‹ Chemin de la croixChapitre 87 sur 153 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MAXIMES GÉNÉRALES QUE DOIT OBSERVER UNE RELIGIEUSE POUR BIEN VIVRE ET TENDRE A LA PERFECTION.

1 . Le plus grand mal que nous ait causé le péché d’Adam, c’a été l’ignorance de l’entendement; car de là découlent tous les autres désordre^auxquels notre âme est sujette. Il en est de nous comme d’une horloge : si l’on arrête la maîtresse roue, toutes les autres demeurent immobiles ; ainsi lorsque dans l’âme la première puissance, qui est l’entendement, est offusquée par l’ignorance, ni la volonté ni aucune autre puissance subordonnée à celle-là ne peut se mouvoir régulièrement. C’est pour dissiper cette ignorance si préjudiciable à des religieuses, c’est pour les instruire de ce qui concerne les obligations de leur état et la perfection dont elles font profession, qu’ont été établis ces cours d’instructions qui leur sont données pendant le carême et l’avent. Mais comme la parole s’envole et qu’il n’est pas facile de retenir de mémoire ce qu’on n’entend qu’une fois, je me suis déterminé, dans

MAXIMES GÉNÉRALES

l’unique but de leur être utile, à mettre par écrit les conférences spirituelles que je leur ai déjà adressées de vive voix. Elles formeront un Manuel pratique, que chaque religieuse pourra avoir constamment sous la main, et où elle trouvera toute préparée, pour ainsi dire, la nourriture qui lui est présentée dans d’autres livres plus relevés sous forme d’aliment solide.

Je m’adresse à une seule, afin de me mettre plus facilement en communication avec chacune en particulier. J’ose espérer qu’on agréera, sinon mon travail, au moins ma bonne volonté.

La première partie de cet opuscule n’est pas divisée en chapitres ; toute la matière quelle embrasse se rapporte à cinq chefs : ce sont cinq mots du docteur angélique, qui forment comme le sommaire de toutes les instructions désirables.

Pour point de départ de ce que j’aurai à dire, j’emprunte cette parole de l’Apôtre : In ecclesia volo quïnque verba sensu meo loqui, ut et alio.s instruam , quam decem millia verboruyi in lingua 1 : « J’aime mieux, disait saint Paul, ne dire dans l’Eglise que cinq mots dont j’aie l’intelligence, pour en instruire les fidèles, que d’en dire dix mille en une langue inconnue. » Ce nombre de cinq n’est pas arbitraire, selon saint Thomas, le docteur angélique explique quels sont ces cinq mots qui renferment tout ce qu’on peut enseigner : Ideo ponit quinque, quia doctor debet quinque docere, scilicet : timenda, vi-

TANDA, AGENDA, CREDENDA, SPERANDA2. CeS cinq mots SOnt

donc :

Timenda } ou les choses qu’il faut craindre;

Vitanda, ou les choses qu’il faut éviter;

1 I Cof. 14. 1 9.

2 S. Thom. ibi. lect. 4.

Agenda, ou les choses qu’il faut faire;

Credenda, ou les choses qu’il faut croire ;

Speranda, ou les choses qu’il faut espérer.

Tels sont les cinq points sur lesquels vont rouler les instructions qui composent la première partie de ce Manuel sacré. Puissent ces instructions vous servir de règles pratiques dans la vie spirituelle !

T1MENÜA, OU CC ((U U faut CRAINDRE.

2. -Le cœur d’une religieuse ne doit être accessible à d’autre crainte que celle du péché, comme l’a déjà dit saint Jérôme. Bien plus, saint Jean Ghrysostôme se riait des vaines menaces des hommes, parce qu’il ne craignait ici-bas qu’une seule chose, le péché. Ah ! celui qui comprendrait à fond la malice du péché ne le regarderait pas comme une bagatelle ; c’est au contraire un mal qui tient de l’infini, attendu qu’il implique une injure faite à une majesté infinie ; par conséquent, le péché est un abîme de monstruosité, un océan de malice, que nul ne peut sonder si ce n’est la sagesse d’un Dieu ; aussi le Seigneur lui porte- l-il une haine infinie. La sainte Vierge apparut un jour a titré jeune fille, qui avait été convertie à Florence par saint Dominique, et lui dit : « Sache, Benoîte, que telle est la malice du péché mortel, et la haine que Dieu lui porte, que si moi, qui suis sa Mère, je commettais, par impossible, un péché mortel, il me précipiterait sans pitié et sur-le-champ au fond de l’enfer. » Or, si Dieu n’aurait nul égard même pour sa sainte Mère, que ferait-il d’une pauvre religieuse assez aveugle pour s’abandonner au mal?

