Exhortation
Je ne voudrais pas faire a votre profession de religieuse l’injure de vous exhorter a n’omettre aucun jour d’assister à la messe, sous prétexte que vos occupations multipliées ne vous en laisseraient pas le temps. A cela je répondrais : Laissez-là tant de conversations inutiles de parloir; dispensez-vous de confectionner tant de petites douceurs, qui, distribuées en présents, répandent l’amertume dans l’âme; dispensez-vous de tant d’ouvrages de vanité , destinés a des personnes du monde, ou à des parents , et de la sorte vous trouverez le temps, après avoir entendu la messe, de satisfaire à vos autres devoirs. Qui fut jamais plus occupé qu’un saint Thomas d’Aquin, lequel avait constamment sur le métier des ouvrages si importants pour la gloire de Dieu? et cependant, il n’était pas content si, après avoir célébré, il n’assistait encore à deux autres messes.
Je termine ce paragraphe en vous adressant une prière qui est uniquement dans votre intérêt : Si vous aimez votre âme, entendez autant de messes que vous pourrez, et entendez-les de la manière indiquée, faites même en sorte qu’on célèbre dans votre couvent plusieurs messes, et si votre budjet vous laisse quelques fonds disponibles, employez-les, avec la permission de la supérieure, à faire dire des messes dans votre église, afin que les religieuses aient la commodité d’y assister. Lorsque le .matin vous formez votre intention pour rendre méritoires toutes les actions de la journée, en récitant cette courte prière :
DES ACTIONS PRINCIPALES
O Dieu éternel , etc. (ci-dessus, page 276), ayez aussi l’intention et le vif désir d’assister à toutes les messes qui se célèbrent pendant le cours de la journée dans le monde entier, les offrant toutes a Dieu pour les quatre fins susdites. De grâce, n’oubliez pas de former cette intention, et de faire tous les matins cette offrande qui sera si profitable pour votre âme.
COMMENT UNE RELIGIEUSE DOIT SE COMPORTER PAR RAPPORT A LA COMMUNION, ET DE LA DÉVOTION QUELLE DOIT AVOIR AU TRÈS-SAINT SACREMENT.
Vous avez vu dans la première partie de ce Manuel sacré la méthode à suivre pour se bien confesser et pour bien communier, lisez-la attentivement. Ce que j’ai à faire ici, si vous le permettez, c’est de vous présenter quelques réflexions au sujet de la communion ; souffrez que je m’exprime en toute confiance.
Le jour de la communion n’est-il pas le jour de voire martyre? N’éprouvez-vous pas du dégoût pour ce pain des anges? Oh! la malheureuse ! savez -vous ce que vous mériteriez? Vous mériteriez que Jésus aussi se dégoûtât de vous. Mais non, il est trop bon, il désire trop que vous le receviez avec amour dans ce divin sacrement. C’est pour se donner à vous qu’il fait un voyage aussi long que de descendre du ciel en terre; c’est pour vous qu’il s’expose â mille irrévérences, a mille outrages auxquels il est en butte dans cet adorable sacrement. Ah! pourquoi doric ne correspondez-vous pas a tant d’amour? pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction de le recevoir fréquemment dans votre cœur, tandis qu’il proteste
d’une religieuse.
que c’est 1k qu’il trouve ses délices? Ajoutez que le moyen le plus efficace de sanctification que vous ayez, c’est de vous approcher souvent de la sainte table. Saint François de Sales, pour persuader cette vérité, usait de la comparaison suivante : « Croyez-moi, disait-il : les lièvres deviennent blancs parmi nos montagnes en hiver, parce qu’ils ne voient ni ne mangent que la neige, ainsi, à force d’adorer et manger la beauté, la bonté et la pureté même en ce divin sacrement, vous deviendrez toute belle, toute bonne et toute pure1. » Les saints Apôtres, les saints Martyrs et les premiers chrétiens communiaient tous les jours : de même saint Paulin distribuait tous les jours la communion a ses religieux, et saint Apollon, abbé et père de cinq cents moines, ne voulait pas qu’ils prissent la nourriture corporelle avant d’avoir communié. Que dites-vous k la vue de si beaux exemples? Je le sais, vous êtes armée de mille excuses ; mais me voici prêt k les réfuter toutes.
