XVI
COMMENT DOIT SE COMPORTER UNE RELIGIEUSE DANS LOFFICE DE PORTIÈRE OU TOUR 1ÈRE.
Les tourières ou portières, encore plus que les sacristines, sont, par rapport au monastère, ce qu’est le visage par rapport à l’individu ; de même qu’au visage on reconnaît l’individu, ainsi en voyant la portière du monastère on connaît les religieuses qui l’habitent; les séculiers jugent de la manière de vivre de celles-ci par ce qu’ils remarquent dans celle-là. De là vient qu’on ne confie les clefs du couvent qu’aux plus avancées en âge, et que d’ordinaire on exige quelles aient passé la quarantaine. On a soin de ne nommer à un office aussi délicat que des religieuses qui joignent à un extérieur grave et modeste un fond solide de vertu ; puisque c’est d’elle que dépend la bonne ou mauvaise renommée de toute la communauté. Vous donc qui êtes chargée d’un emploi si important, profitez des avis suivants.
En premier lieu, ne restez pas oisive. — Qui ne sait que l’oisiveté est la mère de tous les vices? Que ferez-vous donc de tous ces moments de temps libre que vous laisse votre emploi? Il est certaines heures de la journée où, trèscertainement, personne ne viendra sonner à la porte pour avoir audience : consumerez-vous ce temps-là à ne rien faire? A Dieu ne plaise! Vous vous appliquerez à votre travail ; mais tandis que vos mains sont occupées, votre cœur ne doit point rester oisif : vous ruminerez dans votre esprit quelque maxime salutaire, vous produirez des actes intérieurs d’amour de Dieu, d’offrande, de remercîment, c’est ce que vous ferez principalement le matin avant d’ou-
L) UNE RELIGIEUSE
vrir la porte. Imitez le vertueux frère Alphonse Rodriguez, de la compagnie de Jésus, qui exerça la charge^de portier durant quarante ans consécutifs; il s’était proposé, chaque fois qu’il ouvrait ou qu’il fermait la porte, de faire un acte d’amour de Dieu. Si vous en faisiez autant, vous amasseriez tous les jours un trésor, et vous réussiriez a mortifier vos yeux, votre langue, votre curiosité, défaut très- familier aux tourières, à cause qu’elles sont exposées à mille rencontres ; si vous en usez autrement, vous vous trouverez chaque soir couverte de plaies comme une lépreuse.
Soyez exacte à transmettre les messages. — Le travail doit vous préserver de l’oisiveté, mais il ne doit pas vous empêcher d’être prompte a courir a la porte, et a porter a qui de droit les messages dont vous êtes chargée. J’avoue que ce sera un grand exercice d’abnégation de votre part de devoir vous lever cent fois de votre siège, aller au tour, écouter, répondre, monter et descendre les escaliers ; mais c’est là votre charge et c’est ce qui en fait le mérite. Il faut savoir abandonner sur-le-champ votre travail, et le reprendre ensuite avec la même promptitude. A peine serez -vous assise qu’il vous faudra de nouveau vous lever ; faites-le sans vous impatienter ; il ne faut pas, pour achever une boutonnière, faire attendre celui qui vous appelle. Si vous voulez vous animer par un motif surnaturel à cette ponctualité, imitez le frère Alphonse Rodriguez déjà cité : toutes les fois qu’il entendait sonner à la porte, il se disait en lui-même : Voici Jésus qui m’appelle, et il courait aussitôt sans s’inquiéter de quoi que ce soit. Faites de même : dès que vous entendez la sonnette, courez surle-champ ; c’est Jésus qui vous appelle ; ce n’est pas un artisan, une pauvre femme, non, c’est Jésus lui-même. Voilà le moyen de vous sanctifier dans un exercice qui de
DES OFFICES DIVERS
soi porte tant à la distraction ; reconnaissez dans le son de la cloche la voix de Jésus-Christ. Oh ! que de grâces vous obtiendrez de Jésus! Le susdit religieux vit un jour entrer par sa porte Jésus avec sa très-sainte Mère, qui l’encouragèrent à persévérer dans sa charge de portier.
Soyez zélée, et ne permettez pas qu’il se commette 'a la porte du monastère des abus qui peuvent être une source de péchés. — Oh ! que je suis scandalisé lorsqu’on traversant la ville je passe près de certains monastères I Les portes en sont presque toujours ouvertes à deux battants, et le vestibule ressemble à un lieu de foire ; on y voit un groupe de religieuses autour de quelques marchands forains, hérétiques, juifs ou catholiques, peu importe ; on n’est occupé qu'à débattre les prix, à rire et à jaser; on achète peu. on discourt beaucoup et on retourne tout; enfin ces mains religieuses qui ne devraient manier que des livres spirituels et des instruments de pénitence, ont fait un choix de miroirs, de petites boîtes, de mauvaises estampes, de romans et de poètes profanes qu’on introduit dans le couvent. Ce qui m’indigne surtout, c’est de voir des jeunes gens se tenir près de la porte pour se livrer avec ces religieuses à des conversations familières. Oh ! quel scandale ! quelle abomination! — Mais que pouvonsnous y faire, nous autres pauvres portières? quel remède pouvons-nous apporter à ce désordre, je vous le demande? — C’est à vous à chasser ces sortes de gens en leur fermant la porte au nez. — Mais parfois ce sont des personnes de qualité! — Des personnes de qualité! on ne mérite pas d’égards, lorsqu’on n’en a pas pour Dieu. — Ce sont des bienfaiteurs. — Non pas; ce sont des destructeurs. Savez-vous ce que vous avez à faire? adressez une bonne réprimande aux religieuses oisives. — Mais elles se fâcheront contre moi si on ne leur permet pas de
d’une religieuse.
