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EXTRAORDINAIRES

Si l’arc est toujours tendu, il finit par se rompre; de là vient que dans tous les Ordres religieux on accorde un peu de récréation après le repas commun. «Réjouissezvous dans le Seigneur, » dit le psalmiste : Lœtamini in Domino , et exultate, justi ; il veut que vous vous récréiez, que vous vous dilatiez, mais dans le Seigneur, ne perdant pas de vue votre Dieu, qui est partout, et partout vous

1 Le B. Léonard ne recommande rien dans ce paragraphe qu’il n’ait pratiqué lui-même à un degré héroïque, comme on peut le voir dans sa Vie, et dans ses Résolutions, notamment §§ xxii-xxxii.

DUNE RELIGIEUSE

observe. Afin donc que votre récréation soit toujours ce qu’elle doit être, elle doit avoir pour le moins trois conditions, savoir : la sobriété, la justice et la piété : sobriété par rapport a vous, justice par rapport au prochain, et piété par rapport à Dieu.

La première condition, c’est la sobriété. Le temps de la récréation doit être limité, pas trop long. — Oh ! il n’y a pas de péché! — N’importe, ce trop serait un défaut. Demandez un peu au médecin s’il est bon de se gorger d’aliments pourvu qu’ils soient sains? Il vous dira que non, attendu que les nourritures les plus bienfaisantes, prises avec excès et sans mesure, vous seraient nuisibles et vous rendraient malade. Il en est de même de vos récréations : si licites et si honnêtes quelles soient, vous ne devez y consacrer que le temps qui vous est accordé par l’obéissance; l’heure sonnée, vous devez rentrer dans le silence et vous retirer soit à votre cellule, soit au lieu où votre devoir vous appelle.

Et remarquez ici comme l'entendent mal ces religieuses qui, l-’heure de la récréation terminée, se réunissent à quelques-unes des plus intimes, et se renferment soit dans une chambre, soit dans un coin retiré du monastère, pour continuer leurs causeries; ce n’est pas assez : séparées qu’elles sont de leurs compagnes, elles circulent de tous côtés et vont même au parloir ou à la porte pour trouver avec qui perdre le temps. Ce n’est pas là un délassement religieux, mais un abus diabolique. Et cependant vous cherchez à vous persuader que c’est là le moindre mal que vous puissiez faire, tandis qu’en réalité c’est de tous vos manquements le plus grave, c’est le poison de l’esprit intérieur. Que vous êtes donc à plaindre! Demandez à Dieu qu’il vous éclaire et vous fasse connaître combien vous êtes malheureuse de gaspiller de la sorte votre

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temps, ce trésor qui n’a pas de prix, trésor qu’il ne vous a accordé que pour pleurer vos péchés et assurer '.votre éternité; d’autant plus qu’une fois perdu il n’y a plus moyen de le récupérer jamais.

Apprenez à en concevoir une juste estime par l’exemple de ceux qui sont réduits à le regretter en vain. Une religieuse qui vous avait ressemblé se trouvait à l’article de la mort, et au milieu des soupirs et des sanglots elle ne faisait entendre que ces paroles : « Ah ! si Dieu daignait m’accorder un peu de temps, je voudrais être sainte, je voudrais devenir le modèle du couvent. » Elle pleurait, mais pleurait vainement. — Apprenez-le aussi des saints, qui envient, si j’ose m’exprimer ainsi, le temps que vous avez. Oh ! s’ils en avaient autant, comme ils l’emploieraient pour la gloire de Dieu ! — Apprenez-le même des démons et des réprouvés, qui ne désirent qu’une chose, le temps, et font entendre ces hurlements éternels : Oh! si daretur hora ! si daretur hora! « Oh ! si une heure seulement nous était accordée! » Et vous prodiguez non-seulement les heures, mais les jours, les mois, les années en pure perte. Oh! quelle inconcevable démence!

