XVII
COMMENT DOIT SE COMPORTER UNE RELIGIEUSE DANS LOFFICE d’iNFIRMIÈRE.
L’avis principal que j’ai 'a donner 'a une religieuse Infirmière, c’est celui-ci : Figurez-vous que vous êtes vousmême infirme, et la charité que vous voudriez qu’on exerçât envers vous, exercez-la envers vos infirmes. Je sais que la charge qui vous est imposée est lourde ; mais je sais aussi qu’elle est bien méritoire. Armez-vous d’une sainte humilité, d’une patience invincible, et d’une tendre charité, et ne doutez pas qu’avec le concours de ces belles verlus, vous n’obteniez d’heureux résultats dans l’exercice
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de votre emploi. Il sera une source de soulagement pour les malades, de mérites pour vous-même, et de gloire pour Dieu. Veuillez prêter attention aux instructions que je vais vous tracer; j’espère quelles vous seront de quelque secours.
Regardez dans votre infirme la personne même de Jésus-Christ. — Oh ! quel touchant motif pour vous porter à remplir votre office avec la plus ardente charité! Ecoutez bien et réjouissez- vous : Jésus-Christ, dans l’Evangile, proteste qu’il se charge de récompenser lui — même quiconque aura exercé une œuvre de miséricorde corporelle envers le prochain; bien plus, il déclare qu'il envisage l’assistance prêtée aux infirmes, comme accordée a sa propre personne : Infirmus erarn, et visitastis me L En conséquence, toutes les fois que vous entrerez dans la chambre de votre malade, quelque impatiente, quelque ennuyeuse, quelque difficile qu’elle soit, persuadez-vous que vous visitez et que vous servez Jésus-Christ. Lorsque vous êtes occupée ailleurs, et que 1 heure avance, ditesvous en vous-même : Jésus m’attend à l’infirmerie. Lorsque vous ressentez du dégoût, de la fatigue, ou de la répugnance : Allons, direz-vous, c’est Jésus lui-même qui est étendu sur ce lit et qui veut bien recevoir mes soins. Si vous aviez cette foi vive qui vous représentât Jésus- Christ dans la personne de votre malade, la laisseriezvous si longtemps seule? Ce lit serait-il si mal arrangé? Cette chambre serait-elle dans un tel désordre? Ne trouveriez-vous pas moyen de faire disparaître cette odeur malsaine? Lui présenteriez-vous une nourriture si mal assaisonnée? Seriez-vous si négligente a exécuter les ordonnances du médecin? Seriez-vous enfin si impatiente
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lorsque la malade vous témoigne de la répugnance, ou se montre peu sensible à vos bons offices? Le frère François Ortolano, de la Compagnie de Jésus, étant infirmier, ne s’impatientait jamais, et quand les malades se plaignaient, ou lui adressaient des paroles peu charitables, aussitôt, se croisant les mains sur la poitrine, il leur répondait : Pardonnez-moi, car je suis fort stupide, indigne de vous servir, — et il ne perdait rien pour cela de la sérénité de son visage, non plus que de sa charité envers ses malades. Il y a des infirmières si susceptibles, si irascibles, quelles ne peuvent supporter la moindre plainte de la part de leurs pauvres malades ; elles leur font des reparties si inconvenantes qu’elles donneraient la fièvre a celles qui ne l’auraient pas. Celles-là, certes, ne reconnaissent pas Jésus-Christ dans la personne de leurs malades.