s’entretenir à la porte. — Et moi je vous dis que Dieu se fâchera contre vous, si vous le leur permettez. Faudrait-il donc déplaire à Dieu de peur de déplaire aux religieuses? Que si vous n’aviez pas le courage d’agir par vous-même, faites votre rapport à la supérieure pour qu’elle prenne des mesures, et si la supérieure ne veut rien faire, recourez aux prélats, et si cela même vous coûtait trop, renoncez à votre charge; car si vous continuez a ouvrir la porte à de pareils abus, je crains bien que vous ne voyiez un jour s’ouvrir toutes grandes devant vous les portes de l’enfer.
N’entretenez pas les personnes du dehors par des discours inutiles, et veillez scrupuleusement sur vos yeux. — Il ne suffit pas de fermer la porte du monastère à tous ces trafics scandaleux, il faut aussi la fermer aux discours inutiles, aux interrogations superflues, aux badinages et aux nouvelles du monde. Que sert-il de demander a chaque paysan qui se présente s’il a une femme, s’il a des enfants, et combien vaut le grain au marché? de faire raconter par chaque donzelle la chronique du voisinage, les discordes les inimitiés, les projets de mariage, les ventes, les achats, les contrats, en un mot, tout ce qui se passe dans la ville? à quoi bon tout ce bavardage? comment pouvez-vous élever le cœur vers Dieu avec tant de sujets de distraction en tête? Ce serait encore beaucoup pis, si vous alliez ensuite parcourir tout le couvent pour mettre les religieuses au courant de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait., répandant les nouvelles de cellule en cellule. Enfin ce serait le comble du désordre, si, une personne suspecte se présentant au parloir, vous alliez en donner avis â celle qui devrait s’abstenir de lui parler ; vous vous rendriez coupable de tous les péchés qui peuvent aisément se commettre en pareilles renconp. m. vin 36 *
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très. Et que dire si vous vous mettiez vous-même en observation pour étudier, comme le ferait un peintre, la physionomie des personnes ? Ne savez-vous pas que la mort entre par les fenêtres, c’est-'a-dire par les yeux? Le frère Alphonse Rodriguez dont nous avons déjà parlé avoue à la fin de sa vie que, pendant les quarante ans qu’il avait rempli sa charge de portier, il n’avait jamais regardé une femme en face ; heureuse si vous aussi, a la fin de l’année, en remettant les clefs 'a celle qui vous succède, vous pouviez affirmer, je ne dis pas de n’avoir jamais vu le visage d’aucun homme, mais au moins de n’v avoir jamais fixé le regard !
Fermez ou faites fermer les portes à temps, et ne laissez point pénétrer dans le monastère des objets quelconques qui pourraient jeter le trouble parmi les religieuses. — Lorsque l’obéissance vous a consigné les clefs de votre monastère, elle a confié à votre sollicitude la garde, nonseulement de tous les biens du couvent, mais encore des religieuses elles-mêmes, non point que l’on craigne quelles enfreignent la clôture, mais pour que vous ne laissiez rien passer par la porte de tout ce qui pourrait porter préjudice a l’esprit religieux. Par conséquent, à l’heure prescrite vous devez fermer votre porte, et faire que vos gens de service ferment pareillement les portes extérieures ; si vous les trouviez négligents à cet égard, soit par malice, soit par paresse, informez-en la supérieure, pour qu’elle y apporte remède.
En outre, vous ne devez permettre, sous aucun prétexte, qu’on introduise dans le couvent, de petits chiens, de petites filles, de petits garçons, au grand préjudice du calme religieux qui doit y régner ; car il est indubitable que cet abus une fois admis engendre mille troubles. Je connais le cas où, pour faire disparaître d’un monastère
DUNE RELIGIEUSE
quelques chiens qui y étaient une occasion de désordre, on mit en rumeur la moitié d’une ville, comme je l’ai rapporté plus haut. Malheur aux religieuses qui se laissent aller à un attachement déréglé pour ces sortes d’objets, sans prendre garde qu’elles commettent un vol sacrilège, puisqu’elles dérobent à Dieu toute l’affection qu’elles accordent à un animal ! Et vous qui permettez l’entrée à ces objets de scandale, comment vous en tirerez-vous devant Dieu?
De grâce, après avoir lu ces avis, allez vous prosterner aux pieds de Jésus-Christ dans le très-saint Sacrement, et dites-lui : Ah! mon Dieu, ne permettez pas que par ma faute il s’introduise des abus dans le monastère ; la charge de mes péchés n’est déjà que trop lourde, je ne voudrais pas y ajouter le poids des péchés d’autrui pour paraître a votre tribunal. Je me propose, ô mon Dieu! de garder avec plus de vigilance les portes de ce couvent, afin qu’un jour par votre miséricorde vous me fassiez ouvrir les portes du ciel.