VERTUS QU’ELLE V PEUT PRATIQUER I OBÉISSANCE, PURETÉ
D’iNTENTION, PAUVRETÉ, MODESTIE, SILENCE, MORTIFICA- TION, HUMILITÉ ET ATTENTION A LA LECTURE.
La religieuse qui ne sera pas assez maîtresse d’ellemême au réfectoire, pour s’y conduire avec modestie, sobriété et droiture d’intention, y perdra tout ce quelle avait acquis au pied de l'autel, au chœur et dans ses autres exercices de piété. Oh I c’est bien ici que le démon fait son profit, quand il se rencontre une religieuse tiède qui ne songe qu’à satisfaire ses goûts ; tandis qu’une religieuse fervente gagne plus au réfectoire que dans d’autres lieux plus saints : elle en sort couronnée de vertus et les mains pleines d’actes méritoires.
Afin donc que vous appreniez à faire une bonne moisson de mérites au réfectoire, je vais vous tracer une esquisse des vertus auxquelles vous pouvez vous y exercer. Ce sera :
1° La sainte obéissance, en accourant au premier signal, afin d’être présente à la bénédiction de la table. Dieu vous garde de suivre l’exemple de certaines religieuses qui, le signal du repas à peine donné, se précipitent vers le réfectoire, non pour accomplir la sainte volonté de Dieu, mais par un excès d’avidité à satisfaire leur appétit gourmand ; de là vient encore qu’on les voit passer par la cuisine, et reprocher aux ofïicières leur prétendue négligence dans l’apprêt des aliments. Ce n’est pas ainsi qu’en usait sœur Térèse Marguerite de Farnèse, princesse de
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Parme, qui se montra toujours diligente a assister à la bénédiction de la table, mais ne s ’enquit jamais de ce qui devait être servi.
2° 1! intention pure et droite. Vous aurez a l’exercer dès votre entrée au réfectoire, en élevant votre esprit vers Dieu et en disant : Seigneur , donnez-moi la grâce d'être sobre et de ne pas dépasser les limites de mes besoins ; je viens en ce lieu pour vous , et j'entends faire cette action uniquement pour votre gloire et pour accomplir votre sainte volonté. Si vous renouvelez ces sentiments chaque fois que vous buvez, et si pas à chaque bouchée, au moins à chaque portion qui vous est présentée, alors, certes, vous remplirez parfaitement le conseil de l’Apôtre : Sive ergo manducatis, sive bibitis , . . . omnia in glo riarn Dei facite1 : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez,... faites tout pour la gloire de Dieu. »
3° La sainte pauvreté, en recevant a titre d’aumônes les nourritures qu’on vous présente, et en vous regardant comme une mendiante qui n’a pas même un morceau de pain à elle, car en réalité vous êtes telle; vous devez même vous réjouir d’être telle, vous estimant indigne d’être nourrie parmi tant de fidèles servantes du Seigneur. Si quelque chose vient à manquer, n’allez pas aussitôt vous plaindre de cette privation, mais par amour pour la sainte pauvreté, souffrez-la de bon cœur; montrez-en même de la joie, comme le firent les vertueuses filles de sainte Térèse, au monastère de Save : plusieurs fois elles se rendirent au réfectoire quoiqu’elles sussent fort bien quelles n’y trouveraient rien à manger, et nonobstant cela, après avoir dit le Bénédicité, elles récitaient les Grâces et s’en allaient si contentes que l’allégresse qui remplissait leurs cœurs éclatait sur leurs visages.
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d’une religieuse.
4° La modestie des yeux. Ne promenez pas les regards ça et la, et surtout n’examinez pas ce que fait la compagne qui est à vos côtés. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi était si retenue au réfectoire, si mortifiée dans ses regards, que loin d’observer la conduite des autres, elle allait jusqu a s’oublier elle-même et se souvenait à peine de la fin pour laquelle elle s’était mise a table.
5° Le silence; c’est l’ornement d’un réfectoire religieux. Quoi de plus inconvenant que ces chuchotements de la part de quelques-unes, qui, non contentes de troubler le silence avec leurs voisines, en jasant, en plaisantant, en souriant, distraient même leurs vis-à-vis, soit par le bruit des pieds, soit par la pétulance de leurs gestes, soit par d’autres signaux! Vraiment on les prendrait pour des femmes douées du don des langues, et le réfectoire pour une salle de spectacle. A Dieu ne plaise que vous vous permettiez jamais un abus si détestable! Bien mieux, lorsque pour quelque motif raisonnable on vous accorde colloque, je vous exhorte à vous comporter plutôt en disciple qui écoute, qu’en maîtresse ou en nouvelliste. Oh ! que de fautes vous éviteriez par là!
