CHÉRI
que le mouflon et les deux chiens, après s'être un moment consultés des yeux, partaient pour la chasse en compagnie. Mais voilà le surprenant : c'est qu'au moment où ils prenaient leur course, l'un des chiens empoignait le chat cornu par la peau du cou, et l'emportait jurant, tandis que le canard, habitué dans ses crises d'épilepsie à être remis en bonne position par un coup de nez de l'un des deux chiens, poussait des cacardoments terribles, en la terreur de l'abandon dans lequel il allait se trouver.
Propre à tout, le singulier habitant de la ruine était attelé à toutes les besognes par les maîtres et les domestiques, tantôt employé à écrire en belle bâtarde des noms de confiture* sur des ronds de parchemin, tantôt à jeter l'épervier, tantôt à greffer un arbre fruitier, tantôt à tuer un chevreuil, tantôt à coller le papier d'une chambre : un factotum universel, mais s'ennuyant vite des occupations dans les endroits renfermés, et n'aimant que le dehors, le parc, la rivière, entrevus par lui jour et nuit dans le « coup de soleil » d'une ivresse extasiée qui ne cessait jamais.
Pour Chérie, Mascaro avait toujours un oisillon dans 1111 creux de poche, ou un papillon pi-
que à son chapeau de paille. Quelquefois aussi il emmenait l'enfant dans des recoins cachés, où il lui faisait voir ce qu'il était seul à pouvoir lui montrer : une truite en chasse, un lièvre au gîte.
« Emmène-moi donc voir des bêtes... qui ne savent pas qu'on les regarde ! » — c'était là la continuelle demande de Chérie qui s'accrochait à Mascaro, dès qu'elle l'apercevait, et ne voulait plus le lâcher.
Mascaro prenait la main de la petite. Bientôt tous deux quittaient les allées du parc pour entrer dans le vrai bois, l'interminable garçon marchant en avant et promenant un regard circulaire autour de lui, contre son dos une main abaissée en arrière, et qui faisait signe à l'enfant de marcher avec précaution sur les feuilles sèches. Il allait ainsi longtemps, longtemps, écartant doucement les branches, courbé, ramassé, rasé à terre. Puis tout à coup il devenait immobile au milieu d'un rire sans bruit, d'une gaieté muette d'ivrogne. . . désignant du doigt à Chérie, parmi le fouillis et l'emmêlement du fourré, l'apparence d'une chose incertaine qui se mettait à prendre une forme vivante, à devenir un animal sous l'application du regard de la petite.
Ce secret spectacle, le mystère dont il fallait s'envelopper pour l'avoir, l'émotion d'up cœur battant, d'une respiration suspendue, et même encore l'étrange hilarité silencieuse de Mascaro dans l'ombre du dessous de bois, tout cela était plein d'un attrait inexplicable pour l'enfant.
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Du bébé, du joli être grassouillet et rondelet, tout à l'heure enfoui dans l'envolement empesé d'une mousseline blanche au gros chou de soie bleu, commence à se dégager, en sa robe courte, en son droit tablier d'étude, en ses bas montrés jusqu'aux genoux, lapetite fille longuette de sept ans. Du ramassement dodu de son corps, dans un élancement fluet, jaillit chez Chérie, cette gentille petite créature maigriotte, à la nuque toute frêle, aux épaules étroites à la poitrine plate, aux bras menus, aux jambes sans mollet, aux jambes de coq, à l'anatomie svelte, et où déjà apparaît je ne sais quoi du charme féminin, sans les plénitudes et le charnu de la femme.
En même temps que se fait cet affinement du torse, cet allongement des membres, se développe eh la ^'eune enfant une grâce languide. Par moments, il vient à ses poses des paresses adorables, pendant lesquelles elle soutient l'aifaissement de sa taille par la molle courbe d'un bras accroché à quelque chose, derrière elle, au-dessus de sa tête. Elle a des mouvements délicieusement naïfs, de jolis gestes susper^dus par une hésitation timide. Elle agit et se remue au milieu d'une mimique qui n'est plus celle des années précédentes : la mimique insexuelle n'appartenant pas plus à une petite fille qu'à un petit garçon.
Chérie commence à devenir une de ces miniatures de femmes minuscules, telles qu'on les rencontre dans les amusantes imageries en couleur des almanachs dessinées par Kate Greenaway, mais moins raide, mais d'une ingénuité physique plus capricieuse de lignes, plus contournée, plus parmegianesque.
Le vieux maréchal, à la fois surpris et charmé de la métamorphose de sa petite-fille, sans pouvoir en détacher les yeux, la regarde profilée en sa silhouette rigide, les coudes rapprochés du corps dans un resserrement qu'on dirait fri-
leux, un pied relevé, et où. dans le bout de sa bottine recroquevillée qu'elle écrase contre la terre , les doigts grandissants ont une vague ressemblance avec les ramilles des pieds des statues changées en arbres ; il la regarde, son mince corps serré dans une robe étroite moulant sa délicate maigreur, pendant qu'elle court, les cheveux envolés au dos, avec la projection en avant d'une petite Atalante; il la regarde encore épelant son premier conte de fée, assise sur un haut banc de jardin, les jambes ballantes, une main soutenant le coude du bras qui tient le livre, dans une immobilité gracieusement remuante.
En ces années, l'amour du grand-père pour sa petite -fille devenait une véritable adoration. Et là où cette adoration se trahissait de la manière la plus visible , c'était dans la contrariété, presque dans la souffrance, que le vieux militaire éprouvait à la punir, et qui le poussait parfois, le croirait-on? quand il avait
le courage de maintenir la punition de l'enfant, à la partager lui-même.
Arrivàit-il par hasard que, pour quelque petit méfait, il eût privé Chérie de dessert, quand le domestique lui tendait l'assiette , où était la chose aimée et que regardait d'un œil triste sa petite-fille, le maréchal la repoussait avec un non boudeur, grognonnant sous ses moustaches grises.
« Reste encore un peu, ma petite Chérie, Je te conterai une belle histoire... Tu écoutes? »
C'était la vieille Li*adie qui parlait à l'enfant qu'elle avait placée sur les genoux de sa mère, et que la folle tenait, comme par obéissance, entre des bras inertes.
« Ils étaient trois hommes qui marchaient à la file l'un de l'autre à travers les champs. C'éta'cnt ip maire, l'adjoint, le maître d'école. Au village d'où ils venaient, on ne causait
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que le patois, et ils s'étaient mis en route pour la ville, afin d'y apprendre le français.
Et tous les trois, midi sonnant, savaient déjà une phrase qu'ils avaient entendue comme ça, sur le chemin.
Entre nous tous, répétait entre ses dents le maire.
Pour de la toile, répétait l'adjoint.
Comme de raison, répétait le maître d'école.
Si bien qu'en ragotant ainsi ils arrivaient dans un bois, où il y avait un pendu. Pondant qu'ils regardaient la grimace que, dans un grand arbre, faisait le branché, voici des gendarmes en tournée qui leur dem.andent si c'étaient pas eux qui l'auraient accroché là-haut, et le maître d'école de répondre aussitôt : « Comme de raison » ; l'adjoint : « Pour de la toile » ; le maire : « Entre nous tous ».
