C,II[^RIE
dorénavant on lavait régulièrement en même temps que le linge de la maison dans les lessit vès du château, avec l'ordre de les remettre à Mademoiselle en personne.
Pourquoi Chérie se prit-elle de passion pour cette poupée archaïque? Peut-être à cause de l'imprévu de la trouvaille ; peut-être pour une espèce de regard qu'elle avait dans l'émail de ses yeux. Quoiqu'il en soit, on eut affaire cette fois à une ardente maternité. Afin d'empêcher qu'elle attrapât froid la nuit, des plumes ramassées tous les jours dans le poulailler. Chérie lui fabriquait de petits édredons bien chauds, et pour la raccommoder, elle apprenait à enfiler ses premières aiguilles, et, de peur même qu'elle s'ennuyât toute seule à la maison, elle emmenait mademoiselle Mastoc en ses promenades avec elle, traînant la lourde jeune personne dans une petite voiture à laquelle elle s'attelait.
Une particularité curieuse. Cette occupation tendre, ces gâteries, ce dorlotement de la petite fille de carton, calmaient les mouvements d'humeur de Chérie, faisaient tomber ses colères, adoucissaient, bonifiaient la petite fille, et la mettaient après dans la disposition
d'esprit enjoué d'une femme qui s'échappe d'entre les caresses d'un petit être aimé.
Les poupées qui devenaient vraiment ses filles, Chérie avait la singulière idée de vouloir qu'elles fussent baptisées. Le baptême de Mastoc, dans le corridor des Maréchaux, fut une véritable solennité qui aurait fourni un charmant tableau de genre.
En tête de l'enfantine et drolatique procession, le maréchal qui se trouvait au Muguet et n'avait pu se dérober à la réquisition de sa petitefille, le maréchal marchait, travesti en suisse d'église de fantaisie, tenant à la main un fragment de hallebarde rouillée, découvert dans les fossés du château, et portant sur la tête un vieux chapeau de son temps de l'École polytechnique. Derrière lui, venait son valet de chambre jouant le rôle de bedeau avec toutes les serviettes de la cuisine. Une couturière, qui travaillait au Muguet, endimanchée dans sa plus belle robe, berçait le poupon de carton, voilé d'un grand mouchoir. Enfin, le rôle du curé était rempli par le petit garçon du jardinier, à qui on avait fait passer sa chemise sur le jupon noir de Lizadie et qui, avec un morceau de taffetas pour rabat sous sa figure joufflue, blanche et
rose, ressemblait un peu à un de ces jolis petits abbés en porcelaine de Saxe duxviu* siècle. Et de graves sourires, et, la distribution de boîtes de dragées lilliputiennes, et quand il fut question de faire mine de signer, l'ouverture au hasard, dans un grand volume du Musée de Florence, à une page remplie par une académie d'hommes, ce qui fit rire les grandes personnes, — et aussi les petites, de confiance.
' Mai5 si Chérie, dans le château, tenait pour lieu de prédilection le corridor des Maréchaux, il se trouvait dans le parc une allée préférée vers laquelle elle entraînait toujours sa bonne.
Cette allée, appelée V Allée de Bréviaire, de l'habitude qu'avaient eue autrefois les religieuses de l'abbaye d'y lire leurs prières, dessinait un grand chemin sous bois, tournoyant à mi-côte à travers une futaie haute de quatre-vingts pieds. L'allée, au sol toujours un peu humide, était
herbeuse avec des ornières aux retombées de terre molle, que les petits pieds de Chérie s'essayaient un moment à vouloir reboucher, et abandonnaient bientôt. Des deux côtés de la route, le maréchal venait d'avoir i idée de faire planter de la pervenche qu'on était allé chercher, par tombereaux, dans la forêt voisine et, du haut en bas du coteau, tout le dessous du bois, couvert en tout temps d'une vivace verdure bleuâtre, devenait au printemps un immense parterre. Parfois, de cette pervenche, un lapin déboulait dans l'allée.
Par terre, tout le long de l'allée, se voyaient des raies de soleil sur l'ombre du chemin, et à droite et à gauche, parmi les éclaircies de la futaie, de gais sautillements de lumière après les blancheurs des bouleaux, après les mousses tigrées des hêtres. En cette allée il s'élevait aussi, par instants, de grands murmures de feuilles dans la voûte des arbres, suivis de moments de silence, comme s'il n'y avait plus eu du tout de bruit sur la terre.