MAXIMES GÉNÉRALES

Et puis considérez qu’un seul péché dépouille l’âme de tous les mérites quelle aurait pu acquérir pendant l’espace de cent ans; il la rend incapable, tant quelle demeure dans cet état, de faire la plus petite œuvre méritoire de condigno pour le ciel, et lui communique une telle difformité qu’il n’en faudrait pas davantage pour en faire un démon en enfer. Qui ne se sent frissonner a cette pensée, et pressé de recourir à Dieu pour être préservé de ce mal maudit ! Sainte Térèse disait que le souvenir des fins dernières, des maximes éternelles, de l’énormité du péché et d’autres vérités semblables, devrait être le pain quotidien de toutes les religieuses ; et cependant il s'en trouve qui ne se dispensent pas seulement d’y réfléchir, mais se persuadent même que ces sortes de pensées ne conviennent pas à des personnes qui portent l’habit religieux ! Laissez à d’autres ces illusions ; pour vous, pensez-y souvent, et entrez dans les sentiments de saint Anselme, qui aurait préféré se voir englouti tout vivant en enfer plutôt que de commettre un péché. Tel sera donc votre premier souvenir, et le fondement de tous les autres ; exprimez-le du fond du cœur :

Plutôt mourir que de vivre avec le péché dans Pâme !

Et cette grâce, demandez-la souvent à Dieu, le matin, le soir, en tout temps.

3. Pour vous bien pénétrer de cette crainte salutaire, il vous sera utile de méditer une grande et formidable vérité que nous trouvons dans les divines Ecritures; c’est que Dieu, dans sa pensée, a déterminé pour chacun le nombre de péchés qu’il veut pardonner ; autant et pas plus. A Paul il est disposé à en pardonner cent, à François mille, à Pierre un seul, de telle sorte que si Paul en

DE PERFECTION RELIGIEUSE

commettait cent et un, il ne trouverait plus miséricorde, et ainsi des autres : Super tribus sceleribus Damasci, et super quatuor non convertam eumi : « Après les crimes que Damas a commis trois et quatre fois, je ne changerai point l’arrêt que j’ai porté contre elle. » En outre, nous ne savons pas combien de fois Dieu voudra bien nous pardonner ; il peut se faire que le premier péché commis à l’avenir soit aussi le dernier, et dès lors nous voila damnés. Oh ! quel frein puissant pour retenir une âme religieuse au moment où elle se sentirait entraînée au mal ! Afin donc de résister aux suggestions du démon, armonsnous, comme d’un bouclier, de cette salutaire pensée : Si je succombe a telle tentation, Dieu ne me pardonnera peut-être plus, et me voilà damnée. Et qui donc pécherait jamais avec cette vérité devant les yeux ! Il n’en faudrait pas davantage pour entretenir une âme dans une crainte continuelle. Heureuse donc, si vous l’avez toujours présente à l’esprit !

4. Tout ce qu’une religieuse doit fuir se réduit à une seule chose, l’occasion du péché, tant mortel que véniel. Le démon se rit des bons propos d’une religieuse aussi longtemps qu’il ne la voit pas abandonner l’occasion dangereuse. Interrogé un jour par un exorciste pour savoir quel était le sermon qui lui causait le plus de dépit, il répondit, non sans beaucoup de répugnance : « C’est le sermon qui traite de l’occasion du péché, parce que celui-

1 Amos. \ , 3.

MAXIMES GÉNÉRALES

la coupe le mal à sa racine. » Nous sommes fragiles , pourquoi donc ne pas nous conserver comme des vases fragiles, en nous tenant a l’abri des dangers? Voici donc une maxime que vous ne devez pas oublier : lorsque vous allez à confesse, ne réfléchissez pas tant au mal que vous avez fait, qu’a l’occasion qui vous retient captive de telle ou telle mauvaise habitude, encore qu’il ne s’agît que de péchés véniels. Examinez si cette occasion ne consiste pas pour vous h entretenir telle liaison, telle familiarité, soit à l’intérieur du cloître soit au dehors, à écrire certaines lettres, à demeurer dans tel endroit, ou en d’autres choses semblables ; coupez court à tout cela, sans quoi vous nettoieriez l’extérieur du vase et nullement le dedans.

5. Ne me répliquez pas en disant que c’est trop de sévérité. Je voudrais que vous pussiez plonger du regard dans le fond des abîmes ; vous verriez combien, parmi les malheureux qui y sont la proie des flambes éternelles, ont commencé la chaîne de leurs maux par un seul péché véniel. Après tout, il faut bien que la parole de l’Esprit- Saint se vérifie : Qui S'pernit modica, paalatim decidet 1 : « Quiconque méprise les petits péchés, en commettra peu à peu de grands* » Et sainte Térèse avoue, en parlant d’elle-même, que si un jour elle fût allée a la grille, bien que ce ne fût pas avec mauvaise intention, mais par pure récréation et par vanité, elle était damnée, d’après ce qui lui fut révélé, parce que ce premier péché véniel l’eût entraînée dans des fautes graves ; Dieu lui montra même la place qui l’attendait au fond des abîmes. Apprenez a ne pas mépriser les inspirations que Dieu vous envoie, et à tenir compte du péché véniel, en fuyant toutes les occasions d’y tomber. Ne suffit-il pas que le péché déplaise à

1 Ecel . 19, 7.

DE PERFECTION RELIGIEUSE

Dieu? Et à part tout autre motif, le terrible châtiment qui lui est réservé dans l’autre monde ne devrait-il pas nous retenir? Sainte Yitalienne, pour s’être lissé les cheveux avec soin un vendredi, sans égard à la Passion du Sauveur, demeura trois ans en purgatoire : Pénétrezvous bien de cette maxime :

Aucun péché n'est petit devant Dieu.

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