O 0 EN TOUT TEMPS
Observance des Vœux. — Vœu de pauvreté. — Quatre sortes de pauvreté. — Pratiques.
XLV. En tout temps, je m’efforcerai d’observer avec la plus parfaite exactitude les saints voeux. Premièrement,
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quant au vœu de Pauvreté, qui est la devise de notre Ordre, je tâcherai d’imiter de mon mieux mon saint père François d’Assise et ses premiers compagnons ; je suivrai leurs maximes, et chérirai les incommodités qui accompagnent la pauvreté. La grandeur des récompenses est bien propre à m’animer a marcher dans cette voie, puisque saint Pierre et saint Paul révélèrent un jour à notre saint Patriarche que les religieux qui observeront une parfaite pauvreté jusqu’à la mort seront assurés de leur salut éternel, et inscrits au nombre des bienheureux. Toutefois la récompense ne sera pas mon seul mobile, mais bien le plaisir que l’on procure au cœur de Jésus, qui a voulu naître pauvre, vivre pauvre, et mourir excessivement pauvre, dénué de tout, sur l’arbre de la croix.
Pour l’observer avec plus de perfection, je distinguerai quatre sortes de pauvreté. La première regarde les biens de la fortune : elle nous prive de tout domaine, et nous interdit même l’usage du superflu, en nous restreignant au simple nécessaire, et eucore avec mesure.
La seconde pauvreté regarde les biens du corps : elle nous détache de toutes les commodités de la vie, et des appétits désordonnés de la chair, tels que la délicatesse ou la superfluité dans l’usage des aliments, des habits, des cellules et autres choses semblables.
La troisième pauvreté concerne l’âme : elle la détache de toutes les pensées inutiles et oiseuses , de toutes les affections déréglées, de son propre jugement, de sa propre volonté et d’autres inclinations semblables, contraires â la droite raison.
La quatrième pauvreté se rapporte aux biens spirituels : elle nous détache même des goûts et des consolations spirituelles, ainsi que de toute autre prétention intérieure de même nature, comme, par exemple, d’être un
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grand saint, d’arriver à un sublime degré de grâce et de gloire ; elle ne souffre même pas une attache trop vive a la jouissance de Dieu et â l’acquisition de sa gloire ; elle veut qu’on se contente du degré de grâce et de gloire qui a été déterminé dans les desseins éternels de Dieu.
Ces deux dernières pauvretés sont les plus précieuses ; et comme j’en suis si éloigné, je prierai notre Patriarche saint François de me les obtenir; et pour bien m’assurer l’intervention de ce saint Père auprès de Dieu, je tâcherai de l’imiter, autant que je le pourrai, dans la pauvreté extérieure, laquelle regarde le strict usage des choses nécessaires; c’est pourquoi je me propose d’observer les points suivants :
1 . Je ne porterai qu’un seul habit, rapiécé en dedans et en dehors, conformément â ce que dit dans son testament le Patriarche saint François. Quant aux pièces de laine et de drap grossier, je m’en servirai dans le temps des prédications pour absorber la sueur, et le sermon fini, je les ôterai ; si l’obéissance m’obligeait â les porter en d’autres temps, je me soumettrai.
2. Je ne prendrai jamais d’habit ni de manteau qui n’ait été porté par d’autres, et rapiécé comme je viens de le dire.
3. Je ne garderai rien pour mon usage particulier, excepté le crucifix que je porte sur la poitrine, le cabas et le carton contenant mes sermons et mes écrits, mon bréviaire, ma petite règle, mon cilice, ma petite croix armée de pointes, mes lunettes, ma couronne d’épines, deux disciplines, l’une pour me donner la discipline en public, l’autre pour la nuit en secret ; un petit médaillon en bois renfermant d’un côté l’image de 1 immaculée Conception , et de l’autre celle de saint Vincent Ferrier, pour donner la bénédiction aux malades. Je ne tiendrai aucune autre chose à mçn usage.
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4. Je ne donnerai jamais le moindre objet de dévotion, ou autre, ni à des religieux ni a des séculiers, soit immédiatement par moi-même, soit par le moyen d’une tierce personne ; je laisserai à mes compagnons de mission le soin de distribuer, s’ils le jugent bon, certains objets de piété, sans m’en mêler en aucune manière. Pour la même raison, je n’accepterai jamais pour moi personnellement le moindre présent ; et en cela je serai très-rigoureux, sans que rien ne puisse jamais me persuader le contraire, vu que j’y trouve la plus grande tranquillité d’esprit.
5. J’aimerai tout ce qu’il y a de plus pauvre en fait d’habits, de nourriture, de chambre, et autres choses semblables ; je désirerai qu’il me manque même quelque chose du nécessaire, et le cas échéant, je m’en féliciterai intérieurement, bien que la partie inférieure de Pâme en éprouvât quelque ressentiment.