La seconde condition, c’est la justice. Celles-là manquent à la justice qui se servent de la langue , en temps de récréation, comme d’un glaive pour blesser leurs consœurs, soit en parlant mal des supérieurs, soit en se moquant de leurs compagnes, soit en tournant en ridicule jusqu’aux confesseurs, prélats et prédicateurs; en un mot qui se servent de leur langue médisante pour discréditer le prochain et charger leur conscience. Oh! quelle infernale récréation ! Sœur Julienne de Gonzague, ex-archiduchesse d’Autriche, entre autres ordres qu’elle intimait le plus rigoureusement à ses religieuses, leur recommandait de ne jamais parler des défauts du prochain, et sainte

DUNE religieuse.

Marie Madeleine de Pazzi châtiait sévèrement les novices qui manquaient en ce point. Dieu vous garde de tenir des discours propres à diminuer dans l’esprit de ceux qui vous écoutent les sentiments de piété, le respect pour les supérieurs et la soumission à l’égard des confesseurs ! Sainte Catherine de Bologne assure qu’elle n’a jamais osé ouvrir la bouche sur la manière d’agir de ses supérieurs et de ses confesseurs, et bien qu’il lui parût que quelques-uns ne faisaient pas leur devoir, elle laissait le tout au jugement de Dieu, ajoutant lorsqu’elle parlait à ses consœurs : « Dieu seul est sans défaut. »

Celles-là sont bien plus coupables qui, unies entre elles par une mutuelle sympathie, forment bande à part. Elles ne voient plus les autres et les supportent à peine. Quelqu’une de leurs consœurs veut-elle entrer en relation avec elles, aussitôt elles s’excusent en prétextant des occupations, et, au scandale de toute la communauté, on les voit toujours deux ou trois ensemble. Souvenez-vous que vous êtes sœurs, et pour ainsi dire, sœurs de lait, puisque vour recevez la nourriture de la même mère, qui est votre saint Institut; que par conséquent vous devez vous joindre en récréation à toutes celles qui se présentent, indistinctement, qu’elles vous soient inférieures par le rang, ou par la naissance, peu importe ; en religion vous êtes toutes les membres d’un même corps, et conséquemment vous devez être unies par les liens d’une étroite charité, vous soulageant mutuellement par des conversations familières, particulièrement en récréation. Profitez de l’exemple de sainte Térèse qui, pendant les récréations communes, non contente d’aller indifféremment avec tout le monde, recherchait bien souvent celles avec qui elle sympathisait le moins; elle avoue ingénument que pour cela elle avait parfois à surmonter une extrême répugnance;

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mais aussi quelles belles victoires n’a-t-elle pas remportées! que de mérites n’a-t-elle pas acquis! Sachez vous vaincre, et faites-en de même.

La troisième condition, c’est la Piété. Une dame se divertit en dame, et une religieuse doit se divertir en religieuse, c’est-à-dire quelle doit toujours se souvenir des obligations de son état, et en tout temps aspirer à la perfection. Que diriez-vous d’un solitaire qui voudrait aller à la comédie ou au bal? n’est-il pas nécessaire après tout que le pauvre homme, lui aussi, se divertisse? — Oui, mais qu’il se divertisse en religieux. — J'en dis autant de vousmême : divertissez-vous , mais en religieuse. Ayez toujours soin que , dans vos récréations, Dieu ne soit pas offensé, que toutes au contraire soient innocentes, exemptes de fautes même vénielles. Or, avouez-le, peut-il en être ainsi des récréations de certaines religieuses qui ne s’entretiennent que des nouvelles du monde , qui pénètrent même en esprit dans les cabinets des souverains pour s’enquérir des traités de paix ou de guerre, et embrassent avec ardeur tantôt un parti, tantôt l’autre? Vous semble-t-il que ce soit se divertir en religieuse que de discourir sans cesse sur les modes, sur le faste du monde, sur les toilettes de telle dame , la mise de tel cavalier, sur les bals et les spectacles qui se donnent en ville, et sur toutes les alliances qui se contractent dans le pays? Saint Jean de la Croix vous dit qu'on ne peut pas même sans faute occuper son esprit de ces bagatelles mondaines, bien loin de pouvoir profaner une récréation religieuse par de pareils entretiens.