Au bord de l'allée, çà et là, toutes sortes de choses amusantes pour ia petite fille, et oîi la menaient, dégringolant à travers le taillis, de petits sentiers, des troto?is, comme on dit en
Lorraine. C'était la tour élevée par Inieul de Chérie aux mânes des cavaliers de son régiment : cette tour, maintenant pleine de chouettes, et que la petite, sans se lasser jamais, espérait voir sortir en plein midi de l'œil de bœuf du premier étage; c'était le ravin joliment tapissé de racines de vieux arbres à moitié déchaussés, et dont elle trouvait si brillants les cailloux du fond, toujours lavés de la fîltration d'une source qui ne tarissait en aucun temps ; c'était un oratoire en ruine qui n'avait plus de portes ni de fenêtres, et dont le toit s'était écroulé, et au milieu duquel poussait un immense roncier, dont la petite préférait les mûres à tous les fruits du potager.
La séduction de cette allée pour Chérie n'existait cependant, ni dans le ravin, ni dans la tour, ni dans ce lapin entrevu comme un éclair; elle était dans un premier éveil des sensations de la grandeur et de l'étendue, dans un naïf émerveillement terrestre auquel se mêlait tout au fond de l'enfant un petit tremblement. A l'extrémité de cette allée si longue qu'ele n'apercevait plus sa bonne, quand elle était au bout — et elle aimait toujours à se tenir dans le lointain, — la petite fille trouvait le côté charmeur, mystérieux.
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épeurn.nt, des endroits illimités qui ne sont pas enfermés dans le mur d'une propriété, de lieux qui renferment de l'inconnu.
Puis quand, dans cette verdure fermée, s'ouvrait tout à coup du côté du vallon une pereéeT une de ces grandes fenêtres habilement ménagées par place au milieu des arbres, et d'où elle entrevoyait, en contre-bas, les pelouses du château, que le raccourcissement et la brusquerie de la perspective lui montraient à des centaines de pieds au-dessous d'elle, Chérie éprouvait, son petit corps avancé sur le vide, un sentiment vertigineux qui, le plus souvent chez les enfants, se traduit par une excitation cérébrale et une certaine alacrité dans les membres.
Enfin, dans V Allée de Bréviaire, Chérie ressentait ces émotions troubles et un peu enivrantes que produisent la solitude, le bois, la ruine, chez de petits êtres ignorants, en lesquels commencent sourdement à parler les choses de la nature. De là des curiosités qui se taisaient, des interrogations qui ne sortaient pas, des ;;o^/r<7^^o^ qu'elle renfonçait, — la petite fille étant plus discrète que le petit garçon sur le dévoilement de ses sensations.
Le cnarme de ce qui se passait dans sa cervelle ingénue en cette allée, charme presque impossible à définir, se trouvait, avons-nous dit, mélaxigé d'un rien de peur donnée à Chérie par les rampements et les fuites des bêtes dans la pervenche des deux côtés de la route, et elle entendait avec un certain contentement les aboiements des chiens du chenil situé à l'entrée de l'allée, de celte solitaire allée, pour laquelle toutefois, le lendemain, elle voulait quitter les endroits passants du parc.
La petite Chérie, tout le temps de son enfance qu'elle passa au Muguet, était toujours assurée de rencontrer dans le parc un ami, un amusant compagnon.
Cet ami, le fils de l'ancien brosseur du maréchal, devenu le second régisseur du Muguet, on l'appelait Mascaro, du nom drolatique dont l'avait baptisé le maître du château.
Un long et étique garçonnet, la tête surmon-
tée d'une broussaille de cheveux acajou, et ayant des yeux tendres masqués par des lunettes bleues, et sous ses lunettes la vue la plus perçante pour apercevoir l'oiseau dans l'arbre, le poisson dans l'eau ; en outre il était brèchedents, et tous les jours de l'année le voyaient à travers la campagne et la verdure, éternellement habillé des vieux habits noirs du maréchal, parla poche de derrière desquels sortait, fréquentes fois, le goulot d'un litre : toilette qui lui donnait Taspect d'un scribe fantastique d'une pantomime de cirque.
Ce bizarre amoureux de la nature avait refusé de prendre une chambre aux communs du château, et s'était établi au fond du parc dans une ancienne loge de portier en ruine, près d'une porte abandonnée, où il vivait dans la société de toutes sortes d'animaux difformes, infirmes, éclopés, d'animaux phénomènes, réunis dans une fraternité sans exemple. Là partageaient son domicile un mouflon borgne, deux chiens galeux, un chat porteur d'une corne entre les deux oreilles, un canard attaqué d'une maladie qui, de temps en temps, le faisait tomber sur le dos sans pouvoir se relever sur ses pattes. Or il arrivait parmi les commensaux do Mascaro