Vous ne devez pas taxer vos malades d'exagération au sujet de leurs maux : que ces maux soient réels ou imaginaires, vous n’avez qu’à les servir avec dévouement. — Que dans les communautés religieuses il y ait des malades imaginaires, c'est ce que l’expérience ne prouve que trop; je suis même porté à croire qu'il n’v a guère de monastères ou de couvents qui en soient exempts. Il en est à qui il est agréable de passer pour maladives, parce qu’elles y gagnent force exemptions et privilèges. — a Oh ! ma pauvre tête! je n'en puis plus. — Vite, retirez-vous en chambre; laissez -là le chœur, dormez bien, reposezvous à votre aise. — J'ai un bien mauvais catarrhe de poitrine. — Allez à l’infirmerie, prenez des œufs, ne venez plus au réfectoire commun. — « Je suis si faible que je ne tiens plus sur mes jambes. » — Ne jeûnez donc plus, laissez-la votre travail, mangez de la viande. » — Que dirait bien la pauvre supérieure? elle ne peut faire autrement; pour éviter d’être accusée de manque de cha-
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rité, elle abandonne la prétendue malade a la critique de ses consœurs. Toutefois, si la privilégiée est d’un tempérament tel quelle craigne de se fatiguer en travaillant pour le couvent, tandis quelle travaille sans relâche pour son propre profit; qu’elle ne puisse point lire une demiheure à table, tandis qu’elle passe toutes les récréations â lire les gazettes et les annonces; quelle redoute l’air du chœur, tandis quelle se trouve bien de l’air encore plus frais du parloir; dans ce cas, je l’avoue, il faut que les infirmières et les supérieures soient de bien grandes saintes, pour qu’en présence d’une pareille feinte elles ne perdent point patience.
Mais que faire? consulter le médecin : si le médecin, connaissant le genre de vie des religieuses, juge quelles ont besoin d’exemption, qu’on les exempte. Mais ensuite qu’on les astreigne à suivre ponctuellement les prescriptions du médecin, sans quoi elles ne guériront jamais. Sainte Térèse ne pouvait souffrir les lamentations de ces religieuses peu mortifiées, qui se plaignent du plus léger mal. qui tremblent même â la simple apparence d’un mal, et elle avait coutume de dire que quand le mal est assez grand, il se fait bien connaître de lui-même. Si cependant une pauvre religieuse accuse quelque souffrance, et ne se montre pas avide de dispense, mais fait au contraire tout ce qu’elle peut, on doit en avoir compassion et lui porter secours. Mais à l’égard de celles qui sont, pour ainsi dire, en quête de privilèges, c’est charité d’user de quelque insensibilité , parce qu’un excès d’indulgence engendre le plus souvent du scandale.
J’observe néanmoins que ce n’est pas la l’office de l’infirmière; c’est â la supérieure à juger, et à l’infirmière â servir. Celle-là doit exercer la justice; celleci, la charité. Que la douleur soit feinte ou réelle, que
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votre consœur soit malade ou non, tant qu’elle est entre vos mains, vous devez lui donner vos soins, et l’assister avec un amour de mère. Abstenez-vous de qualifier son indisposition de vaine frayeur, et la religieuse elle-même de malade imaginaire. Parfois on méprise un mal comme léger, dont on reconnaît la gravité lorsque la pauvre religieuse est morte ; on dit alors : ah ! la pauvre sœur, il y a bien longtemps qu’elle se plaignait de la poitrine, de la tête ! — C’est vrai, mais ajoutez qu’il y a aussi bien longtemps qu’on lui reprochait une excessive délicatesse et de vaines appréhensions ; entre temps elle est morte, ayez donc pour vos infirmes des entrailles maternelles, conduisez-vous en véritable mère a leur égard; abandonnez la malade le moins que vous pouvez, demeurez dans sa chambre, travaillant, lisant et lui adressant de temps en temps quelques paroles affectueuses et encourageantes. Appelez près d’elle la religieuse qui s’entend le mieux à la consoler. Si parfois la malade ne voulait pas prendre ces médicaments qui trop souvent sont pires que le mal, faites ce que ferait une mère en pareil cas : sans se froisser, ni se troubler, elle emploie tous les moyens pour y déterminer son enfant ; tantôt elle en avale elle-même une gorgée, tantôt elle lui rappelle adroitement que la désobéissance aux ordres du médecin a coûté la vie à plusieurs. Et si la pauvre patiente, dont l’estomac est en déroute, manifeste du goût pour quelque mêts particulier, n’allez pas aussitôt lui faire essuyer un refus, en l’accusant d’être trop délicate; car si Dieu lui-même a approuvé par des miracles de semblables demandes, je ne sais trop de quel droit vous les repousseriez. La bienheureuse Catherine de Ricci était malade, et comme toute autre nourriture lui donnait des nausées, elle sollicita une sorte de poisson assez difficile à trouver. L’infirmière était affligée
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de ce contre-temps, et sen désolait en elle-même, lorsque tout à coup, comme elle puisait de l’eau d’un puits, elle vit frétiller dans son sceau le poisson désiré, et eut ainsi la consolation de pouvoir satisfaire sa malade. Apprenez de la a ne jamais rebuter vos infirmes, lorsque, vaincues par le dégoût et les nausées, elles réclament quelque aliment recherché ; si vous ne pouvez les satisfaire en réalité, suppléez-v par de bonnes paroleSj et n’augmentez pas leur douleur en leur reprochant d’être trop délicates ou trop difficiles.