Là-dessus le maire, l'adjoint, le maître d'école sont emmenés par les gendarmes en prison. »
Les yeux de la folle descendaient parfois sur la petite fille placée sur ses genoux, s'y arrêtaient un moment avec une attention où il sem-
blait y avoir l'effort de se ressouvenir, puis s'en détournaient comme d'une chose indifférente et se remettaient à regarder dans le vide.
i< Faut dire, reprenait Lizadie, que le maire, l'adjoint, le maître d'école étaient des hommes du village de Ruaux-les-Fous, ainsi appelé à cause de lïisimplesse d'esprit des gens, mais qui, pour cela, ont été de tout temps protégés par les fées, dont le château se voit encore à côté... un tout petit château, au milieu du Fays, et qui est en forme d'un 8, mais qui n'a jamais été fini. A ce propos, on raconte que les fées, qui n'avaient qu'une nuit pour le bâtir, se sont amusées dans le bois à cueillir des brimbelles, puis qu'elles ont été surprises par le jour, avant de ^'avoir achevé. 11 se répète encore qu'il y a dessous des souterrains fermés par de grosses pierres qu'on n'ose pas déplacer, parce que la croyance est chez nous qu'ils sont pleins de serpents -volants que des enfants de Claire- Fontaine ont vus, chacun avec un diamant planté sur la tête.
Donc les trois hommes de Ruaux étaient bien tristes entre les quatre murs de la prisou...
lorsque, attendez voir... il entrait dans leur cachot une bonne petite fée du Pays... une fée reconnaissable à sa robe noire, moirée de feux follets. Bon, la fée s'approche du maire en train d'allumer sa pipe avec une allumette qui ne prenait pas... Et voyez-vous la petite curieuse qui voudrait bien savoir ce qui va arriver!... Or voilà qu'avec le bout de l'allumette... où c'est du phosphore, la bonne petite fée trace sur la muraille noire un grand cheval, dont le tracé se met à éclairer comme un ver luisant... et, bonté divine, ça devient dans la minute un cheval vivant, . . un cheval de feu. . . sur lequel la fée saute, légère comme la plume, en faisant signe aux trois hommes de monter derrière elle; — même que le pauvre maître d'école, qui n'avait pas trouvé place dessus, était obligé de se pendre des deux mains à la queue du cheval, d'où trissait tout plein de flammèches et d'étincelles... Mais, Seigneur Dieu! étaient-ils déjà assez haut dans le ciel sur ce cheval qui, trip, trep, trip, trep, trip, trep, allait cent fois plus vite qu'un chemin de ferl... Ils étaient si haut que les arbres, les maisons, les bêtes, ne leur paraissaient pas plus grands que ceux de la boite d'amusettes qui est ià... et quand ils
étaient en haut comme ça, ne voilà-t-il pas qu'ils -se sentent redescendre, redescendre à grand pitata... oh! mais vite, vite, plus vite encore que jamais oiseau de l'air n'a volé... oui, ils se sentent redescendre vers une grande bande bleue, qui leur fait crier, tout tremoulants : la mer ! la mer !
Patatra ! le derrière par terre. . . sur une ruade du cheval de feu, une ruade plus forte que le vent le plus fou, les trois hommes sont jetés, la tête en bas, dans ce qu'ils croyaient la m.er... et qui était un champ de lin... qu'on sait être tout bleu... et d'un bleu de bluet... quand le lin est en fleur.
Et après qu'ils avaient marché une heure dans le champ bleu, les trois hommes étaient pas mal ébaiibis d'apercevoir le clocher de Ruaux, où ils arrivaient presque aussitôt, et où ils mouraient bien des années après, n'ayant, jusqu'au jour de leur mort, jamais plus parlé que patois. »
C'était par des histoires semblables que la vieille Lizadie, espérant toujours une résurrection de la maternité chez sa maîtresse, retenait
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quelques instants près de cette maman, qui n'embrassait pas, l'enfcnt ennuyée et désireuse de s'en aller.
y VI
L'enfance, en la mémoire de celui ou de celle qui se souvient, ressemble à un grand espace vide, dans lequel quatre ou cinq petits événements se lèvent, surgissent dans une espèce de netteté photographique. Cela, très souvent, sans que l'intérêt du souvenir explique cette survie peinte de la chose ou du fait au milieu de l'effacement général de tout ce qui a accidenté ces années. C'est comme si vous aviez dans les yeux un angle de chambre, un fond d'allée, un sourire de vieux visage, pendant que le reste de la pièce, du parc, de l'homme ou de la femme qui avait ce vieux visage, est sombré, perdu irretrouvable. Et ce détail partiel est, bien plutôt qu'un souvenir, une image, une image emmagasinée comme un cliché dans votre cerveau et qui vous revient dans sa rigueur graphique et son éclairage exact, se détachant de tout un
passé qu'on dirait, au fond de soi, fuir et se dérober derrière un verre dépoli.
C'est ainsi que Chérie, quand elle évoquait son enfance passée au Muguet, ne se rappelait plus qu'un nombre très restreint de choses ou d'actions.
Sa mémoire gardait cependant un souvenir tout particulier de sa première couchette, des rideaux entre lesquels elle s'endormait, entre lesquels elle s'éveillait, et où s'étaient passées tant d'heures dans la molle et rêvassante inoccupation des longues coucheriez du tout jeune âge. Ces rideaux avaient été faits d'une perse semée d'une fleur de fantaisie, d'une grande fleur ornementale d'Orieni, d'une sorte de soleilarabesque, entrevu par la petite dans la transparence des rideaux, tantôt éclairés par le soleil levant des matins , tantôt éclairés par la veilleuse des nuits. Et cette fleur doucement et mystérieusement lumineuse, apparue dans les éveils et les endormements de son enfantine imagination, alors que Chérie fut devenue une grande Hlle, se rappelait fréquemment ù elle, revenait souvent parmi les visions brouillées qu'on a sons les paupières fermées \\ l'heure du sommeil. Cette fleur même il lai fallait rc-
fléchir pour qu'elle se souvînt qu'elle n'existait pas vraiment, et il lui arrivait, presque toutes les fois qu'elle entrait dans une serre, de chercher inconsciemment du regard, an instant, une seconde, au milieu de la flore réelle, le soleil -arabesque des rideaux de son premier lit.
Il y avait également, dans ses souvenirs les plus lointains, une chute, une dégringolade du haut en bas d'un escalier, au pied duquel elle se voyait étendue sur le dos et s'entendait crier : « Je suis cassée, je suis cassée! » tout en ne s( sentant aucun mal et n'osant cependant pas se relever toute seule. L'escalier, un escalier dea communs, depuis complètement changé et refait en pierre, était resté dans ses yeux avec ses balustres de bois, illuminés en écharpe par un icoup de soleil, etl'épervierà raccommoder, sur lequel était jetée une ffia?ie de gros oignons, se croisant autour de la pomme de pin du départ. Et Chérie se souvenait fort bien que tout en criant d'une voix larmoyante : « Je suis cassée ! » elle s'amusait beaucoup du voletage affolé, dans sa cage accrochée au mur de l'escaher, d'une pie que sa culbute avait effrayée.
Un autre souvenir demeuré en elle très pré-
sent. Des petites filles des environs rendaient visite à Chérie. Il pleuvait à verse tout le temps de la visite. La bande d'enfants ne pouvant mettre les pieds dehors, après s'être répandus dans les escaliers, s'amusaient à fureter dans les chambres de débarras, les chambres inhabitées d'en haut, aux portes toutes grandes ouvertes. Un coup de vent fermait la porte de la chambre où le petit monde venait de se faufiler, et pas une despetites filles, même en se haussant sur la pointe des pieds, n'était assez grande pour atteindre la serrure. Un premier moment de stupéfaction suivi d'une angoisse inexprimable, dans laquelle ces enfants avaient la terreur qu'on ne découvrît pas où elles se trouvaient, et qu'elles restassent indéfiniment enfermées. Elles se voyaient, les pauvres petites, passer toute la soirée sans dîner, et peut-être encore coucher au milieu de ces vieilles choses commençant à leur faire peur, si peur qu'aucune ne se sentait assez brave pour appeler : parlant tout bas, comme si elles redoutaient le bruit de leurs paroles. Enfin l'une d'elles, à qui Mascaro avait donné un lapereau de garenne, qu'un chien avait pris vivant le matin, et qui le portait dans une petite caisse sous soii bras, s'imagina
de monter dessus, et au bout d'efforts infinis, et en s'y reprenant à plus de dix fois — la serrure était un peu détraquée, — elle arriva, dans le battement presque perceptible des petits cœurs autour d'elle, elle arriva à tirer le bouton de coulisse.