6° La mortification du goût . Nous touchons à l’obstacle qui retarde bon nombre de religieuses dans la voie de Dieu ; elles triomphent de tout le reste, mais ici elles se laissent vaincre, et cette ferveur quelles avaient conçue dans l’oraison au pied de l’autel se perd tout à fait au réfectoire. Quand saint Philippe de Néri voyait quelqu’un de ses pénitents peu mortifié à table, il lui disait aussitôt : « Mon fils, vous ne serez jamais un homme spirituel. » Il avait raison, car selon les maîtres de la vie intérieure, la mortification du goût est le premier degré pour gravir la montagne de la perfection; or, si l’on n’a pas le courage de se vaincre pour faire ce premier pas, comment p. m. vin. 30*
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arriver jamais au sommet ? Lisez les vies des saints, et vous n’en trouverez pas un seul qui ne se soit signalé d’une manière extraordinaire dans la pratique de cette vertu; ils se montraient même saintement ingénieux à mortifier le sens du goût. Les uns mêlaient des cendres 'a leurs aliments, les autres de l’absinthe, d’autres encore y versaient tant d’eau qu’ils les rendaient insipides. Tout cela ne les satisfaisait pas encore : au sortir de table ils reconnaissaient, a la lumière dont Dieu les favorisait, quiîs ne s’étaient pas assez mortifiés, de façon qu’ils avaient toujours a s’accuser et à se confondre. Sœur Térèse Marguerite déjà citée, auparavant duchesse de Parme, semblait ne pouvoir approcher de ses lèvres aucun aliment qu’elle n’en eût d’abord altéré la saveur par les sucs les plus amers ; sœur Marie Virginie de sainte Térèse, au monastère de Fano, portait si loin la pratique de mêler des cendres, de l’absinthe et d’autres choses dégoûtantes à ses nourritures, que la supérieure se vit obligée d’en venir au commandement pour mettre des bornes à son excessive mortification.
Je n’entends point vous porter à imiter des exemples si saints ; il me suffirait d’obtenir de vous que vous ne fussiez pas aussi délicate en ce qui regarde la nourriture, et que vous prissiez le parti une fois pour toutes de mettre fin à tant de lamentations qui vous rendent ennuyeuse à vos consœurs et à charge à la supérieure. Bientôt il n’y aura plus de cuisinière qui veuille vous servir ; tout le long du jour vous vous plaignez des mets mal apprêtés, des viandes qui ne sont pas cuites à point. Mais malheur à vous qui ne songez à autre chose qu’à rassasier vos sens ! Un jour viendra que tant de délicatesses recherchées avec une avidité extrême se changeront en aliment pour activer les flammes du purgatoire. — Mais qu’avons-nous donc
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à faire? — Vous devez aller au réfectoire pour prendre votre nécessaire, parce que telle est la sainte volonté de Dieu, mais vous devez la prendre avec sobriété, et avoir soin de vous mortifier toujours en quelque petite chose. Si le couvent donne une nourriture suffisante et que vous ayez une santé passable, vous ne devez pas vous procurer des mets particuliers, qui sont d’ordinaire nuisibles et à l’âme et au corps, attendu que Dieu ne les bénit pas.
Je ne vous dirai pas qu'il faut observer a table les règles de la politesse chrétienne et religieuse, et éviter toute action inconvenante, capable d’inspirer du dégoût à celles qui sont près de vous ; je vous suppose suffisamment instruite 'a ce sujet.
7° L humilité. Afin de rendre cette fonction, d’ailleurs tout animale, moins sujette aux imperfections , tous les saints fondateurs d’Ordres ont eu soin de prescrire diverses pénitences à pratiquer soit avant de se mettre a table, soit pendant le repas. Et à dire vrai, il me semble que tout le paradis se réjouit quand il voit au milieu d’un réfectoire des épouses de Jésus-Christ s’exciter à l’envi à imiter leur divin époux dans les voies de l’humilité. Ainsi les unes sont 'a genoux les bras en croix pendant la bénédiction de la table, d’autres s’accusent publiquement de leurs fautes pour en recevoir une pénitence ou une réprimande de la supérieure; plusieurs se jettent à genoux devant leurs consœurs pour leur baiser les pieds; celle-ci est assise au milieu du réfectoire ou le pavement lui tient lieu de table ; celles-là portent la croix sur l’épaule, la corde au cou, la couronne d’épines sur la tête; telle se frappe la poitrine à coups de pierres ; telle autre se fait maltraiter comme une bête de somme : oh! quel beau spectacle pour le ciel tout entier ! La vénérable mère sœur Marie-Victoire Strata, fondatrice des Sœurs-Bleues, s’éten-
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dait sur le seuil du réfectoire pour se faire fouler aux pieds par les religieuses, obligées pour obéir a ses ordres de passer sur celle quelles révéraient comme leur chef. Et sœur Térèse-Marguerite, ex-duchesse de Parme, que nous avons plusieurs fois citée, paraissait souvent au réfectoire couronnée d’épines, un crucifix a la main droite et une lourde pierre a la main gauche, se frappant la poitrine et se recommandant avec larmes aux prières de ses chères sœurs.