— « Je ne me sens pas la dévotion requise, je me trouve toujours la même, toujours je retombe dans les mêmes fautes vénielles. »
Eh bien ! c’est pour cela même que vous devez communier fréquemment, c’est-a-dire, afin que Dieu vous délivre des péchés véniels, et vous préserve des mortels. Quoique le profit ne soit pas bien sensible tout d’abord, n’importe, communiez ; vous en retirerez au moins cela de bon, que vous ne tomberez pas plus bas.
— « Il me semble qu’en communiant plus rarement, je le fais avec plus d’application et de dévotion. »
Celui qui ne mange qu’a de longs intervalles, mange a la vérité avec plus d’appétit, mais il maigrit cependant de
1 Introd. à la Vie dévote , part. IIe, ch. 21.
P. M. VIII
DES ACTIONS PRINCIPALES
jour en jour ; ainsi en est-il de celui qui communie rarement: cette nourriture céleste venant à lui manquer, il perd aussi la vigueur de l’âme, et se trouve de plus en plus disposé à faire des chutes.
— « Je n’ai pas le temps de me préparer, d
Je vous trouverai, moi, le temps. D’abord, imitez saint Louis de Gonzague, qui réglait ses intentions de telle sorte, qu’une communion servait de préparation à l’autre, et que toutes les bonnes œuvres qu'il faisait pendant les deux ou trois jours d’intervalle, étaient rapportées à cette sainte action; de même, tout ce que vous avez à faire pour l’accomplissement des offices ou des emplois dont vous êtes chargée, faites-le purement pour Dieu et offrezlui toutes vos actions en guise de préparation : voilà déjà une excellente manière de vous disposer. En outre, le soir précédent, retirez-vous de meilleure heure à votre cellule, évitez les conversations futiles , faites quelque bonne lecture; le matin, soyez plus diligente, faites quelque acte de mortification, et conservez la même pureté de conscience que si vous deviez communier à toute heure. C’est ainsi que faisait sainte Marie Madeleine de Pazzi. Un jour, entendant le signal de la cloche tandis quelle était occupée à faire le pain, elle courut aussitôt avec la pâte en main pour recevoir Jésus-Christ, et elle fut ravie en extase.
— « Je n’en suis pas digne; je me trouve toujours noyée dans les distractions. »
Doucement; il faut bien examiner votre conscience pour voir si, moralement parlant, vous êtes en état de grâce, exempte de la souillure du péché mortel ; s’il en est ainsi, c’en est assez pour communier licitement, et moyennant votre préparation accoutumée, bien qu’elle ne soit pas des plus exquises, vous en retirerez toujours quelque
d’une BELIG1EUSE.
fruit et vous obtiendrez une augmentation de grâce. Du reste, la sainte Vierge elle-même, à la rigueur, n’était pas digne, non pas qu’elle eût le moindre péché, mais à cause de la distance immense qui sépare le mérite du Créateur de celui de la créature. On traitait un jour, en présence d’un saint de la famille de saint Dominique, la question de savoir s’il convient de s’abstenir de la communion, par la raison qu’on s’en trouve indigne. « Mais précisément parce que j’en suis indigne, repartit le saint, si je le pouvais, j’irais de ce pas trouver le pape pour obtenir la permission de communier trois fois le jour; car, en communiant si souvent, j’espérerais de m’en rendre enfin digne. »
— « J’aurai 'a rendre compte a Dieu de tant de communions que je fais. »
Vous rendrez compte aussi de celles que vous ne faites pas et que vous pourriez faire, mais que vous omettez par nonchalance, parfois même en dépit de la règle qui vous en fait un devoir, et cela au grand scandale de toute la communauté, qui est témoin de votre répughance et n’en est pas peu étonnée.