La porte une fois ouverte, les petites prisonnières, pressées de se sauver de là, et se poussant à qui passerait la première, se précipitaient dans l'escalier, pour se jeter dans les bras de leurs bonnes, comme si elles avaient échappé au plus eifroyable danger.
Pendant que grandissait au Muguet la petite Chérie, et que son grand-père y rétablissait sa santé tuée par la guerre, un matin arrivait une dépèche au château. C'était l'Empereur qui mandait le maréchal aux Tuileries et le forçait à prendre le portefeuille du Ministère de la Guerre.
Quinze jours après, le maréchal et sa petite-
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fille étaient installés dans l'hôtel de la rue Saint- Dominique-Saint-Germain.
Le passage de la libre existence en plein air dans le grand parc du Muguet à la vie renfermée de Paris fut une désolation pour Chérie. On avait beau la mener aux Tuileries, dans ce beau jardin où l'on ne peut toucher à rien, la petite s'ennuyait, refusait même de jouer.
Les choses et les personnes du Muguet lui revenaient sans cesse à la bouche, dans des paroles qui, à la fin, se brisaient et se mouil* laient de larmes. Rien ne pouvait la faire cortir de cet état continuel de tristesse boudeuse la marque et le caractère des grands chagrins de l'enfance. Et le sourire ne reparaissait sur sa figure que les deux jours où elle allait au marché de la Madeleine , et revenait chargée d'un petit pot de fleurs.
Cette tristesse dura plusieurs mois, puis peu à peu, au milieu des respects et des adulations parmi lesquels elle se sentit vivre, se dissipa dans la satisfaction de sa vanité de gamine, dans l'orgueil de la petite maîtresse de maison que s'amusa à en faire le maréchal, et qu'elle prit tout à fait au sérieux.
Au bout de sept ou huit mois que le maréchal Haudancourt était installé au Ministère de la Guerre, la Lorraine qui avait élevé Chérie, une sœur de Lizadie, fut trouvée d'un aspect trop paysanesque, ne donnant pas assez, aux Tuileries et aux Champs-Elysées, l'idée de la bonne de la petite-filie d'un ministre. On renvoyait la Lorraine au Muguet et, comme la mode et l'engouement des femmes de service d'outre-Rhin commençaient en France, le maréchal prenait une bonne allemande sortant de chez un banquier viennois, établi à Paris.
Ce changement de domestique amenait une révolution dans l'existence de Chérie. Il était décidé qu'elle aurait une chambre à elle, une chambre où elle coucherait toute seule. C'était une satisfaction pour la petite fille, se sentant humiliée de n'avoir pas sa chambre ; mais, quand elle l'eut, la pauvre enfant se trouva partagée entre la gloriole d'être traitée en demoiselle et une peur, une peur bleue.
La petite était en effet peureuse, horriblement peureuse. La peur avait été le tourment de sa première enfance, ainsi qu'elle l'est généralement de l'enfance des filles et des garçons. Toute petite, pour se défendre contre l'épouvante de la nuit, il fallait en s'endormant qu'elle tînt entre ses menottes la main d'une grande personne et, le matin, on la surprenait en train de rire bienheureusement à la lumière du jour, chassant l'obscurité des plis des rideaux de son petit lit, la méchante obscurité qu'elle s'imaginait se retirer, en lui mettant un bruissement dans l'oreille. On l'entendait même quelquefois, au milieu de son sommeil interrompu, pleurer de l'effroi de retomber dans un vilain rêve, où il faisait tout noir. La terreur des ténèbres des lieux, des ombres des choses, Chérie la garda longtemps, bien des années après qu'elle était déjà une grande fille.
Aussi passa-t-elle, pendant plusieurs mois, des nuits affreuses dans cette chambre si longtemps souhaitée , une grande chambre , une très grande chambre, prenant aux yeux de la petite fille quelque chose de la vastitude alarmante de l'hôtel du Ministère, passé minuit. Son premier et instinctif mouvement, lonjqu'elie
y entrait le soir, était d'aller fermer, presque en courant, une grande armoire à robes, dont le trou sombre lui faisait peur. Et qui dira, à un bruit de souris, au travail d'un bois de meuble, les angoisses de certaines nuits, où, le drap jeté sur la tête, elle se retenait de respirer, toute frissonnante du voisinage de cet inconnu indéfinissable remplissant la cervelle de l'enfant des plus absurdes imaginations.
Dans ce temps avaient déjà commencé les dîners de petites filles, présidées le mardi par Chérie, et les dîners étaient entremêlés de parties de spectacle, où toute une société de jeunes amies de Chérie, prenant possession tumultueusement de la loge du Ministère à l'Opéra- Comique ou à un théâtre de féerie, amusait le public par l'étal de leur bonheur enfantin, l'enthousiasme frénétique de leur admiration qui les poussait à se lever en masse de leurs fauteuils, pour applaudir de tout le corps
Un jour que le hasard faisait tomber sous les yeux de Chérie le coupon d'une loge de la Porte-Saint-Martin, la petite-fille du maréchal fut prise de l'envie de mener son monde à ce théâtre, où elle n'avait point encore été, et son grand-père lui accordait. On jouait ce soir-là
les Chevaliers du Brouillard. La pièce eut un tel effet sur Chérie qu'il lui était impossible de demeurer couchée dans son lit, qu'elle se relevait au bout d'une heure, et que, sans même prendre le temps d'allumer une bougie , elle allait trouver sa bonne allemande dans sa chambre, lui demandant de s'asseoir sur le pied de son lit. Là, le dos appuyé à un oreiller placé contre le mur, elle passait toute la nuit.
Le lendemain, en dépit de ses promesses d'être raisonnable, elle revenait encore. La bonne avait la charité, cette seconde fois, de descendre coucher sur un fauteuil dans la chambre de Chérie, et il lui fallut recommencer presque une semaine.
La bonne allemande se montrait indulgente à la peur de Chérie : peut-être ne se sentaitelle pas sans quelque reproche à s'adresser à propos du développement de cette disposition nerveuse de l'enfant.
Cette fille bavaroise et catholique avait un goût, un goût bizarre des distractions macabres. Était-ce un jour de grande fête, mais plus particulièrement un mardi gras ou an jeudi de mi-carême, l'originaire du pays où prirent naissance les « Danses des Morts » ne pouvait se tenir de se costumer en fantôme, et en fantôme d'une réalité très satisfaisante. D'un bras tenu tout droit au-dessus de sa tête, et oscillant en avant et en arrière, tombait autour d'elle un drap pareil à un linceul et, sous ce drap, son visage éclairé par la lueur d'une flamme d'esprit-de-vin, dans lequel elle jetait une poignée de sel gris, apparaissait du vert le plus spectral. Se montrer ainsi, jouir de la surprise, du rire crispé d'eifroi de l'enfant, voilà le vice de cette femme de la Germanie , dont cette funeste mascarade faisait l'amusement de chambre et la grosse gaieté de carnaval.
