UN JOUR DE RETRAITE, POUR S ASSURER UNE BONNE MORT
L’acte suprême de la prudence chrétienne, à mon avis, consiste à se préparer à bien faire ce dernier pas, qui, une fois manqué, entraîne des conséquences aussi irrémédiables que funestes. La seule pensée d’un si grand risque a fait trembler les plus puissantes colonnes de l’Eglise, rempli les cloîtres de religieux, et les déserts de solitaires : c’est de là en effet que dépend cette affaire d’une importance infinie, je veux dire l’affaire de notre salut éternel. Si vous voulez réussir, vous avez deux choses à faire : la première, cest de vous recommander à Dieu de tout votre cœur pour obtenir la grâce de la persévérance
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finale, qui est la grâce des grâces; à cette fin implorez fréquemment l’assistance divine, en répétant sans cesse ces paroles : Mon Jésus, miséricorde , afin qu’en ayant contracté l’habitude pendant voire vie, vous ayez le bonheur de les proférer de cœur a l’article de la mort.
La seconde, c’est de vous servir de l’excellent moyen que je vais vous proposer. Choisissez chaque mois un jour , celui ou vous êtes le plus dégagée de toute occupation, et consacrez-!e tout entier à faire l’important apprentissage de la mort. Si vous voulez un plan pour ce jour de retraite, lequel sera pour vous une source de consolation pendant la vie et de tranquillité au moment de la mort, en voici un :
Retirez-vous dans votre cellule et ne craignez point de vivre en ermite pendant un jour, en passant ce jour dans la solitude et le silence le plus parfait. Afin de vous faciliter la pratique de cette récollection , je vous tracerai les exercices principaux entre lesquels vous devez partager votre temps, de manière à ne rien perdre d’un jour si précieux. Préparez-vous d’abord à la confession et 'a la communion avec un soin particulier ; faites au moins deux heures d’oraison mentale, une le matin, et une le soir; visitez plusieurs fois le Saint-Sacrement ; le reste du temps, employez-le 'a des lectures spirituelles, et, ce qui est l’essentiel, à une revue des comptes que vous aurez à rendre à Dieu touchant la manière dont vous vous comportez à son service. Repassez les résolutions que vous avez déjà prises pour avancer dans la perfection, voyez comment vous les observez, lisez quelques paragraphes de ce Manuel sacré , afin d’exciter en vous une nouvelle ferveur et de nouvelles résolutions de vous donner toute à Dieu ; et soit en restant assise soit en vous promenant dans votre cellule, méditez combien il importe d’assurer
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ce passage redoutable que vous avez a faire du temps a l’éternité. Oh I que vous retirerez de profit de cette sainte retraite, de ces salutaires réflexions sur votre train de viel Mais pour que les fruits en soient encore plus abondants, je veux entrer dans de plus grands détails touchant les exercices que je viens d’indiquer.
La Confession devra se faire comme si c’était la dernière de votre vie ; vous vous exciterez donc à une douleur extraordinaire de vos péchés, vous figurant que vous devez incessamment paraître devant le tribunal de Dieu, pour y rendre compte de tous vos manquements , dont vous vous accuserez au ministre de Dieu ; vous détesterez encore les principales fautes de votre vie passée et vous les confesserez toutes de nouveau, en général, considérant le péché comme le plus grand de tous les maux, parce que c’est une offense faite à un Dieu souverainement bon ; et vous fermerez le ferme propos de vous en amender sérieusement, surtout de votre péché ou défaut dominant.
Vous apporterez une préparation extraordinaire a la Communion, comme si vous communiiez en viatique ; vous adorerez dans l’auguste Sacrement ce Dieu que vous espérez adorer face à face et sans voile pendant toute l’éternité en paradis, lui offrant votre vie, en protestant que vous êtes prête a en faire le sacrifice quand il lui plaira, pourvu qu’il daigne vous assister dans ce grand passage, où plus que jamais vous aurez besoin de son secours.
Vous aurez soin de faire I’Oraison du matin dans le plus profond recueillement. Vous vous réprésenterez aussi vivement que possible l’état où vous vous trouverez au moment de la mort, déjà abandonnée des médecins, ayant dit adieu a vos compagnes, et recevant les dernières exhortations du confesseur avant de rendre le dernier soupir
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et de remettre votre âme a Dieu. Vous diviserez cette méditation en trois points : vous considérerez ce que, à l’article de la mort, vous voudriez avoir fait, premièrement par rapport à Dieu, secondement par rapport à vous-même, troisièmement par rapport au prochain. Oh! quel vaste sujet de confusion lorsque vous repasserez en esprit tous les manquements que vous avez commis, par pensées, par paroles, par action et par omission, par transgression des vœux et négligence des obligations d’une véritable religieuse! Oh ! que de soupirs, que de larmes vous devriez répandre au pied du crucifix à la vue d’une vie si mal employée! Puis mêlant aux actes de contrition des propos efficaces de vous amender, vous terminerez en demandant l’assistance divine et une grâce efficace pour vivre à l’avenir avec autant de ferveur que si chaque jour devait être le dernier de votre vie.