Montrez toujours bonne mine à vos malades et ne leur reprochez point la cause de leur mal. — Saint Bernardin de Sienne, qui fut quelque temps chargé du soin des infirmes, non content de paraître toujours devant eux avec le visage gai et serein, s’efforçait même de Tes égayer en chantant. Voyez une mère : quoiqu’elle ait le cœur percé de voir souffrir sa fille, elle se garde bien de se montrer affectée, dans la crainte d’accroître la peine de la malade. Ainsi vous-même, en bonne infirmière, devezvous vous garder de paraître devant la malade avec le visage troublé et sombre : montrez-vous toujours gaie et riante. Vous devez même veiller, comme une tendre mère, à ce que les religieuses n’aggravent pas la fatigue et les souffrances de leur consœur, soit en demeurant trop longtemps dans sa chambre, soit en parlant trop haut, soit en lui reprochant la cause de son mal, l’attribuant ou à l’air du jardin, ou a l’excès du travail, ou à quelque excès dans le manger. Ce serait bien pis encore si vous-même, en réponse aux plaintes de la patiente, vous lui jetiez en face mille invectives : Vous n’aviez qu’à rester plus tranquille; vous n’aviez pas besoin de tant vous échauffer... Oh! la belle consolation! Allons donc, finissez-en, et si quelque désordre patent -est la cause assez manifeste du mal, atten-
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dez que la malade soit rétablie, et alors donnez-lui un avertissement charitable; mais aussi longtemps quelle souffre, ne lui remettez pas devant les yeux lacause de son indisposition, si vous ne voulez pas manquer à la charité.
Appelez le médecin à temps, et ne dépassez pas ses ordres. — Beaucoup d’indispositions sont faciles à guérir si l’on s’y prend a temps, mais elles deviennent incurables si on les néglige. Il servirait peu que le médecin vînt promptement visiter la malade, si par la négligence de l’infirmière le remède n’était pas cherché et administré à temps. Vous devez vous reprocher de pareils retards comme une faute grave; car une médecine administrée en temps opportun, à tel jour, à telle heure, autant de temps après le repas, et avant le retour de la fièvre, produit son effet et rend la santé au malade ; prise trop tard, ou à une heure indue, elle ne sert de rien. Vous devez bien vous garder surtout de faire vous-même le médecin, principalement quand il s’agit de remèdes dangereux, d’acides assez forts, de préparations minérales, d’herbes inconnues ; vous ne devez ni les employer, ni souffrir qu’on les emploie sans la prescription préalable du médecin, si vous ne voulez pas expédier votre infirme prématurément en Pautre monde. Votre rôle doit se borner à la servir avec charité, a observer les ordres du médecin, et à recommander la malade à Dieu en priant pour elle.