— « Mais, mon père, je me sens chargée de tant d’imperfections, de défauts et de péchés véniels ; et j’ai beau m’en confesser, après la confession j’y retombe de nouveau; comment donc voulez-vous que je communie avec la conscience si lourde ? »
Le saint concile de Trente requiert, pour communier licitement, que la conscience ne nous reproche aucun péché mortel : ainsi les imperfections, les défauts, les péchés véniels ne vous empêchent point d’approcher de la sainte Table. Il est bon de vous confesser auparavant de toutes ces fautes vénielles; mais si par malheur après la confession vous retombez dans quelque faute, il n’est pas nécessaire d’aller de nouveau fatiguer le confesseur ; faites
DES ACTIONS PRINCIPALES
un acte de contrition et communiez. Un jour que sainte Françoise Romaine était sur le point de communier, un démon lui suggéra des pensées de défiance : « Comment, misérable créature que tu es, chargée de tant de péchés véniels, sujette a tant d’imperfections, comment oseraistu jamais recevoir l’Agneau sans tache? » — La sainte lui cracha au visage. Aussitôt la sainte Vierge lui apparut et lui dit : « Vous avez bien fait, ma fille ; car les péchés véniels et les imperfections ne doivent pas vous éloigner de la fréquente communion, mais plutôt vous y exciter, puisque c’est dans la communion que vous trouverez le remède à toutes vos misères. »
— cc Pour tout dire, mon père, mon confesseur ne le veut pas, il n’est pas porté pour ces communions si fréquentes.
Si le confesseur ne le veut pas , obéissez et adressezvous à Dieu en lui disant : Seigneur, je communierais plus souvent, mais l’obéissance s’y oppose; et suppléez-y en faisant plusieurs et plusieurs fois la communion spirituelle, comme je vous l’ai enseigné dans la première partie. — Mais savez-vous pourquoi le confesseur ne le veut pas? C’est parce qu’il n’aperçoit pas en vous une faim bien grande de cette nourriture céleste. Que fait un enfant qui est pressé par la faim? Il s’adresse à sa mère et lui dit : Maman, du pain; maman, du pain. Si la mère ennuyée, ou ne faisant pas attention à lui, le chasse, il redouble ses cris et ses pleurs jusqu’à ce que la mère pour l’apaiser lui ait accordé ce qu’il désire. Si vous aussi, après un premier refus du confesseur, vous redoubliez vos instances avec une sainte humilité, peut-être que le confesseur, en ▼ous voyant si affamée, accorderait ce pain des Anges à vos désirs; mais je crains bien que votre froideur ne soit telle que le refus du confesseur ne vous déplaît guère.
d’une religieuse.
Que si votre confesseur était réellement du nombre de ceux qui exigent de leurs pénitents une vie angélique, exempte des moindres défauts, pour leur accorder la communion, je le prierais de réfléchir à cçtte parole de Notre- Seigneur Jésus-Christ, dans laquelle il est dit que le père de famille fît entrer dans la salle du festin « les pauvres et les infirmes, les aveugles et les estropiés : nPauperes, ac debiles f et cœcos, et claudos1 ; comme si le Sauveur avait dit : bien que vous soyez pauvres dans la dévotion, faibles dans la vertu, aveugles dans les choses de Dieu, et mar chant clopin dopant dans le chemin de la perfection , approchez-vous avec confiance de ma table, et vous y puiserez de quoi vous réconforter dans vos faiblesses. Or, si Jésus lui-même nous exhorte à communier souvent, que voulons-nous de plus? Je voudrais que votre confesseur me dît quels sont les couvents les plus réguliers et les plus fervents; il ne niera pas que ce soit précisément ceux ou les sacrements sont le plus fréquentés. Mais pourquoi parler des couvents seulement? Dans toute l’Eglise on a observé que plus les fidèles ont de froideur et d'éloignement- pour les sacrements, plus aussi il y a débordement de crimes et de désordres ; depuis que Dieu a suscité dans le monde les saint Ignace de Loyola, les saint Philippe de Néri et d’autres saints qui ont propagé l’usage fréquent des sacrements, les mœurs se sont améliorées. — Vous me direz qu’il ne manque pas de méchants de notre temps. — C’est très-vrai ; mais si l’on y prend garde, quels sont-ils? ce sont justement ceux qui vivent éloignés des sacrements; et si dans votre couvent on remarque une grande tiédeur chez quelques-unes, la cause en est pareillement quelles ne veulent pas s’appli-