6. J’userai de parcimonie en toutes choses, dans la nourriture, dans l’éclairage, dans le chauffage, jusque dans l’eau pour me laver, dans le papier pour écrire, et en d’autres choses semblables ; je veillerai dans les missions 'a ce qu’on ne s’écarte pas de cette règle et je regarderai aux plus petites choses. Par amour de la pauvreté, je dormirai sur des planches, je porterai des habits rapiécés, je marcherai déchaussé, et je converserai volontiers avec les pauvres, les confessant avec plus de plaisir que les riches. J’aurai en horreur les objets de curiosité, les choses vaines, et superflues j’inclinerai toujours vers la pauvreté la plus rigoureuse en toutes choses, afin d’imiter, autant qu’il m’est possible, notre séraphique Père, désirant vivement que l’Ordre tout entier en revînt à l’austérité qu’il pratiquait, lui et ses compagnons. Nonobstant toutes les fautes que je commettrai contre cette sainte vertu, je proteste que je veux m’amender, et je tiens à ce
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que mon glorieux père saint François sache que mon désir est d’être pauvre, de vivre pauvre et très-pauvre jusqu’à la mort.
Vœu de chasteté.
XLVÏ. Pour ce qui concerne la Chasteté, il faut faire attention a tous les premiers mouvements, regarder l’ennemi de loin et ne pas le laisser approcher, mais lui déclarer la guerre aussitôt qu’il paraît. Pour cela, il faut réformer d’abord l’entendement , regardant comme une abomination la moindre chose qui ait trait au vice opposé. C’est pourquoi, je me propose d’être plus vigilant sur ce point que sur aucun autre, plus attentif à fuir tous les dangers. Je ne traiterai avec des femmes que par obéissance et pour cause de grande nécessité, en vue de les aider a se sauver, et encore le ferai-je avec des précautions extrêmes. Je ne les regarderai jamais en face, au moins d’une manière fixe; si j’ai quelque affaire a régler avec des dames de qualité, je les expédierai le plus brièvement possible, entretenant toujours mon esprit de quelque bonne pensée, à l’instar de ceux qui, ayant a traiter avec des personnes atteintes de la peste, se prémunissent contre la contagion en aspirant quelque essence : ainsi encore, je tournerai mes regards de côté et je m'en tirerai adroitement sans exciter d’étonnement.
Pour le même motif, je ne ferai jamais visite à des personnes de piété, si ce n’est pour cause d’infirmité grave. En temps de mission ancune femme n’entrera dans nos chambres, et on ne parlera a aucune hors du confessionnal, à moins qu’on ne puisse absolument pas éviter de le faire, et alors l’entretien se passera dans un lieu public et ouvert a tout le monde.
En un mot, je demanderai continuellement 'a Dieu une
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pureté angélique, avec le désir de n’éprouver jamais aucun mouvement contraire a cette sainte vertu. Je m’accuserai en confession même de ce qui n’est pas péché, comme des premiers mouvements et des plus légers principes d’inclinations mauvaises. J’userai d’une extrême sévérité en tout, car il est certain que la sévérilé ne saurait être poussée trop loin en pareille matière. Enfin, pour obtenir une chasteté angélique, je ferai tous les jours douze inclinations, ainsi que je l’ai dit plus haut (xvn).
Vœu d’OBEISSANCE.
XLVII. Quant à la sainte Obéissance, je me propose de l’observer avec toute l’exactitude possible, moyennant la grâce de Dieu ; car c’est le vœu principal et le plus noble de tous; cest lui qui nous rend de véritables religieux, et sans lui tous nos efforts pour atteindre à la perfection seraient vains.
Or , on peut considérer trois sortes d’obéissance : la première consiste dans la conformité de l’œuvre avec le commandement , c’est-'a-dire, 'a faire telle chose parce qu’elle est commandée. La seconde consiste dans la conformité de notre volonté avec celle du supérieur, c’est-âdire à faire telle chose parce que la supérieur l’ordonne ainsi. La troisième consiste dans la conformité de notre volonté avec la sainte volonté de Dieu, reconnue et adorée dans la volonté du supérieur. Et comme cette dernière obéissance est ia véritable et la plus parfaite, je me propose de l’observer exactement, envisageant dans tout acte d’obéissance sa raison formelle qui est la très-sainte volonté de Dieu. De manière que je dois tenir pour certain que celui qui règle et qui commande, ce n’est pas un homme, mais Dieu même : Qui vos audit , me audit. Je
P. AI VIH.
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me propose d’en agir de la sorte, moyennant la grâce de Dieu, non-seulement avec une intention virtuelle, contenue dans la résolution prise antérieurement, mais d’obéir chaque fois en considérant actuellement que le supérieur qui commande et qui règle est un Dieu sur la terre, et je me porterai à obéir par cet unique motif que Dieu le veut, l’ordonne, le commande ainsi.