Je ne prétends pas que vous passiez le temps de la récréation à pleurer les morts, et que par votre mélancolie vous vous rendiez ennuyeuse à vos consœurs; non, je veux au contraire vous voir gaie et joyeuse en récréation :

d’une religieuse.

riez, amusez-vous, tenez des conversations agréables ; mais dans les limites d’une sainte et virginale modestie, sans jamais perdre votre recueillement intérieur. Observez une religieuse qui soit en même temps spirituelle et prudente : elle montre en récréation un visage gai, elle est affable avec tout le monde, mais néanmoins elle ne perd pas de vue la présence de Dieu ; elle parle avec les créatures, mais elle s’entretient avec Dieu. Je ne vous dis pas quelle est aussi recueillie qu’à l’oratoire ou en chœur, non ; mais d’une manière toute naturelle et sans affectation, elle demeure unie à son divin Epoux, et produit intérieurement des actes de foi , d’espérance et d’amour de Dieu. Pendant le temps que dure la récréation, elle élèvera jusqu’à cent et deux cents fois son cœur vers Dieu ; mais elle fait tout cela avec tant d’aisance, quelle inspire, non pas la mélancolie , mais plutôt la joie et la ferveur. Chacune de ses consœurs en la voyant est forcée de s’écrier : Quel ange! comme elle est intérieure ! comme elle se comporte bien ! comme elle sait donner à chaque chose l’importance qu’elle mérite 1 — Bien plus, à l'imitation de saint Louis de Gonzague, elle tâche d’introduire adroitement dans la conversation quelques réflexions propres à porter à Dieu ou à la vertu. Il ne faut qu’une religieuse semblable pour conserver à la récréation son caractère de gaîté et de piété.

Que vous devriez rougir d’avoir fait jusqu’ici tout l’opposé, de vous être laissée aller à de continuelles légèretés, et qui pis est de vous être permis certaines confidences qui seraient inconvenantes même de la part des personnes séculières les moins retenues. Saint Philippe de Néri ne voulait pas que ses jeunes pénitents se prissent jamais par les mains ; qu’on rît, qu’on jouât, fort bien, mais sans se toucher même du bout du doigt. Et vous, combien de fois n’avez-vous pas transgressé les

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règles de la modestie! Et après que vous avez brisé avec votre conscience, qu’arrive-t-il? Vous vous retirez dans votre cellule, mais en emportant la blessure dans le cœur, et pendant plusieurs jours vous ne pouvez vous tranquilliser; vous luttez contre un remords secret qui ne vous laisse pas de repos. Et en effet, quarante ou cinquante imperfections commises par irréflexion ne font pas autant de mal qu’une seule faute de propos délibéré en temps de récréation.

Je devrais vous dire quelque chose des récréations extraordinaires que l’on a coutume de s’accorder en temps de carnaval, temps malheureux où le démon moissonne à foison, non-seulement dans le monde, mais même dans les cloîtres. Je serai court.

Rappelez-vous, en premier lieu, que la religieuse doit se divertir en religieuse, et que si les supérieures permettent en celte circonstance quelque adoucissement au poids de l’observance annuelle, elles n’entendent cependant pas qu’emportée par l’amour de la liberté vous lâchiez la bride a vos passions, que vous passiez non-seulement les jours, mais les nuits entières en concerts, en danses, en veilles, en spectacles ; que vous vous permettiez de manier le jeu de caries, de lire des romans, de déposer Phabit religieux, pour vous travestir en femmes du monde, et, ce qui serait bien plus condamnable, pour prendre le costume d’un autre sexe, vous faisant voir même, dans cet accoutrement bizarre, au parloir ou sur la porte, au grand scandale des séculiers, qui, sous un pareil travestissement, ne sauraient plus reconnaître en vous une vierge sage et vertueuse, mais bien une vierge folle et quasi dégoûtée de la livrée du Christ. Telle n’est pas l’intention de vos supérieures et beaucoup moins encore de votre divin Epoux.

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Apprenez une bonne fois, a l’école des saints et des serviteurs de Dieu, à sanctifier le carnaval. Vous avez une mortelle envie de vous travestir, tandis que la vertueuse Hélène Cornara, invitée un jour à se placer à la fenêtre pour voir passer des masques, courut sur-lechamp se renfermer dans sa cellule, et là, aux pieds du Crucifix, se mit à pleurer sur l’aveuglement de ces sortes de personnes, en priant Dieu de les éclairer.