Dans l’oraison du soir, vous méditerez ces cinq motifs qui sont les plus propres à nous faire accepter de bon cœur le coup de la mort :
Premier motif, la nécessité; c’est une loi universelle, dont le Fils de Dieu lui-même n’a pas voulu se dispenser ; il faut donc inévitablement passer du temps à l’éternité. Soignezvous tant qu’il vous plaira, invoquez toutes les ressources de l’art, prenez toutes les précautions imaginables; il n’y a pas moyen de résister, il faut mourir. Faites donc de nécessité vertu, acceptez de bon cœur cette coupe qui est la plus amère que notre misérable nature ait à absorber, et par cette acceptation volontaire et libre, vous vous rendrez méritoire ce qui est inévitable; multipliez ces actes d’acceptation, quelle que soit votre répugnance.
Deuxième motif, la justice. 11 est souverainement juste que celui qui tant de fois a péché, tant de fois s’e^t révolté contre Dieu, soit condamné à mort. Les rebelles ont leur
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maison rasée de fond en comble : qu’on détruise donc, qu’on réduise en cendre ce corps qui a servi d’habitation à une âme rebelle, à une âme qui a cent fois tourné le dos a son Dieu, pour s’abandonner au libertinage du siècle; qu’elle soit punie par la privation de ces membres qui ont servi d’instruments au péché.
Troisième motif, X humilité. Celui-là est indigne de vivre qui a fait un si mauvais usage de la vie, abusant du temps que Dieu ne lui a accordé que pour arriver a la perfection , et portant l’ingratitude jusqu’à le tourner contre son bienfaiteur. Ici prosternée de corps et d esprit jusqu’à terre, humiliez-vous, couvrez-vous de confusion et reconnaissez-vous indigne de jouir encore de la vie.
Quatrième motif, l 'amour. Dilatez votre cœur et dites à votre Dieu avec un sentiment de tendresse filiale : Il viendra donc enfin, mon Dieu, ce jour fortuné où je sortirai de cette terre étrangère qu’habite le péché ; j’espère être bientôt introduite dans l’heureuse patrie qni est le but de tous mes désirs, dans ce brillant séjour où je ne ferai que vous aimer, où je n’aspirerai qu’à vous aimer, avec la douce assurance de devoir vous aimer pendant toute l’éternité.
Cinquième motif, la résignation. Protestez que vous acceptez la mort de si bon cœur, que s'il était en votre pouvoir de l’éloigner, sauf le bon plaisir de Dieu, vous ne le feriez pas ; dites généreusement que vous souscrivez à la sentence qui est écrite dans le ciel, pour qu’elle s’exécute cette année, ce mois, ce jour, en ce moment, de telle manière, avec telle circonstance que Dieu juge bon et qu’il lui plaît, vous remettant en tout et pour tout à sa disposition, et vous reposant tranquillement dans le sein de sa providence, comme le petit enfant dans les bras de sa mère ; Inpace in id ipsum dormiam et requiescam.
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Ces deux heures d’oraison vous détarheront de toutes les choses créées, et vous disposeront, a accepter de bon cœur votre arrêt de mort. Le reste du temps employez-le a visiter plusieurs fois le Saint-Sacrement, en excitant dans votre âme des actes fervents d’amour, d’espérance, d’offrande et autres semblables, dont je ne vous tracerai pas la formule, parce que les plus excellents sont ceux qui, avec le secours de la grâce , sont inspirés par une véritable dévotion. Si cependant vous vouliez des modèles, relisez les oraisons jaculatoires qui sont développées dans la première partie, et répétez-les 'a plusieurs reprises avec ferveur, comme si vous deviez mourir le jour même. De cette façon vous sanctitierez votre retraite mensuelle.
Le soir avant d’aller prendre votre repos, pour couronner une si sainte journée, vous ferez l’acte d’acceptation de la mort, dont je donne une formule ci-après.
Soyez assurée que si vous pratiquez fidèlement tous les mois ce salutaire exercice, vous en retirerez d’immenses avantages, parmi lesquels j'en signale spécialement deux. Le premier, c’est que si vous n’aviez pas le temps de faire tous ces actes à l’article de la mort, le Seigneur vous en tiendra compte comme si en réalité vous les produisiez alors, ainsi qu’il le déclara â sainte Gertrude. Le second, c’est que, si vous en avez le temps, vous les produirez plus aisément après en avoir contracté la bonne habitude, de même que celui qui s’est exercé avec soin en particulier â la récitation d'un discours, le débite ensuite à la tribune avec plus d'assurance , tandis que l’orateur mal préparé trébuche 'a chaque pas.
Voilà le sceau de tous les avis que je vous ai donnés dans ce Manuel : c’est le dernier, mais c’est aussi le plus important; heureuse, si vous savez l’apprécier autant qu’il le mérite, et plus heureuse mille fois si vous le mettez en pratique !
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