Saint Cosme et saint Damien, quoique très-habiles dans l’art de guérir, comptaient bien plus sur la prière que sur les ressources de l’art pour la guérison des infirmités de toute espèce. Vous aussi, en qualité d’infirmière, priez Dieu pour votre malade. Je ne veux pas dire qu’il faille négliger votre devoir pour vaquer à l’oraison; au contraire : perdre un peu d’oraison, vous priver d’un serp. m. vui. 37
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mon { entendre une messe de moins, ce n’est pas une perte, mais un gain, si ce temps est consacré au soin de vos infirmes. Cette œuvre de miséricorde et de charité suppléera a toutes les autres pratiques de piété, et Dieu vous en récompensera en vous donnant mille fois plus d'amour et de ferveur dans l’oraison.
Avertissez la malade de son état, afin quelle reçoive à temps les sacrements. — Vous ne devez pas vous préoccuper uniquement de la santé corporelle de votre infirme, mais vous devez aussi tâcher de [procurer à son âme quelque soulagement spirituel. Suggérez-lui de temps en temps quelque pensée salutaire ; si vous ne le pouvez pas par vous-même, faites en sorte qu’une autre religieuse lui fasse une petite lecture spirituelle. Oh ! que de consolations vous pouvez procurer à cette sœur affligée, par ces moyens qui vous coûtent si peu, et qui lui sont si profitables! Surtout, lorsque vous entendez dire au médecin que la malade est perdue et que son mal est sans remède, vous ne devez pas dissimuler mais lui parler clairement : Ma sœur, lui direz-vous, votre maladie est mortelle ; il paraît que Dieu veut vous appeler en paradis. Je sais que vous êtes préparée depuis longtemps ; néanmoins, s’il vous restait quelque inquiétude, quelque scrupule, ne perdez pas de temps. On fera tout ce qu'on pourra pour votre corps, mais la santé de votre âme doit vous intéresser bien davantage. Il est salutaire et pour l’âme et pour le corps de recevoir les sacrements à temps ; recommandez-vous donc à Dieu, je vais appeler votre confesseur; nous prions toutes pour vous. — Voilà ce que vous avez à dire à la malade lorsque le mal s’aggrave, et que la mort est probable. Si elle se trouble, patience ! son trouble lui sera avantageux ; car on se prépare à la mort d’une toute autre manière quand on est persuadé qu’il faudra bientôt
d’une religieuse.
franchir le terrible passage. Si vous entreteniez votre infirme dans l’illusion, si vous lui disiez quelle ne mourra pas, tandis que le mal est déclaré mortel, vous seriez traître, mais non pas infirmière.
Votre malade une fois morte, pratiquez envers elle tous les actes de charité que vous voudriez qu’on exerçât à votre égard. Otez-vous de la tête et de l’imagination cette peur déraisonnable de voir ou de toucher une morte ; si les autres religieuses, plus timides, sont dans la consternation, n’osent plus aller seules nulle part dans la crainte de rencontrer l’ombre de la morte, si elles veulent avoir compagnie pour dormir, ce qui ne doit pas être permis par les supérieures ni sollicité par les inférieures ; si elles n’osent plus faire un pas le soir, si même pendant plusieurs jours elles sont dans des transes continuelles, riez de leur vaine frayeur, et dites-leur que Dieu ne permet pas que les morts apparaissent, si ce n’est quand sa providence le juge bon pour de très-graves motifs, que par conséquent ces apparitions sont très-rares et nullement à craindre. Il y a tout lieu d’espérer que l’âme d’une religieuse qui a vécu régulièrement est sauvée; mettez donc de côté toutes ces peurs ridicules, et ne songez qu’à prier pour elle, particulièrement à entendre beaucoup de messes à son intention, et à lui appliquer un grand nombre d’indulgences. Apprenez enfin, par l’exemple de votre sœur, que tout finit, que les joies de ce monde s’évanouissent, et concluez que vous devez vous appliquer à vivre saintement, afin de faire aussi une sainte mort.
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