même, de donner à cette partie de l'œuvre projetée un caractère, soit monumental, soit décoratif, qui la rende digne de figurer sur cette place sans la déparer. On peut même penser, sans trop de témérité, qu'il ne serait pas impossible de faire quelque chose qui fit valoir encore davantage la belle façade du monument.

Bien des personnes que l'on peut croire bons juges en la matière, trouvent que la place de l'Opéra gagnerait à être un peu plus meublée qu'elle ne l'est. Ce serait une belle occasion de donner satisfaction à leur manière de voir, qui mérite certainement d'être prise en considération.

Quant à masquer la façade du monument d'une façon désagréable à la vue, il faut bien s'entendre et ne pas concevoir à priori un pont massif qui, de certains points de vue, cacherait, en effet, une bonne partie de la façade.

D'abord le viaduc proposé est construit entièrement à claire-voie ; la plus grande latitude peut être donnée aux artistes, décorateurs ou autres, pour augmenter, réduire, modifier, presque à leur gré, les proportions, les formes, les pleins, les vides, etc. Tel que je l'ai projeté.

dans sa forme et dans ses proportions exclusivement utilitaires, sans rien sacrifier à Tart, il est d'un aspect qui n'a rien de désagréable. Ses lignes correctes, toutes régulières, parallèles à celles du monument principal, pourraient très bien concourir à faire ressortir encore davantage l'Opéra lui-même, plutôt que de nuire à son aspect.

Nul n'ignore, en effet, qu'un excellent moyen défaire valoir certaine monuments consiste à placer dans leur entourage, et parfois bien en face, des constructions accessoires qui n'ont pas d'autre raison d'être-

Certainement, si l'on devait masquer une partie quelconque du monument, ce serait très mauvais; mais tel n'est pas le cas. La voie aérienne est placée à 85 mètres de la façade ; or, le spectateur devrait s'en éloigner d'environ HO à 120 mètres pour que la silhouette du viaduc commençât à se projeter sur le monument.

Le dessin qui représente le passage du viaduc sur la place de l'Opéra est une vue supposée prise à 150 mètres de la façade environ. C'est le point oîi la voie aérienne se projette de la façon la plus apparente sur le monument et l'on peut voir que l'effet produit n'a rien de désagréable à l'œil.

Si Ton s'éloigne davantage, le viaduc, qui est d'une extrême légèreté, perd encore de son importance relative et n'apparaît que comme un filet qui ne peut nuire en aucune façon à l'effet général.

Quelles que soient les bonnes raisons que l'on peut faire valoir pour montrer qu'au point de vue de l'art, la voie aérienne ne serait pas déplacée en face de l'Opéra, il se trouvera toujours des incrédulités et des résistances contre lesquelles il serait inutile de vouloir se heurter. Les questions de goût ne devant pas trop se discuter, examinons la question à un autre point de vue.

L'intérêt des sommes dépensées pour la construction de l'Opéra, ajouté à ce que coûtent son entretien et les subventions qui s'y rattachent^ représente un chiffre annuel d'environ 4 à 5 millions, peut-être davantage. Or, 4 à 5 millions prélevés sur les contribuables, dont l'immense majorité n'ira jamais à l'Opéra, pour le plus grand

plaisir de quelques dilettanti et d'un public privilégié, constituent une dépense qui est loin d'être du goût de tout le monde. Le prétexte d'encourager les beaux-arts n'est pas lui-môme de ceux qui na doivent point être discutés ; il s'en faut de beaucoup.

Cependant, puisque les subventions sont régulièrement votées, et qu'il n'est point question de tirer un autre parti du monument, il convient d'admettre que ces dépenses ont leur raison d'être.

Bien souvent les raisonnements se basent sur ce fait : que l'Opéra contribue pour sa part à attirer les étrangers à Paris, et que tout le monde profite du séjour qu'ils y font, qu'en fin de compte, toute question d'art à part, si ce luxe coûte cher, c'est de l'argent bien placé.

Acceptons cette manière d'envisager la question, en ce qui concerne l'Opéra ; mais écoutons aussi les raisons, peut-être meilleures, que l'on peut faire valoir en faveur de la voie électrique projetée.

Tout d'abord , c'est à la classe laborieuse que s'adresse principalement le service rendu; à ceux dont les ressources sont limitées ; à ceux surtout dont l'activité et les courses incessantes contribuent si argement à la prospérité du commerce parisien. Combien de courses et d'affaires ne se font point, par suite du manque de moyens de transport suffisants 1 L'encouragement au commerce et à l'industrie, qui au surplus ne demandent rien gratuitement, vaut bien l'encouragement aux beaux-arts, en tant que représenté par des subventions, dont l'efficacité est assurément fort contestable. L'utile pour le plus grand nombre peut bien ici ne point céder le pas à l'agréable pour quelquesuns.

Si l'Opéra attire des visiteurs et motive un certain chiffre d'affaires, les moyens de communication faciles, rapides et économiques, les multiplient et les créent. A ce point de vue, la voie électrique ne se discute pas.

Mais n'est-il pas raisonnable d'admettre, en outre, qu'un chemin de fer construit dans les conditions de ce projet serait, pour les étrangers, une attraction tout aussi grande que peut l'être n'importe lequel de nos monuments 7

Évidemment, les visiteurs qui viennent à Paris pour voir l'Opéra, continiieront d'y venir; comme ceux qui y viennent pour toute autre chose n'en seront point détournés, parce qu'il y aura un chemin de fer en p(us à leur service sur les boulevards. Souvent môme, ce chemin de fer sera la cause déterminante 4*un voyage indécis.

Au point de vue des affaires, le commerce tout entier ne peut que souhaiter la prompte réalisation de cette œuvre.

Ainsi donc, pour ceux qui seront hostiles à l'exécution du chemin de fer électrique, à cause de son passage devant l'Opéra, j'établirai le parallèle suivant :

L'Opéra coûte 4 à 5 millions par an, pour un résultat discutable à certains points de vue et assez limité quant aux bénéfices indirects qu'il procure à quelques bro-nches du commerce parisien.

La voie aérienne ne viendra en aucune façon réduire les avantages que donne actuellement TOpéra. Elle ne coûtera rien à personne ; elle procurera une certaine économie et donnera de grandes facilités de déplacement à 30 millions de voyageurs par an ; elle favorisera également toutes les branches du commerce et de l'industrie ; elle attirera autant de visiteurs à Paris que n'importe quel autre sujet d'attraction. Enfin, indépendamment des autres bénéfices qu'elle créera indirectement , elle donnera à la ville une recette directe d'un million à un million et demi chaque année.

Après ce parallèle, on peut mettre dans la balance le pour et le contre de la question et décider si le passage de la voie aérienne sur la place de l'Opéra doit être un obstacle absolu à la réalisation d'une œuvre à la fois grandiose et essentiellement utile.

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