‹ ChérieChapitre 2 sur 20 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de La Faustin, et auquel je travaille depuis deux ans.

C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des élégances de la Richesse, du Pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.

Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont raffinement et les sélections de race, les traditions de famille, les aristocratiques relations, l'aii ambiant même du faubourg qia'^.lle habite,

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auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe, — et l)lus en ces années, oti le monde légitimiste n'appartient presque pas, on peut le dire, à la vie vivante du siècle.

Ce roman de Chérie a été écrit avec les recherches qu'on met à la composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est peu de livres sur la femme, sur l'intime féminilité de son être depuis l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de causeries, de confidences, de confessions féminines : bonnes fortunes littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.

Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et j'ai travaillé à créer de la réalité élégante; toutefois — et là était peut-être le gros succès, — je n'ai pu me

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résoudre à faire de ma jeune fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite, mensongèrement idéale des romans chic d'hier et d'aujourd'hui.

On trouvera bien certainement la fabulation de Chérie manquant d'incidents , de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversées ; et la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes romans, de celui-ci comme des autres, quoique un peu plus comme il faut que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je crois, — et ici, je parle pour moi bien tout seul, — je crois que l'aventure, la machination livresque a été épuisée par Souhé, par Sue, par les

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grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de pure analyse : livre pour lequel — je l'ai cherchée sans réussite — un ieune trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une dénomination autre que celle de roman;

Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement, tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public ! Le public. . . trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui retournent ses catéchismes du beau, lui changent, dutout au tout, ses goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la négation absolue de la religion littéraire et picturale de la Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants de recon-

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