‹ Chemin de fer électrique des boulevards a ParisChapitre 13 sur 17 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Le chemin de fer électrique dont il s'agit fait naître quelques observations qu'il importe de ne pas passer sous silence.

La première est celle de la possibilité. N'est-ce pas une utopie, en effet, aux yeux de bien des personnes que cette traction électrique ? Non, ce n'est pas une utopie : c'est, au contraire, le moyen de locomotion le plus pratique dans les villes. Les applications existantes, ce que l'on peut voir à l'exposition actuelle, ne sont pas dès chimères ; l'électricité est un agent que l'on commence à savoir utiliser et auquel appartient l'avenir; ses applications sont à Tordre du jour et, parmi elles, la traction sur les chemins de fer est de celles qui présentent les moindres difficultés.

Peut-on placer des colonnes au milieu de la chaussée, tout le long des boulevards, sans nuire à la circulation? Certes l'objection est

sérieuse et une simple affirmation ne suffirait pas pour y répondre. L'auteur du projet lui-môme fut longtemps perplexe avant de se décider à adopter cette solution, qui cependant lui paraissait la seule réalisable. Heureusement les faits eux-mêmes sont venus le tirer d'embarras et répondre nettement à cette question.

Oui, on peut mettre des colonnes au milieu de la chaussée, à la seule condition de les espacer convenablement ; de plus, il y a de grands avantages à le faire. Ces colonnes serviront à régulariser la circulation des voitures, à dégager la voie publique de ses trop fréquents encombrements.

Depuis quelque temps, en effet, on avait placé sur les boulevards de rares refuges servant à faciliter aux piétons la traversée de la chaussée, l'expérience a prouvé leur utilité et chaque jour on les multiplie davantage.

Aux endroits les plus fréquentés, ces refuges, dont les candélabres simulent, aux dimensions près, les colonnes du viaduc projeté, ne sont espacés que de 30 à 35 mètres, et ils rendent véritablement de grands services.

Si cela ne paraissait pas suffisamment concluant, si la continuité même de ces colonnes, placées à 40 mètres d'intervalle, pouvait laisser subsister encore quelque doute dans l'esprit de nos édiles ou du public; si l'espacement à adopter devait faire naître des controversesi quoi de plus facile que de résoudre expérimentalement le problème ?

L'expérience, qui mettrait enfin tout le monde à peu près d'accord, est ici facile à faire et sans de grands frais. 11 suffirait pour cela d'établir des refuges avec des candélabres au milieu simulant les colonnes aux endroits indiqués pour celles-ci; en choisissant de préférence le lieu oh leur présence serait supposée devoir gêner le plus. De cette façon la question serait nettement résolue*

L'accès des st-ations sera-t-il facile et possible pour tout le monde? A cette question la réponse vient d'elle-même : pourquoi ne le serait-il pas? Quelle difficulté y a-t-il à établir des escaliers absolument commodes pour monter ou descendre les 6 mètres qui sont

la hauteur moyenne des stations ? N'y a-t-il pas des rues, à Paris, où Ton arrive en montant des escaliers plus élevés et moins commodément établis ? Ne faut-il pas monter pour arriver aux deux gares de rOuest; qu'est-ce, après tout, que cette hauteur de deux étages à gravir, quand aucune raison ne s'oppose à ce que les escaliers soient aussi doux qu'on le voudra ?

Pour les personnes dont la marche est embarrassée, il est plus difficile de monter dans n'importe quel wagon de chemin de fer, dans n'importe quel omnibus même, qu'il ne le sera pour arriver dans n'importe laquelle des stations projetées. C'est ce que je tiens à bien établir et qu'il est facile de prouver au besoin.

Quel sera l'effet d'un viaduc régnant sur toute la longueur du boulevard ? Voici encore une question qui ne saurait manquer de se présenter et qui a une grande importance dans une ville comme Paris, qui doit sacrifier beaucoup au goût et à l'art.

Pour ce qui concerne l'effet, je me garderai bien d'indiquer, comme précédemment, de recourir aune construction expérimentale. Sur ces questions d'appréciation au point de vue du goût ou de l'art, il ne faut point entreprendre de satisfaire tout le monde, ni espérer se mettre à l'abri de toutes les critiques. Quand on a vu toutes les constructions modernes avoir leurs admirateurs et leurs détracteurs également passionnés, également partagés parmi les connaisseurs et parmi le public, il faut renoncer àxette chimère, d'obtenir tous les suffrages. 11 faut surtout bien se garder de demander l'opinion de chacun.

Les halles centrales; le palais de l'exposition de 1867, celui de 1878; l'Opéra, le Trocadéro; j'en passe, car ici rien ne fait exception, sont des œuvres de valeur qui ont été exaltées ou dénigrées selon la manière de voir de chacun. Heureusement qu'avec le temps, jes critiques et les louanges exagérées s'effacent pour faire place à une appréciation beaucoup plus saine.

Donc, sur ce point il faut s'attendre aux appréciations les plus contradictoires; il fant surtout éviter ou écarter les jugements avant la lettre.

La saine raison ne dit-elle pas que, dans notre siècle de progrès, l'art peut très bien s'allier dans les constructions modernes avec leur utilité ; que notre époque peut, tout aussi bien que celles qui l'ont précédée, laisser son cachet original à ses créations; que si cet art nouveau est encore à son enfance, il n*est pas forcément condamné à rester inférieur à ses devanciers ? Avec un peu moins d'entraves et un peu plus d'occasions de s'affirmer il saura bien imprimer à ses conceptions un genre de beauté qui, pour n'être point une imitation de ce qu'ont fait les Grecs et les Romains, n'en aura pas moins sa valeur artistique.

Jusqu'à ce qu'un concours auquel tous nos artistes auront été appelés ait montré leur impuissance à faire œuvre qui vaille, je protesterai contre cette accusation anticipée qu'une voie aérienne ne puisse être une œuvre d'art digne de figurer à côté de n'importe quelle autre. Je n'accepterai jamais, pour l'honneur de nos artistes contemporains, le brevet d'impuissance avant de les avoir appelés à l'œuvre et je récuse formellement tout jugement porté par avance sur une œuvre que l'on ne peut pas encore apprécier.

Il serait désespérant de penser que, parce qu'une œuvre est utile et nouvelle, elle ne puisse recevoir ce cachet artistique qu'on obtient partout ailleurs ; aux seules conditions de choisir de bons artistes et de leur fournir des moyens d'exécution suffisants.

Ici donc, il faut le proclamer hautement, sans hésitation, sans réserve : oui, on peut faire de la voie aérienne une œuvre d'art digne de figurer au milieu de nos boulevards, bien en face de n'importe quel monument. Si l'on eût procédé autrement que par la voie du concours comme je l'indique, si l'on eût marchandé les moyens d'exécution ; au lieu du splendide Opéra dont je suis l'un des plus fervents admirateurs, nous n'aurions peut-être qu'un monument banal et sans style. L'expérience a trop bien réussi pour qu'on ne la renouvelle pas. Donc, ne préjugeons rien avant le résultat d'un concours largement ouvert ; il ne manque ni d'hommes, ni de ressources à Paris, pour arriver à un bon résultat. On ne fera peut-être pas de l'art antique ; mais ce sera notre art à nous, et celui-là en vaut bien un autre.

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