Hors cela, Lina était un excellent sujet, très attaché à la petite qu'elle servait avec cette humble soumission d'une domesticité où il semble qu'il y ait pour le maître le respect d'un peuple d'autrefois pour un roi. Remerciait-elle sa petite maîtresse d'un cadeau, d'une permis-
sion accordée, de n'importe quoi, elle lui baisait la main.
Up dévouement bien entier, mais un dévouement qui avait toutefois des côtés despotiques. Lina se montrait horriblement jalouse des autres domestiques ; elle éprouvait aussi le besoin d'être tout le temps rapprochée de la personne qu'elle servait, de se voir initiée d'une façon presque intime à ce qu'elle faisait, de se sentir l'unique intermédiaire auprès de tous et de toutes de l'hôtel, et pour peu qu'elle crût à un manque d'égards de sa maîtresse, ou à un empiétement sur ses droits par les autres serviteurs, la facile et soumise créature se transformait en un animal déraisonnable et lunatique, traversée, à chaque instant, par des foucades d'humeurs extravagantes.
En ces moments, chez cette femme, dont les
yeux de caresse devenaient durement mauvais,
, on aurait dit qu'il s'était infiltré de la méchanceté
noire, et elle devenait étrangement brutale. C'est
, ainsi qu'en ayant une sorte d'adoration pour les
I beaux et abondants cheveux de Chérie, et tout
en mettant comme un plaisir religieux à en
prendre soin, à les doucement manier, à les
peigner d'une main qu'on ne sentait pas, quand
elle était prise de ces enragements intérieurs, elle les cassait, ces cheveux aimés, par des mouvements brusques, saccadés, dont elle ne semblait pas pouvoir être maîtresse. Puis la santé de l'esprit revenue, rien ne pouvait donner la note d'orgueil attendri avec laquelle elle disait dans son langage épais au maître d'hôtel, après un dîner de petites filles du mardi : « Tout de même, c'était mademoiselle qui était la mieux ! »
L'originale bonne lisait Gœthe, entendait du Mozart, et, particularité curieuse, aussi bien qu'un diplomate, et sans qu'on pîît savoir où elle l'avait prise, elle possédait une connaissance tout à fait extraordinaire de l'Almanach de Gotha, et des familles royales et impériales de l'Europe, et des alliances des souverains et des princes.
Lina avait la peau grise, de bons yeux de bien de chasse, une grande bouche riante, la aille carrée, des mains — les mains de toutes es institutrices et de toutes les femmes de service allemandes — des mains sèches, semées e petites lentilles blanchâtres, et aux jointures rouges et comme sanguinolentes.
82 CHÉRIB
Vers cette époque, il arriva à Chérie un événement très commun dans l'existence des petites filles : elle eut une passio7inette.
Des irrésistibles attaches que la nature a mises dans un sexe pour l'autre, du magnétisme mystérieux qui pousse la petite fille vers le petit garçon, des forces providentielles qui, dans l'être féminin, bien avant qu'il soit une femme, préparent et élaborent les tendresses pour l'homme, il s'était inconsciemment formé chez Chérie un sentiment présentant toutes les marques, tous les symptômes, tous les caractères d'un amour de grande personne. Et, fait assez ordinaire en ces dons de leurs cœurs, où très souvent les enfants ne tiennent pas compte de la distance des âges, la passionnette de Chérie ne se portait pas sur un petit garçon, elle allait ingénument à un homme, ainsi que, dans le siècle précédent, l'amour du petit musicien Louis avait été à la duchesse de Choiseul.
Le maréchal venait de prendre pour secrétaire un jeune et bel officier d'état-ma/or, le fils du général de Morambert, et qui était traité à l'hôtel du Ministère de la Guerre en enfant de la maison. Il se montrait très charmant pour Chérie, sortait toujours de sa poche quelque petit cadeau à son intention, l'amusait d'histoires qui lui donnaient peur, s'occupait d'elle, mettait à la cour qu'il lui faisait, en riant, une affectation à la traiter comme une vraie dame, et trouvait amusant, à son entrée, de lui baiser la main à la façon d'un gentilhomme d'autrefois.
Le maréchal fit la remarque, une fois, deux fois, que Chérie guettait à la fenêtre l'arrivée du secrétaire, et qu'elle disparaissait aussitôt qu'elle l'avait vu franchir la porte de Thôtel, puis qu'elle reparaissaitquelquesminutesaprès. Il fit épier sa petite-fille, et Ton sut que l'enfant courait se laver les mains avec le savon au benjoin de sa bonne.
Le baise-main continua plus grave, plus cérémonieux sur Ja petite main parfumée; après quoi, la petite fille donnait à l'officier d'étatmajor, tout le temps qu'il était là, ses regards de derrière l'épaule, le tortillement fiévreux de
son petit corps, et les coquetteries provocatrices de ses jeux.
Mais sait-on res circonstances particulières dans lesquell'js naissait et se développait la passionnette de Chérie? Un soir qu'elle était descendue, son bonnet de nuit sur la tête, dire bonsoir à son grand-père dans son cabinet, au mom-ent de l'ouverture du portefeuille des dépêches, elle aidait à décacheter quelques paquets. On l'avait trouvé adroite, et elle obtenait de revenir tous les soirs faire sa partie de décachetage. Dans ce travail en commun, devenu un jeu, et où, parmi le froissement rapide des papiers d'État, des secrets du gouvernement, de la grave correspondance, la petite, tout en disant au secrétaire de son grand-père qu'il était un maladroit, qu'il n'aurait jamais fini, lui arrachait de ses agiles petites mains les lettres qu'elle lui jetait aussitôt au nez, grandes ouvertes, se nouait une intimité folle et rieuse d'une demi-heure, peu à peu apportant au fond de Chérie un véritable amour, dont elle donna une preuve à quelque temps de là.
Le secrétaire se trouvait être un assez mauvais sujet et se dérobait le plus souvent qu'il pouvait à l'ennui de la table de famille; son père
venant voir le maréchal, et lui demandant si son fils avait dîné la veille au Ministère, la petite, qui était là, avant que le maréchal eût le temps de répondre, lui disait •.(( Oui, il a dîné, général. »
Le général parti, le maréchal questionnant Chérie pourquoi elle avait avancé une chose qui n'était pas vraie, pourquoi elle avait menti, la petite, levant sur son grand-père des yeux où se montrait de la tendresse prête à pleurer, laissa échapper qu'elle ne voulait pas que « son petit ami » fût grondé.
Le maréchal racontait l'anecdote à son secrétaire, et, au dîner qui suivait, les deux hommes plaisantaient à mots couverts la passionnette de Chérie. A leurs regards se portant sur elle, la petite comprenait qu'elle était l'objet de leur gaieté, devinait qu'on se moquait de son sentiment tendre — et lui aussi, il riait le vilain, l'ingrat pour lequel elle venait de se faire coudre aux manches de sa robe, par sa bonne, de petits floquets de rubans bleus! — Devant ce mépris de son enfantin amour. Chérie sentit, comme le disait si joliment le petit musicien Louis, son cœur trmber; mais presque immédiatement, sous l'humiliation qu'elle ressentait, son amour se changeait en un dépit furieux qui devenait
de la haine, une véritable haine au bout de quelques jours. Et, quand le « petit ami » lui parlait maintenant, elle s'écartait de lui avec ces reculs physiques du corps, que les enfants ont pour les gens qui leur sont antipathiques.
A quelques mois delà, le secrétaire du maréchal de retour d'un congé, dans la joie expansive qu'on éprouve à rentrer dans les murs d'un logis aimé, trouvant Chérie dans l'escalier, la soulevait dans ses bras et l'embrassait sur les deux joues. La petite remontait chez son grandpère, se plaignait sur un grand air d'indignation que M. de Morambert lui avait manqué, déclarait qu'elle n'était plus un enfant, demandait à être respectée.