Je regretterais que dans votre couvent on eût laissé de côté ces actes d’humilité, et si jamais, au détriment et a la honte de votre état, ils ne s’y pratiquaient plus maintenant, je vous engage pour l’amour de votre âme à les reprendre au moins dans le temps des exercices spirituels, ou aux veilles des plus grandes solennités et des neuvaines. Vous me direz qu’il ne manque pas de religieuses qui se moquent de ces démonstrations extérieures, et qui tournent en ridicule celles qui les pratiquent. Mais je voudrais bien savoir quelles sont ces religieuses qui s’y montrent opposées? Je vous le dirai sans crainte : ce sont les plus irrégulières ; comme on a coutume de le dire, les plus mauvaises roues d’un chariot sont celles qui crient le plus; et vous, pour un misérable respect humain, vous laisseriez de vous appliquer au plus grand bien? J’en serais vraiment fâché; non, ne leur donnez point droit; fussent-elles des plus avancées en âge, elles font voir quelles ne sont que novices dans le chemin de la perfection. Je sais que vous entendrez dire par ces vierges folles que, n’ayant jamais exercé elles-mêmes ces actes d’humilité, elles ne veulent pas les voir pratiqués par d’autres ; laissez-les froncer le sourcil et vous regarder de travers, tandis que, ministres de l’enfer et ne voulant pas imiter Jésus-Christ dans ses humiliations, elles s’opposent même à ce que d’autres l’imitent.
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La bienheureuse Hyacinthe Marescotti, religieuse du couvent de Saint-Bernardin de Viterbe, baisant un jour les pieds de toutes les religieuses au réfectoire, une sœur converse lui donna un coup de pied au visage, en la traitant d’hypocrite, d’orgueilleuse ; mais la fervente religieuse, pour s’exercer davantage à la patience, retourna jusqu’à trois fois pour baiser les pieds de cette même converse. Ainsi, selon l’attrait que vous en éprouverez, appliquez-vous, moyennant la bénédiction de vos directeurs, à ces saints exercices, et soyez certaine que le châtiment ne tardera point de tomber sur la tête de ces fausses religieuses, qui, non contentes de négliger leur propre avancement, voudraient encore empêcher celui des autres.
8° V attention à la lecture. Oh ! quel délicieux aliment les lectures du réfectoire ne fournissent-elles pas aux religieuses ferventes, qui savent se servir de ce qu’elles entendent pour tenir leur âme doucement élevée vers Dieu! Je sais qu’il en est qui ne peuvent retenir des larmes de componction qui s’échappent de leurs yeux, en écoutant ces pieuses lectures, tant leur attention est détournée par là de la nourriture matérielle. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi de vous? Le moyen d'avoir votre âme constamment occupée de saintes pensées, c’est d’être attentive à la lecture des saints livres. Les mauvaises herbes croissent d’elles-mêmes, tandis que les bonnes ont besoin d’être semées; ainsi les mauvaises pensées germent toutes seules dans notre esprit, tandis que les bonnes proviennent des bons livres. Aussi saint Dominique serrait-il sur son cœur les livres spirituels, en disant : « Voici ceux qui me donnent le lait; c’est d’eux que me vient la force de l’âme; » et lorsqu’il accordait au corps sa réfection indispensable, il voulait que son esprit fût nourri en même temps par quel-
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que bonne lecture. Profitez donc de la lecture de table en tenant l’oreille tendue et l’esprit attentif a ce qu’on lit; imitez sœur Marie-Theodora Fontana qui y prêtait une telle attention, qu’elle pouvait en rendre un compte exact et intéressant aux malades et aux autres membres de la communauté qui en avaient été privés.
Jugez d’après cela quel beau champ vous est offert au réfectoire, si vous voulez faire une récolte abondante de mérites. Si par le passé vous vous fussiez exercée a toutes les vertus que nous venons d’indiquer, que de trésors vous auriez amassés jusqu’à ce jour ! réveillez-vous donc ; ne vous laissez plus désormais absorber tout entière par la fonction matérielle ; faites plutôt en sorte que l’âme soit maîtresse et non esclave dé ses appétits, et qu'elle sache les modérer avec le frein de la vertu : de cette façon vous sortirez du réfectoire restaurée aussi bien d’esprit que de corps1.
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