1 Luc 14, 21.
DES ACTIONS PRINCIPALES
quer, à l’aide de la fréquente communion, à mener une vie plus spirituelle et plus fervente. Je sais parfaitement qu’il y a incompatibilité entre les communions et les amitiés particulières ; voilà pourquoi elles ne se soucient pas de communier souvent : elles veulent vivre plus à leur aise.
Concluons. Pour autant que vous aimiez votre âme? n’omettez aucune des communions qui sont d’usage dans votre couvent, car j’entends m’exprimer toujours sous la réserve qu’on ne déroge point aux usages de la communauté; du reste, si l’on jouit parmi vous de la sainte liberté de communier souvent, communiez hardiment. Faites d’abord une bonne confession, accompagnée de toutes les conditions que j’ai indiquées dans la première partie, faites pareillement votre préparation de la manière qui y est prescrite, et puis approchez-vous de la sainte Table. Laissez d’ailleurs à chacun son opinion; je suis certain qu’à l’article de la mort vous ne vous repentirez pas d’avoir suivi le parti que je vous suggère.
Il est deux fruits principaux que je voudrais vous voir retirer de vos communions. Le premier, c’est le bon exemple que vous avez à donner le reste du jour à vos consœurs, de telle sorte que toutes s’aperçoivent que vous avez communié le matin. L’autre, ce serait de visiter fréquemment, dans le cours de la journée, Jésus au trèssaint Sacrement de l’autel. Que fait un ami? Il visite souvent celui qu’il aime, il se plaît à lui souhaiter le bon jour au matin, et une bonne nuit le soir, et il aime encore à le revoir pendant le jour. Voilà ce que vous devez faire : visitez assidûment votre divin Epoux dans le sacrement de son amour, et que l’exemple de l’illustre comtesse de Feria serve à stimuler votre piété ; cette vertueuse veuve avant pris l’habit de sainte Claire, faisait ses délices de demeurer au pied des autels pour s’entretenir avec Jésus
DUNE RELIGIEUSE
dans son tabernacle, au point qu elle fut appelée l’épouse du Saint-Sacrement. Une grande dame de ses parentes lui demanda un jour ce qu’elle faisait et à quoi elle pensait durant les longues heures qu’elle passait devant le Saint-Sacrement : a Ah ! répondit-elle, j’v resterais toute l’éternité. Ne trouve-t-on pas la l’essence divine qui doit être l’aliment des bienheureux? Mon Dieu! vous me demandez ce qu’on fait devant lui? Mais que n’y fait-on pas? On aime, on loue, on remercie, on offre, on demande. . . Que fait un pauvre devant un riche? que fait un malade devant son médecin? que fait un homme altéré devant une source pure et limpide?... » Ainsi raisonnait cette pieuse servante de Dieu ; et vous, vous ne savez que faire? Réveillez-vous donc de votre torpeur, et faites que l’oratoire soit le lieu de vos délices; visitez souvent Celui qui est tout votre bien, et à chaque visite offrez plusieurs et plusieurs fois le sang de Jésus-Christ à son Père éternel, et vous verrez par suite de ces visites, votre amour s’accroître merveilleusement. Mais il ne suffit pas de commencer ces pieuses pratiques, il faut persévérer jusqu’à la fin, car rien de plus vrai que le proverbe : qui persévère, triomphe.