De cette manière, il me sera facile de soumettre nonseulement ma volonté, mais même mon jugement; car si c’est Dieu qui ordonne et qui commande , ce qu’il ordonne et commande sera toujours le mieux, bien que je crusse voir le contraire. Gela doit s’entendre toutefois sous la réserve que le supérieur ne commande pas une chose mauvaise, ou contraire à nos règles, ou opposée aux prescriptions d’un supérieur plus élevé, selon le sentiment des pères spirituels les plus savants et les plus pieux. Hors ces cas, je me propose même d’obéir a mes compagnons en mission, pour tout ce qui n’est pas contraire au règlement et à l’avancement de la gloire de Dieu. De même, en voyage je me propose d’obéir au compagnon qui me sera donné, me rangeant de son avis en tout ce qui n’offense pas Dieu, comme je viens de le dire. Bien plus, dans les choses ordinaires j’obéirai même à un simple frère et à d’autres qui me commanderont, les regardant tous comme mes supérieurs.
En entendant nommer la sainte Obéissance , je baisserai la tête, étant fermement persuadé que si je la prends pour guide en toute chose, je goûterai une paix véritable et ferai tout avec la plus grande tranquillité. Ainsi, que j’aille en mission, ou que je reste au couvent, qu’on m’emploie a telle chose ou à telle autre, tout doit m’être indifférent ; une fonction doit m’être aussi chère qu’une autre, du moment où je suis certain que c’est Dieu qui m’y
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appelle. Je respecterai donc mon supérieur comme un Dieu sur la terre, lui témoignant toute sorte de respect, et m’inclinant, non-seulement devant lui, mais même devant sa chambre; toutes les fois que j y passerai, je la saluerai comme un lieu où habite le représentant de Dieu. Je ne ferai pas la moindre chose sans être dirigé par l’obéissance. Si, en traçant ces pages, j’ai voulu entrer dans les plus petits détails , c’est afin d’avoir sur chaque point l’obédience tant du père spirituel que du supérieur : si ceux-ci me disent de les déchirer ou de les jeter au feu, j’obéirai sur-le-champ ; et s’ils m’ordonnent de faire tout l’opposé de ce que j’ai résolu, je m’y soumettrai ponctuellement. En un mot, je ne ferai ni plus ni moins que ce qui me sera ordonné : fermement décidé de vivre et de mourir dans ces dispositions, j’inclinerai la tête au seul nom d’Obéissance.
Vertu de religion. Actes intérieurs et extérieurs.
XLVI1I. En tout temps, je tâcherai d’observer d’une manière spéciale trois autres vertus, qui, après les vertus théologales, sont les plus excellentes, les plus dignes, les plus pratiques, et les plus nécessaires pour moi personnellement, savoir : la vertu de Religion, l’Humilité et la Charité envers le prochain.
Quant à la vertu de Religion, laquelle consiste à reconnaître l’excellence de Dieu . avec une humble et véritable soumission à son infinie Majesté, je tâcherai de me la rendre familière, premièrement par des actes intérieurs, m’humiliant devant Dieu, le reconnaissant pour mon souverain et le maître de ma vie, et me prosternant jusqu’à terre devant une telle Majesté. Ces actes, je les répéterai à plusieurs reprises dans le temps de l’oraison, et une fois pour
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toutes, j'entends les renouveler chaque fois que je baiserai la terre, que je fléchirai le genou devant le Saint- Sacrement, que je m’inclinerai devant les images de Jésus, de Marie et des Saints, que je prendrai de l’eau bénite, que je dirai le Confiteor et d’autres prières, que je me prosternerai devant Dieu. Toutes les fois spécialement que je dirai mentalement ou vocalement : Mon Jésus, miséricorde , j’entends reconnaître que sa miséricorde est un océan immense de tous les biens; et comme je répète cette oraison jaculatoire si fréquemment, que je ne pourrai pas toujours me former cette idée-la explicitement, maintenant pour toujours je conviens avec Dieu que, toutes les fois que je prononcerai ces mots , je prétends lui rendre le culte qui lui est dû; je proteste en outre que je voudrais à chaque instant rendre hommage à sa Majesté souveraine et par mon entendement, et par ma volonté, et par ma langue, et par toutes mes puissances, tant intérieures qu’extérieures.
Dévotion à la Croix et à la Passion du Sauveur.
XLIX. Partant, j’exercerai cette vertu de religion par la dévotion que je porterai 'a la Croix , à la Passion du Sauveur, au très-saint Sacrement, à la sainte Vierge, à mon Ange gardien et à tous les Saints, aux Reliques et aux images des saints , ainsi qu’aux âmes du Purgatoire.
Quant à la Croix, je la baiserai très-souvent, je la tiendrai en main en voyageant et même pendant mon sommeil : et partout où j’en rencontrerai une, je la saluerai, en disant : O crux, ave , spes unica , la vénérant comme la source de tout bien.