‹ Chénier [microforme]Chapitre 2 sur 2 · PR ER · texte numérisé non relu

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La scène ne dura que deux minutes, mais

Ceux qui purent la voir ne l’oublieront jamais,

Le héros, en sautant du haut d’une croisée, S'affaissa sur le sol une jambe brisée.

Ce n’est rien ; sous le plomb qui grêle à bout portant, Chénier sur un genou se relève un instant;

Il se dresse aveuglé de sang, l’habit sordide, Défiguré, hagard, effroyable, splendide ;

Et, pour suprême insulte à la fatalité,

Le fier mourant cria : — Vive la Liberté !

Puis dans le tourbillon, la poudre, le vacarme, Par un dernier effort il déchargea son arme.

Un nouvel ennemi tomba, mais ce fut tout : Colborne et son armée étaient vainqueurs partout.

* Ce qui suivit eût fait rougir des cannibales.

On traîna de Chénier le corps criblé de balles ;

Un hideux charcutier l’ouvrit tout palpitant ;

Et, par les carrefours, ivres, repus, chantant,

Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques, Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques...

Puis la torche partout ! les braves en avant !

On brûla les maisons, on brûla le couvent ;

Si quelque humble chaumière échappait mi-détruite, C’est que l’on pourchassait quelques femmes en fuite, De quartier nulle part, nulle compassion !

Partout pillage, vol et dévastation !

Les vieux citent encor des traits épouvantables :

On sabrait dans les lits, on sabrait sous les tables ; Tuer des prisonniers, éventrer des mourants, C’étaient nobles exploits ; un enfant de quatre ans Est là tout étonné qui regarde et qui flâne :

Un des bandits l’ajuste et lui brise le crâne.

Ce brave eut un procès, mais il fut acquitté,

N'ayant au fond puni qu’un petit révolté !...

Enfin, ce fut avec les moissons de l’année Qu'on éclaira la fin de l’horrible journée,

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C’est à ces durs prix-là — sombre nécessité — Que tout peuple naissant t’achète, ô Liberté !

Ce sont ces crimes-là qui payèrent la nôtre.

Chénier fut un héros, un martyr, un apôtre ;

Sa mort nous a conquis notre place au soleil ;

C’est dans son cœur ouvert, c’est dans son sang vermeil,

Que germèrent plus tard nos franchises publiques.

Qu'un bronze glorieux recouvre ses reliques ;

Et, si quelqu'un tentait, aux yeux de l'avenir, : D'attaquer sa mémoire au lieu de la bénir,

Qu'on le range avec ceux — 6 lâcheie qui navre !—

Dont le courage osa mutiler son cadavre !

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Et toi, vieux temple ! toi que rien ne put souiller, Où tout vrai patriote aime à s’agenouiller, Conserve avec orgueil tes ficres cicatrices,

Tu seras le plus cher de tous nos édifices.

Dans les siècles futurs, jaloux de t’exalter,

Nos fils pieusement viendront te visiter.

Du traître, à ton parvis, s’éteindra le sarcasme ; Et l'étranger qui passe, ému d'enthousiasme

Au pittoresque aspect de ce noble canton,

Lira tout un poème écrit sur ton fronton.

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