C'était l'expression dont la petite fille se servait.
Lorsque Chérie quitta le Muguet pour venir habiter Paris avec son grand-père, ello savait à peine écrire et lisait encore très mal. Le curé de I\Ieuzy, le village à la lisière du parc et la
paroisse du château, lui avait bénévolement appris VA B G D, et montré à faire des bâtons; mais il se faisait si peu craindre, ce bon et maladif curé, puis son logis renfermait tant ae sujets de distraction pour la petite !
C'était d'abord le bûcher devant lequel il fallait passer, et oii se trouvaient déposés les porte-bougies et les dais en feuillage de chêne artificiel pour les grandes cérémonies de la petite église. Quand Chérie s'était fourrée là-dedans, et que, grimpée sur les fagots, elle arrangeait sur elle le feuillage en papier, avec l'inteTitton de représenter « la petite femme sauvage », il n'y avait pas moyen de la décider à déguerpir, et la demi-heure accordée par le curé pouvait être considérée comme perdue.
La bonne de Chérie parvenait-elle à faire dépasser à l'enfant, et le bûcher, et la petite cuisine, et la salle à manger, la faisait-elle entrer dans la pièce, tout encombrée de Gradus et de bouquins théologiques, servant à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail au curé, là se trouvait un objet intriguant singulièrement la curiosité de la petite.
Dans ce pays où l'abricotier est l'arbre fruitier par excellence, le curé s'était composé, sur des
dessins de sa fantaisie, des noyaux des quatfe abricotiers en espalier contre le presbytère, la garniture des lambrequins, des pentes, de la courte-pointe de son lit. Et ce lit baroque exerçait une véritable fascination sur la petitefille du maréchal, qui, toujours les yeux sur les grappes de noyaux pendant comme les balles de plomb au bout du filet d'un épervier, devenait incapable de prêter la moindre attention aux paroles de son professeur.
Toutes les choses de ce misérable intérieur S3ntant la sainteté, la pauvreté, Fhumidité, choses que la petite ne voyait que là, enlevaient sa pensée à ce que son maître voulait d'elle, et son intérêt appartenait, sans qu'on pût l'en retirer, au lit festonné de noyaux d'abricots, à une excentrique chronologie, sur une bande d'étoffe à losanges blancs et rouges, où du sein d'une femme sortait un arbre dont les rameaux portaient des médaillons de rois de France couronnés de lauriers, à la lithographie coloriée de la Vierge a la Chaise remplaçant la glace de la cheminée, à l'orgue-mélodium sur lequel étaient ouverts les Chants de Marie avec la musique de Tabbé Lambilotte, et même à la petite table, oîi la calotte du curé reposait
au milieu d'un tas d'étoiles en papier argenté
et de petits paquets de ficelle rose:
Enfin si, par hasard, le pauvre curé arrivait à obtenir que les regards épars et distraits de Chérie se fixassent un moment sur la feuille de papier qu'elle avait sous le nez, à un jappement de Paturot, le compagnon de jour et de nuit du prêtre, un chien de cette race de chiens à Talerte humeur qu'avaient autrefois à côté d'eux sur l'impériale les conducteurs de diligence, à ce jappement, bonsoir ! C'en était fait de la séance de lecture et d'écriture et, tous deux aussi ennuyés de la leçon, la petite fille et la bête faisaient une partie de jeu à quatre pattes sur le plancher.
Donc, presque aussitôt l'installation du maréchal a Paris, on menait Chérie, chaque matin, chez M. Judocus Cochemer, demeurant rue de la Ferme-des-Mathurins. Et comme le trajet était enrhumant par les mois d'hiver, que l'en-
faut avait à traverser la glaciale place Louis XV , le grand-père, dans sa sollicitude maternelle» faisait un arrangement avec le pâtissier anglais de la rue Royale, pour que la petite pût se chauffer les pieds chez lui, et faire une halte tiède d'un moment au milieu de son voyage.
M. Judocus Cochemer, — indépendamment de son cours du jeudi, où il s'était adjoint deux professeurs du collège Bourbon, parmi lesquels figurait l'élégant Marguerin, — tenait une sorte d'externat, où une douzaine de jeunes filles, choisies et triées sur le volet de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie du faubourg Saint- Honoré, venaient tous les jours rédiger leurs devoirs, étudier leurs leçons. La classe se tenait dans un salon, îe salon un peu sombre d'un premier de cette rue sans soleil, et qui avait pour unique décor de ses boiseries blanc et or, dans des cadres surmontés d'un écusson renfermant un nom de demoiselle, six ou sept compositions qui avaient valu à leurs joli» auteurs l'honneur d'être imprimées, — la plus haute distinction accordée par M. Judocus Cochemer au style de ses fortes élèves, et à des années de distance.
Les jeup s filles de l'externat Cochemer, qui
étaient d'âges très ditférents, arrivaient à dix heures du matin, et s'en allaient à trois, quatre, cinq heures, gardées et surveillées par mi doux et indulgent maître d'études : M™" Cochemer, aux gros yeux saillants et guère plus fendus qu'un marron grillé, à la myopie ridicule.
Ce jeune et gentil monde déjeunait et goûtait là, avec des provisions qu'il apportait et qu'on faisait cuire ou réchauffer à la cuisine du professeur. Là-dessus un détail qui fera apprécier l'élégance suprême, le chic supérieur de cette éducation : une des externes de la rue de la Ferme-des-Mathurins était une miss appartenant à une des plus illustres familles de la Grande-Bretagne, et sa hautaine mère ne pouvant supporter l'idée que sa fille fût servie par des bonnes, elle envoyait quotidiennement, pour le service de l'enfant, un valet de pied qui servait le déjeuner de toute la pension.
Les élèves du cours Judocus Cochemer étaient divisées en trois divisions : la division des
petites filles de 6 à 10 ans, une division de fillettes de 10 à 14 ans, une dernière division de jeunes filles de 14 à 17 ans.
Dans la première 'division, Chérie mordit fort peu aux histoires sainte et ancienne de l'abb.^ Gaultier, le fabricateur patenté en ces années de tous les livres d'enseignement pour les jeunes' filles. Elle ne témoigna pas plus de goût pour l'analyse grammaticale, se montrant paresseuse à plaisir et même un vrai diable. M""" Cochemer l'appelait en riant la révoltée.
Il y avait en effet chez la petite une parfaite insouciance pour les jetons du cours du jeudi, avec lesquels se gagnaient, dans chaque division, les trois médailles d'or, d'argent, de bronze, données à la fin de Tannée, et même elle ne dissimulait pas une sorte de mépris moqueur pour les travailleuses, à la tenue tranquille et appliquée, pour les bonnes bêtes, selon son expression.
Seul, le grand-père possédait le pouvoir de faire travailler sa petite-fille, mais il en avait
vraiment bien peu le temps. Aussi l'idée lui étaitelle venue dans la belle saison, toutes les fois que le conseil des ministres se tenait à Saint-Cloud, d'emmener avec lui la chère enfant dans son coupé, et, pendant le trajet, toat en parcourant les papiers qu'il devait soumettre à l'Empereur, le vieux maréchal lui faisait répéter sa leçon.
C'était vraiment un bien charmant spectacle que celui de ce vieillard, tout à coup abaissant son front méditatif des papiers d'État sur le petit livre élémentaire de l'abbé, en disant à l'enfant, avec une voix de caresse qui sortait de ses moustaches blanches :
— Bien sûr... tu la sais, cette fois, mignonne?... Voyons cela... nous en sommes là, n'est-ce pas?... Regarde-moi et ne regarde pas par la portière... Que devmt Jéchonias?