Vous n’êtes pas contentes si en temps de carnaval vous n’avez pas une table mieux servie; parfois vous faites même venir des friandises du dehors et vous circulez de cellule en cellule p#br inviter l’une et l’autre à transgresser les lois de la tempérance. Au contraire, le bienheureux Henri Suson, pour faire contre-poids aux offenses de Dieu et aux débauches qui se commettent à cette occasion, s’imposait à lui-même les jeûnes les plus rigoureux.

Vous voulez satisfaire tous vos sens, en vous livrant au jeu, 'a la musique, au chant, et en passant les jours entiers en divertissements frivoles ; et saint Charles Borromée, pour réparer les plaies qui sont faites au cœur de Jésus pendant le carnaval, affligeait ses membres par des disciplines et des pénitences extraordinaires.

Vous voudriez, durant ces jours-là, jouir de tous les passe-temps, et vous livrer au parloir à des bouffonneries et un babil sans fin ; et saint François de Sales se condamnait alors à une plus sévère retraite et se privait de toute récréation.

Vous ne faites qu’exciter tantôt l’une, tantôt l’autre à se joindre à vous, pour délaisser le chœur et s’affranchir de l’observance commune; et saint Philippe de Néri s’efforçait alors plus qu’en tout autre temps d’attirer du monde dans les sanctuaires, pour y vaquer à des exercices de piété.

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Vous vous plaisez pendant ces jours a accorder au corps un repos plus prolongé et un lit plus délicat, avec quel préjudice pour votre âme Dieu le sait ; et sainte Marie Madeleine de Pazzi, en temps de carnaval, veillait les nuits entières, et multipliait ses visites au Saint-Sacrement.

Voil'a comment les saints et les serviteurs de Dieu sanctifiaient le carnaval. Qui l’entend le mieux, de vous ou des saints? Mais le divin Maître lui-même a voulu vous apprendre combien la retraite , la pénitence et la ferveur de ses épouses lui sont agréables, alors surtout qu’il est abandonné par la plupart des* hommes : il apparut un jour de jeudi gras à sainte Catherine de Sienne, qui s’était retirée à l’écart pour pleurer les outrages que Dieu reçoit ce jour-là, et lui mettant au doigt un anneau céleste, il la déclara son épouse, en lui disant que c’était la récompense des bonnes œuvres quelle opposait aux désordres du carnaval.

Si vous qui lisez ces pages vous n’avez pas une dose de vertu suffisante pour imiter ces saints, si même vous voulez vous accorder plus de réjouissances pendant ce temps-là, faites-le , et que Dieu vous bénisse ; mais que ces réjouissances soient telles qu’elles ne vous détachent point de votre divin Epoux. Vous voulez jouer? soit; mais que votre jeu soit modeste ; pas de jeu de cartes, pas de jeu pour de l’argent, rien ’qui soit déplacé en aucune façon de la part d’une religieuse. Jouez, mais comme saint Louis de Gonzague qui , interrogé un jour au milieu d’une récréation pour savoir ce qu’il ferait s’il eût dû mourir le soir même, répondit quil continuerait à jouer, tant son intention était droite et pure : il n’avait d’autre but en jouant que d’accomplir la sainte volonté de Dieu, qu’il adorait et qu’il reconnaissait dans l’obéissance.

DUNE religieuse.

Vous voulez des représentations, des drames? soit, montez sur le théâtre , mais que vos sujets soient des sujets sacrés ; point d’intrigues amoureuses propres à faire à l’âme de véritables blessures , pas une parole qui ne convienne à votre état, surtout point de travestissements en personnes du monde; que les plus relâchées fassent du tapage, c’est leur affaire, pour vous tenez bon, et ne vous rendez point ; contentez-vous d’un costume idéal qui, sans démentir votre sexe et profaner l’habit religieux , suffit à la représentation d’un sujet sacré. En un mot, chantez, faites de la musique, divertissez-vous, mais dans le Seigneur et en religieuse. De cette façon, si votre carnaval n’est pas tout à fait saint, au moins ne sera-t-il pas profane et irréligieux, au point de provoquer l’indignation de Dieu et de charger votre conscience.

§ ix.

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