‹ ChérieChapitre 3 sur 20 · PREFACE Y · texte numérisé non relu

PREFACE Y

naissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les apporteurs de neuf^ les révolutionnaires du livre et du tableau — les messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité paresseuse de ses opinions toutes faites. Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la Presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion s'élevanl contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi ! nous les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au xix° siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous perdrions l'ambition d'avoir une langue

rendant nos idées, nos sensations, nos figu-

VI PREFACi;

rations des hommes et des choses, d'une façon distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage omnibus des faits-divers I

Non, le romancier, qui aie désir de se survivre, continuera à s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une expression le trop et Vassez^ continuera à ne pas se refuser un tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots *■ admis

1. La langue française d'après le dictionnaire de l'Académie, est peut-être, de toutes les langues des peuples civilisés du monde, la langue possédant le plus petit nombre de mots.

PREFACE Vil

à monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui! un néologisme, — et cela dans la grande indignation de critiques ignorant absolument que : suer à grosses gouttes, prendre à tâche, tourner la cervelle, chercher chicane, avoir l'air consterné, etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.

Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la plus intelligente traduction ne peu^. jamais faire passer dans une autre langue.

Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur du Suédois ou du Canadien *, qui sait aux trois quarts le français ou l'a oublié à moitié, je ne ferai pas

1. Lettre de M. Tain©, publiée dans I'Événement da 7 octobre 1883.

Vni PREFACE

à celte théorie l'honneur de la discuter. Joubert, l'auteur des Pensées, n'avait pas cette servile préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il adjurait M"" de Beaumont de recommander à Ghateaubriffnd « de garder avec soin les singularités qui lui étaient propres » et « de se montrer constamment ce que Dieu l'avait fait », corroborant ce brave conseil par cette curieuse phrase : « Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. » Et parmi le déchaînement de la critique, c'est encore Joubert qui engage l'écrivain, attaqué dans les modernités de sa prose nouvelle, à persister d chanter son propre ramage *.

Répétons-le, le jour oti n'existera plus chez . le lettré l'effort d'écrire, etl'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr d'avance que le

1. Chateaubriand kt son groupe littérairb, par Sainte-Beuve, qui jette en note au bas de mes citations : t La nouveauté, une nouveauté originale, c'est là le point important et le secret des grands succès. »

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