Alors la petite, avec la voix chantonnante et mécanique des enfants répétant une chose par cœur, à laquelle ils ne font aucune attention, bredouillait tout d'une traite :
— S' attirant comme son père l'indignation de Nabuchodonosor, Jéchonias fut à son tour mené captif avec sa mère et les seigneurs de la Judée jusqu'au nombre de dix mille. Son onc^e... son oncle.».
— Sédécias, lui soufflait le maréchal.
— So7i oîîcle Sédécias fut inis à sa place. Cette époque est nommée la seconde transmigration desJuifsàBabylone... Oh! grand-papa, regarde donc là, sur le quai, ce nègre tout noir avec ce caniche tout blanc !
— Et les vers de la fin, tu ne me les dis pas?
— Les maux prophétisés par Amos, Isaïe. Après un siècle...
— Mais non, bêtasse... tu ne fais pas attention du tout... Ce sont les vers du paragraphe 291... les vers de la troisième transmigration des Juifs... et je te demande ceux de la seconde... Allons, je te dis le premier :
Sédécias estjms., on lui crève les yeux.
— Je sais plus.
— Cherche, mon petit chat... cherche à te rappeler un peu... je vais t'aider... ça finit par cachot affreux.
— Non, je sais plus.
— Vois-tu ce que je te disais!... Mais, mignonne, nous ne sommes qu'au pont de Grenelle... Apprends-la bien tout à fait cette fois... ta leçon; je te la ferai répéter à l'entrée de la grande rue de Boulogne.
Le maréchal embrassait sa petite-fille pour se faire pardonner la mauvaise humeur que sa douce gronderie avait fait monter sur son rose visage.
Et, le restant de la route, les yeux du maréchal s'en allaient à tout moment, de ses papiers, se reposer souriants sur la jolie enfant, les reins glissés sur le coussin de la voiture, son petit livre tenu à deux mains au-dessus de son visage renversé : — les yeux du maréchal ne pouvant bien longtemps quitter ce séduisant petit être, en sa coquette tenue d'écolière, sous son petit chapeau de paille brune, dans sa courte robe gros bleu à pois blancs, au grand collet carré de soie noire, et avec ses longues et élégantes bottines en peau de chevreau lui montant jusqu'aux genoux, petite toilette sévère qui faisait si bien ressortir l'éveil malicieux de sa physionomie.
Pauvre vieux maréchal ! Sa gamine, il passait pour l'aimer tant qu'à la sortie d'un de ces conseils de ministres à Saint-Cloud, l'Impératrice, lui demandant de l'avancement pour un de ses protégés et se voyant refusée, lui disait avec un certain dépit : — Monsieur le maréchal, la refuseriez-vous comme moi, si c'était Chérie
qui vous demandait ce que je vous demande? — Madame, je n'en sais vraiment rien, répondait assez brutalement le maréchal interloqué; mais, sacredieu, Votre Majesté n'est pas ma petite-fille I
Chérie se mettait à travailler seulement un peu, lorsqu'elle fut passée dans la seconde division. Là elle prenait un certain goût à la composition de style et elle rédigeait non seulement la sienne, mais encore celle d'une petite camarade, qui en revanche lui faisait sa composition d'analyse logique. Il y avait toujours eu chez Chérie un côté Imaginatif, une aptitude à forger des histoires. Toute petite, vous vous la rappelez débitantde beaux contes à ses poupées, ou promenant dans le corridor des Maréchaux d'enfantines imaginations, qu'elle parlait tout haut en marchant. En ses compositions de style, elle avait des inventions bizarres, imprévues, qu'elle introduisait dans son récit par Tinter-
vention d'une fée bienfaisante, et encore des trouvailles de délicats et ingénieux détails très singuliers. Mais c'était surtout en ces narrations qu'on demande aux petites filles de leurs vacances de Noël ou de Pâques, sous la forme d'une lettre à une amie, qu'elle faisait de pittoresques récits des amusements de ces semaines de plaisir, en y mêlant des fantaisies de son cru.
Dans l'une de ces lettres elle racontait l'en terrement d'un oiseau, peignant l'oisillon enseveli parmi un lit de fleurs, et porté en terre dans une boîte à cigares, suspendue sur des brancards de faveurs bleues, que soutenaient quatre petites porteuses en grand deuil.
A propos de cette lettre, M. Cochemer dit avec une certaine solennité : « Elle écrira très joliment, M"® Haudancourt! » Quelquefois, sans rien dire, montrant de la main à la jeune fille une place vide sur un des panneaux du salon, il semblait lui promettre d'avance l'impression d'une de ses compositions futures.
Au rebours des éducateurs de filles et de garçons, Judocus Cochemer n'avait rien de M. Prudhomme; il était, au contraire, un personnage ironique, émettant, sous une forine à l'apparence paradoxale, des idées très
sensées, des aperçus très pratiques des apophthegmes ad iiswn de la société parisienne, ne craignent pas de proclamer que la femme n'a besoin que de savoir l'orthographe et de pouvoir tourner un billet, mais qu'il lui fallait avant tout — et c'est là où se révélait l homme supérieur — il lui fallait surprendre et étonner par la connaissance approfondie ae quelque chose que les autres ignorent ou ne possèdent que très imparfaitement. Ainsi, une année, il poussait une série de ses élèves à l'étude exclusive des dynasties de Pharaons; l'année suivante, une autre série de ses élèves à la science rigoureuse des degrés de longitude et de latitude, sous lesquels les différents fleuves du monde prennent leurs sources, etc.
Chez M. Judocus Gochemer, on n'apprenait pas le calcul : c'était bon pour les filles de commerçants, le calcul! et. Dieu merci, il n'y en avait pas rue de la Ferme-des-Mathurins.
Le cours, qui commençait en octobre, finissait en juin, les aristocratiques parents des enfants confiés à M. Judocus Gochemer devant être nécessairement à cette époaue en villégiature. Toutefois, si le cours fermait avec éclat, l'externat restait discrètement ouvert.
CIIÉRIB
Les traits n'étaient pas réguliers chez Chérie ; mais, dans son visage, on ne voyait que ses yeux, des yeux brillants, pleins de lueurs humides, — et des yeux dont les longs cils courbes semblaient friser, oui, quand ils riaient ! Ces yeux aux cils d'un noir velouté et des cheveux blonds, mais des cheveux d'un blond baptisé par les mères blond rose, et qui prend à la nuque des nuances d'une délicatesse indéfinissable : ça faisait le plus charmant contraste. Et les cheveux blonds de la jolie enfant se trouvaient d'une abondance telle, que, dans le remuement perpétuel de sa petite personne, il croulait presque toujours quelque partie de sa coiffure, et que son grand-père la disait alors coiffée en nid de merle, le nid le plus mal fait de tous les nida d'oiseaux de l'univers
Chérie tombait malade de la scarlatine. Dans les maladies de l'enfance comme la scarlatine, comme la rougeole, en ces maladies sans souffrances vives, l'enfermement dans une chambre pendant plusieurs semaines, les longues heures passées au lit, l'isolement de l'enfant condamné par la nature de son mal à ne pas voir d'autres enfants, tout enfin, le manque de distraction, le repos forcé, la rêvasserie somnolente qu'apporte la tiédeur des couvertures, la fièvre même du corps, mettent la petite malade dans un état très particulier, développent chez elle une espèce de sensibilité intellectuelle, susceptible d'impressions pénétrantes, profondes, intenses. C'est ainsi que, dans ces moments, la lecture devient une prise de possession absolue de la lectrice, et Chérie, lorsque le hasard l'amenait plus tard à parler de son enfance, disait que chacune de ses maladies de ce temps se représentait seulement à sa mémoire par le souvenir
d'un délicieux, enfoncement dans un livre dont elle donnait le titre.
Le livre de sa scarlatine, ça avait été le Journal DE Marguerite : laconfessionjourpar jour d'une douce petite âme, dans un milieu élégant et catholique, en une nombreuse famille aimante; une confession pleine de jolies émotions, de scènes attendries, de sensibilités pieuses, coupée et dramatisée par une longue traversée avec des tempêtes et des pêches aux requins ; meublée et égayée de paysages de l'île Bourbon ressemblant à des paysages d'imagination, d'arbres aux fleurs rouges, appelés des flamboyants, et que traversent les vols de pierre précieuse des oiseaux de la Vierge et des oiseaux du bon Dieu ; enfin terminée par cette touchante mort chrétienne de Marie de Laval dans un décor de Paul et Virginie,
En lisant ce livre d'une élégante réalité. Chérie éprouvait un sentiment, un sentiment nouveau que ne lui avait procuré jusqu'alors la lecture d'aucun livre. 11 se faisait en elle, dans une espèce d'exaltation bizarre, la substitution de son moi dans toutes les choses, exécutées ou dites ou pensées par la petite voyageuse, et elle prenait une part un peu fiévreuse à cette gen-
tillesse de la conduite, à ces bonnes intentions des actes, à ces élancements de religiosité, à ces attendrissements fervents, à cette aimable sanctification de Marguerite. Cette fusion de son être avec l'héroïne du livre la gratifiait d'une jouissance infinie, d'une absence d'ellemême ineffable, dans laquelle elle ne savait trop ni ce qui se passait autour d'elle, ni ce qu'on lui disait, ni même ce qu'elle répondait.
La lecture passionnée du Journal de Marguerite ne fut pas le seul symptôme caractéristique de la scarlatine de la jeune fille. Chérie, jusqu'à ce temps, avait joué du piano, mais sans entrain, mais sans plaisir, mais sans amour. Il fallait la pousser, presque la tourmenter, pour la décider à étudier. Dans les premiers jours de sa convalescence où elle se levait, elle se trouvait prise de l'envie de jouer certains morceaux qu'elle avait abandonnés, rebutée dès le début par les difficultés. Ces morceaux bien connus étaient les Rêveries, de Rosellen. Elle se mettait à les étudier toute seule, sans l'aide de sa maîtresse de piano, y passant tout le temps qu'elle restait levée, et elle arrivait à soupirer après le départ des petites amies qui se risquaient à venir îa Voir, afin d'être seule et se
remettre à son piano. Alors donc une obstination à apprendre ces morceaux, une lutte, un travail, où se montrait presque l'entêtement d'une vocation. Et à mesure qu'elle arrivait à les jouer, ces Kêveries, elle cessait d'être l'in strument mécanique d'un bruit qui ne lui parlait pas ; elle commençait à être intérieurement remuée par les mélancolies qu'elle modulait; elle sentait, pour la première fois, le bonheur intime donné par la musique.
Dans cette maladie, dont les jeunes filles sortent étonnamment grandies, il semblait qu'un peu de la femme morale se faisait jour dans la fillette.
Le Journal de Marguerite et les Rêveries deRosellen, c'était par ces lectures et ces solos de piano que Chérie se rappelait sa fièvre scarlatine, et encore par ceci, demeuré dans son souvenir comme la plus savoureuse gourmandise, par le goûter de ses maladies d'enfance : un échaudé frais posé sur une soucoupe avec de la gelée de groseille.
A partir de la fièvre scarlatine, l'étude de la musique chez Chérie ne fut plus un travail ; cette étude devint un délassement, un repos, une heure de recueillement souriant. La fillette tira de là ses plus délicieuses satisfactions immatérielles, de bienheureuses impressions de rêve en pleine réalité.
Pour Chérie, encore petite fille, la musique fut d'abord comme la douce continuation autour d'elle d'un chantonnement de nourrice, pendant lequel s'apaisaient et s'endormaient dans un ravissement tranquille les activités gamines de son corps. Elle avait bien aussi parfois des joies fiévreuses às'étourdir des sonorités que faisaient ses petits doigts, à disparaître et à se perdre dans un tapage d'harmonie, en lequel elle semblait plonger, ses mignons coudes aigus, élevés au-dessus de sa tête échevelée. Chérie restait également des demi-journées, sous l'empire tourmentant d'une phrase musicale, absorbée
dans sa poursuite, les lèvres remuantes, et n'étant plus, pour ainsi dire, qu'une modulation éto'iifée, qu'un murmure mélodique.
Quand elle fut plus grande, les caresses physiques du son la remplirent d'une ivresse mystérieuse. Ça lui donnait un bien-être exalté, une plénitude de la vie, un fouettement des facultés imaginatives, uue augmentation de son être sensitif, enfin un petit rien des jouissances surnaturelles que procurent aux hommes les stupéfiants : car la musique n'est peut-être point autre chose que le haschisch des femmes ?
Chez Chérie, il n'y avait pas qu'un goût, il y avait un don, une virtuosité très remarquable. Elle serait devenue une pianiste hors ligne, sans une circonstance bizarre. Sa maîtresse de piano, une artiste malheureusement très bien née, de la chambre du Ministère où elle donnait sa leçon à Chérie, apercevait, par une fenêtre, l'ancien hôtel de sa famille. Et toutes les fois que le maudit hôtel arrivait dans l'angle visuel de la pauvre maîtresse de piano, cette créature, d'ordinaire très douce, devenait impossible à ce Doint qu'un jour Chérie fut obligée de la renvoyer, et négligea de la remplacer.
i06 CHEBIE
Chérie guérie de sa scarlatine, le maréchal continuait à lui faire répéter ses leçons dans son coupé, en se rendant à Saint-Gloud.
Les beaux jours, les très beaux jours du mois d'août, au sortir du conseil, et après avoir reçu des mains du jardinier du château une botte de branchettes vertes enveloppées d'un linge mouillé, parfois le maréchal emmenait sa petitefille dans les bois des environs de Saint-Cloud. Après un déjeuner fait sur l'herbe avec les provisions d'une cantine mise le matin à l'insu de l'enfant dans la voiture, le maréchal entraînait Chérie dans de longues courses. Et tout le temps de ces courses, le vieux soldat — l'invention n'était-elle pas vraiment charmante? — s'amusait à greifer, avec les greffes du jardin impérial, les églantiers sauvages des bois, pour l'étonncment des promeneurs parisiens du printemps prochain, pour la satisfaction pure de l'amateur de roses qu'il était, — aidé et secon-
dé en cela par Chérie qui, connaissant la manie de son grand-père, quand il n'en restait pas, se trouvait toujours avoir au fond de sa poche de la laine à greffer.
Le maréchal, pendant les quelques années qu'il passait au Muguet, avait pris le goût des fleurs, la passion des roses. Et la privation de ses carrés de rosiers fut telle à Paris, qu'il ne pouvait, au bout de deux ans, se défendre de louer un des derniers jardins maraîchers se trouvant dans le voisinage du parc Monceau, un carré de terre où, à ses rares heures de loisir, il se sauvait et se cachait. Là, un grand tablier bleu à poche sur l'estomac, il se livrait, en compagnie d'un aide-jardinier, à la culture et au perfectionnement de son arbuste aimé.
Un jour, devant ce jardin entièrement rempli par des semis de la même rose, Chérie, alors devenue une grande fille, disait : — Tiens, des Malmaison, des Malmaison, toujours des Malmaison, pourquoi cela?
— Oui, oui, rien que des Souvenir de la Malmaison... il n'y a que cela maintenant ici, s'écriait le maréchal. Mais, sacredien, trouvemoi, parmi les autres roses, un coloris frais, frais comme celui-là... et crois-tu que, si on avait
dans cette blancheur camée un cœur un rier plus lavé iViiicaniat vif... et puis encore avec cela... suppose la fleur un tiers plus grande... crois-tu que ce ne serait pas une rose parfaite... la reine des roses, quoi!... Eh bien! voilà cette reine des roses, je suis à sa recherche... et tiens, regarde ce bougre de petit rosier, là tout près de toi... et qui est mort... malheureusement bien mort... la semaine dernière, il y avait dessus un bouton présentant tous les caractères d'une variété nouvelle... et presque telle que je la voudrais. .. Ah ! tous les semis que nous avons déjà faits avec ce pauvre Frussotte, pour arriver sans y arriver ! . . . Enfin peut-être un jour le hasard... Et alors nous l'appellerons, ma rose, nous l'appellerons : Chérie Eaudancourt... Ça fera bien, hein, dans le Nouveau Jardinier! — Oh! c'est gentil, tout à fait gentil ça, grand-père ! s'écria Chérie en lui donnant ses yeux à embrasser.
— Dà, mignonne, — fit le maréchal, ajoutant après sa locution lorraine, sur un ton moitié sérieux, moitié blagueur : En effet ton troupier de grand-père la trouve assez galante. . . cette petite immortalité qu'attrape, sacredieu, une fillette... avec le baptême d'une fleur.
L'année suivante commençait la préparation de Chérie à la première communion, qu'elle voyait arriver avec l'attente désirée d'un événement qui allait la sortir des petites filles.
Puis le catéchisRie, la confession, la communion apportaient à Chérie du nouveau, le dévoilement de choses inconnues, secrètes, mystérieuses, qu'appelaient ses curiosités d'enfant, surexcitées par les récits qu'elle entendait faire à de petites camarades, plus âgées qu'elle.
Tout l'amusait dans cette nouvelle vie : les stations à l'église en la compagnie de ces petites filles avec lesquelles elle nouait des amitiés et un commerce d'images saintes au gaufrage doré; les leçons de catéchisme, qui lui valaient des succès de mémoire auprès du catéchiste; la rédaction de ces cahiers d'instructions attachés au dos par de si jolies faveurs mauves, et écrits dans de petits cadres tracés avec une grande application à la règle, et oii
iù
it^ CHERIE
elle prenait à la fin la résolution calligraphique de se corriger de son défaut ordinaire du moment : l'orgueil, qui no- lui permettait pas d'accepter une réprimande, une observation, un conseil.
Chérie avait bien le désir d'arriver à la sanctification, et sa petite âme ne demandait pas mieux que de s'ouvrir pleinement à la foi ; mais la réussite était au-dessus de ses forces, de l'énergie de sa volonté, de la persévérance de son attention. En elle, au fond, la petite reconnaissait un de ces enfants tièdes, tels qu'elle venait de les entendre définir par un prédicateur, un de ces enfants sans beaucoup de charité, et pas exclusivement occupés de leur première communion, et ne donnant pas leur cœur tout entier à Dieu, lors de leur réveil, — en un mil* lual disposés pour devenir « le tabernacle du Sauveur du Monde ».
La préparation à la première communion de Chérie ressemblait à la préparation à la corn-
CHÉRIE lii
munion de presque toutes les petites Parisiennes qui ne sont pas élevées dans des couvents, mais vivent dans leurs familles, en des milieux athées, ironiques, indifférents, parmi des parents ne pratiquant pas. Dans ces conditions, la communion se fait proprement, mais sans ardeur, sans élancement, sans transport religieux, et c'est tout à fait un événement anormal que l'attaque de nerfs qu'eut, à la communion blanche, la voisine de catéchisme de Chérie, M"* de Suzange.
Aussi, devant la ferveur Je son amie, la petite-fille du maréchal se désolait-eile de ne pas détester ses fautes comme l'Église veut qu'on les déteste, de ne pas sentir la contrition de ses péchés aller jusqu'à la douleur, enfin de ne pas se trouver inquiète de ne pas posséder Dieu.
Une chose la rendait surtout très malheureuse. Quoi qu'elle fit, la pauvre petite ne pouvait se forcer à croire à la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'hosiie. Sans doute elle y aurait cru comme à tout ce qu'on lui disait de croire, et sa foi ne se fût pas regimbée contre ie miracle, si le prêtre, chargé du catéchisme, n'avait pas eu la malencontreuse idée, dans une instruction, de raconter la légende du
il2 CHÉRIE
juif usurier se procurant une hostie de la femme à laquelle il avait prêté, pour communier, la robe engagée chez lui. Et l'hostie percée du canif du juif, l'orateur la montrait avec complaisance colorant de son sang l'eau où elle avait été jetée. Cette rougeur de sang, cette présence réelle présentée d'une manière aussi brutalement matérielle, avaient offusqué le bon sens de l'enfant, et c'était le diable, depuis ce récit ; sa petite cervelle rejetait avec obstination le saint mystère.
Intérieurement très tourmentée, Chérie, pour se punir de son incrédulité, s'était imposé une mortification, la mortification la plus pénible qu'elle avait pu trouver : pendant les trois ou quatre mois qui précédèrent sa première communion, elle se privait de sucre dans son café au lait du matin.
Enfin un mois, trois semaines avant le jour de sa première communion, en dépit de tout ce qui, dans sa nature espiègle, la défendait contre
CHÉRlfl ^13
la ferveur, Chérie se surprenait en état de grâce.
Ce long et continu entraînement spirituel, ces mois de prières, de méditations, de lectures pieuses, d'heures remplies de roulements d'orgues et de chants de cantiques , avaient secrètement et lentement opéré sur la petite impénitente. Puis, peut-être, à cette heure, un peu du sang espagnol de sa mère parlait-il en elle !
Mais ce qui, avant tout, avait conquis la petite fille de douze ans, c'étaient les choses amoureuses, les tendresses, la langue chatouillante de la religion.
On ne l'a pas, en effet, assez remarqué : la première communion est le premier amour de la femme, amour qui s'éveille au milieu de la prise de son imagination par des idées d'adoration ; amour qui germe dans l'attendrissement ému de son petit être se répandant au dehors en effusions mouillées de larmes, en prières dites avec abondance, en oraisons jaculatoires; amour qui se pénètre de ce sentiment tout nouveau inconnu à l'enfance : la mélancolie, peutêtre née de la succession des émotions douces et redoutables se dégageant des mystères et des cérémonies de l'Église ; — amour enfin qui
couve dans la rêverie brûlante et l'embrasement moral, allumés chez la communiante par Tadorable Jésus fabriqué par la mysticité catholique. La première communion , c'est le don du premier sentiment d'amour humain, éclos en la petite fille, sous le moite calorique de la dévotion, et qu'elle offre inconsciemment à un amant céleste.
C'était dans ce mois d'exaltation religieuse ou plutôt dans la dernière semaine, dans la semaine de la retraite, que la petite mondaine, la donneuse de dîners de l'hôtel Saint-Dominique-Saint-Germain, la coureuse de théâtres en loges du Ministère, rédigeait un Règlement DE VIE qui semblait destiné à une existence monastique, un règlement écrit dans une langue serinée, et qui n'avait rien de l'enfant, et où elle s'engageait à « respecter son corps comme le Temple du Saint-Esprit ».
Voici ce règlement de vie, tel qu'il était écrit sur un petit cahier de papier blanc.